‹ Histoire abrégée de différens cultes (volume 3)Chapitre 8 sur 35 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des principaux objets du Félichiarnc nnliircl ; du culte des luonlaîïiies.

Les principaux objets du Féùc/iisnie uaiurel sont : le soleil, la lune, les montagnes , les forêts, les eaux en général. On pourrait y joindre plusieurs animaux utiles ou redoutables à riiomme, et autres productions de la jiature; mais ces derniers objets, étrangers à mon sujet, ont ressenti les eflcts de Fidolâtrie, sans avoir contribué à l'amener.

Je ne m'arrêterai point sur les preuves du culte des deux astres les plus apparens du ciel ; ces preuves sont inscrites dans les monumens, dans les annales de presque tous les peuples de la terre. Il serait superflu de s'appesantir sur ce qui n'est point contesté, sur ce qui est généralement reconnu. Ainsi, par-tout où le soleil répandit sa chaleur régénératrice, sa hiînière réjouissante; par-tout où la lune suppléa a son absence, et diminua les horreurs des té-

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nèbres de la nuit, l'un et l'autre eurent anciennement et ont encore, en plusieurs pays, des adorateurs.

Le culte des montagnes , quoique moins universellement établi, occupe une place considérable dans l'histoire des religions primitives. 11 était en grande vénération chez les peuples dont l'horizon se trouvait borné par les masses éminentes de ces montagnes. Souvent leurs cimes, cachées par des nuages, semblaient atteindre aux cieux ; de leurs flancs naissaient des fontaines, des rivières précieuses à la vie, ou des torrens qui portaieni la dévastation. Leurs sommités se couronnaient de nuées ora-. geuses d'où parlaient les éclairs et la foudre.

Objets de reconnaissance et de terreur, de crainte et d'espérance, les montagnes, tour-àtour funestes et bienfaisantes , opposaient encore aux ennemis du voisinage une barrière immense et diificile à franchir ; des hommes grossiers et sauvages pouvaient-ils ne pas v^oir en elles une puissance surnaturelle, une divinité? Les montagnes furent des dieux qui reçurent les hommages de presque tous les peuples de la terre.

Maxime de Tyr dit que les premiers mortels regardèrent les montagnes comme les symboles (k' l^ divinité; que ceux qui vinrent après se

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persuadèrent qu'il n'y avait point de montagne qui ne fût le séjour de quelques dieux. Maxime de Tyr attribue aux premiers mortels les opinions de son siècle. Les symboles résultent d'une combinaison d'idées, d'une connaissance de l'objet symbolyséj et les premiers mortels étaient incapables de combinaisons, et dépourvus de cette connaissance.

Le même auteur ci le à cet égard un fait positif, qu'il explique à sa manière. Il dit que les liabitans de la Cappadoce donnent à une montagne le nom de Dieu; qu'ils jurent par elle, et qu'ils la regardent comme le sj'mhohi de la divinité qu'ils adorent. Ce n'est point ici l'opinion de Maxime de Tyr que j'invoque , mais seulement les faits qu'il rapporte , et qui témoignent l'antiquité et l'exislence prolongée du culte des montagnes.

Ce culte, enfant de l'ignorance, soutenu par la force de l'habitude , arriva jusqu'aux siècles des lumières , et se maintint parmi le plus civilisé des peuples anciens.

Dans les beaux temps de la Grèce , les montagnes y recevaient un culte. Les monts Cassius et Olfinpe , le mont Ida de l'île de Crète , VAtabyris de l'île de Rhodes, étaient le séjour ordinaire du plus puissant des dieux. Aussi les

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Grecs conservèrent-ils à Jupiter des attributs qui décèlent son origine et son affinité avec les montagnes. L'aigle qui accompagne ce dieu , par-tout où il est figuré , est un oiseau qui habite ordinairement sur leur cime; et la forme ridicule de la foudre dont on arme ses mains rappelle les éclairs et le tonnerre qui semblent le plus souvent partir des montagnes.

Le mont Ida de l'Asie-Mineure , les monts Dindjmey P essiiiunte , Bérécjnthe , étaient dédiés à Cjbèle, mère des dieux. Il faut y joindre le mont Cjbèle ku-méme, qui lui était également dédié, ou plutôt qui était la déesse ellemême ; car ce mot Cjbèle exprime à-la-fois une montagne et la déesse de ce nom : ce qui prouve ridenlllé qui existe entre l'une et l'autre. Salunic , père de Jupiter, est le nom d'une montagne qui s'élevait dans le voisinage d'Athènes. Saiiinie était aussi, suivant Justin et Feslus , le nom de la montagne sur laquelle les Romains bâtirent depuis le Capitole. Ainsi Saiiirne n'était qu'une montagne avant que les Romains l'eussent confondu avec le Chronos des Gre(;s, dieu du temps. Les allégoristes donnèrent dans la suite une femme à ce dieu : elle <e nonwwvài Rhéa ; et cette Rhéa , si célébrée ])ru- les poètes, était une montagne située près

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lie Lampsaque. 11 convenait aux deux époux d'être de nature semblable.

V Atlas j les monts ^Argée y i^Anazarhe ; le Brathjs y le Chemis , YHippus, le Gaurus , le Liban et X Anti-Liban , le Panium, le Peloria , le RJiodope , le Sipjle , le Taurus , le Viarus y ainsi qu'une infinité d'autres dont la nomenclature serait fatigante et superflue à établir, étaient, dans l'opinion des anciens, des montagnes divines.

Les Gètes adoraient une montagne oii résidait leur souverain pontife. C'était le sanctuaire le plus renommé du pa}s : aussi l'appelai t-on la Montaigne sainte.

Les Tliraces, leurs voisins, avaient aussi leur Montagne sainte , qui fut prise par Philippe , roi de Macédoine. Le célèbre mont Atlios était également qualifié de Montagne sainte. Les Gaulois adoraient des montagnes. Sur la cime des Alpes était un sanctuaire révéré. La, sur le Mont-Jou, du temps des Pvomains, fut bâti un temple à Jupiter-Penin^ qui a été remplacé par Vhospice du Grand Saint-Bernard , dont la montagne a depuis reçu le nom. M. de Saussure y a découvert une inscription sur une plaque de bronze commençant par ces mots : « Jovi Pœi) nino à Jupitev-Penin,oyx au Dieu montagjie; >• car il ne faut pas oublier c[upjon signifie le nouï

générique Dieu , et que Jupiter exprime Dieu le père (i).

Les Gaulois vénéraient le mont Saint-GoiJiard comme une de leurs divinités. Les Pyrénées avaient plusieurs montagnes sacrées, dont le culte a tourné au profit du christianisme : Ici est, sur la montagne voisine de Héas y le Caillou de ÏArajé, célèbre par des fables religieuses et un culte superstitieux. Une inscription trouvée près de Bagnères de Ludion, une autre àBeaudean, près de Bagnères en Bigorre, offrent des vœux faits aux montagnes , et attestent l'existence d'un culte dans la chaîne des Pyrénées (2). Les Italiens adoraient de même le mont Soracte (5).

(1) T'orage de Saussure au mont Saiiit-Dernarcl , tom. 4 5 p- 227.

Il paraît , d'après M. Murilh , chanoine régiilier de l'hospice du mont Saint-Bernard , que le culte du dieu Jou ou Jupiter-Penin , ainsi que ses prêtres , existait encore au 11° siècle, à l'époque où l'hospice fut établi jiar saint Bernard. P'ojez l'ouvrage intitulé le Montjou , p. 4o.

(2) Nouveaux mélanges de Fflistoire de France, par le président cVOrbessan, tom. II, p. 35. Ces deux inscriptions sont gravées sur des autels votifs ; elles commencent par ce mot : Montibus.

(3) Summedeûyn, saneli custos Soraclis Jpollo , Qunn pn'wi colinnts.

yiKr..,//7;.xi,7-. 785.

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C'était de préférence sur les montagnes, et notamment sur celles qui servaient de limites aux différentes nations , qu'on sacrifiait aux dieux, qu'on leur portait des offrandes, qu'on leur adressait des prières , qu'on élevait des autels et des temples. Tacite remarque , à ce sujet, que, les montagnes étant voisines du ciel, on pensait que les dieux étaient plus à la portée d'entendre les prières des mortels.

C'est sur des montagnes que les dieux reçoivent la naissance , qu'ils sont élevés, qu'ils se manifestent aux hommes. Les montagnes figurent souvent avec distinction dans les fables mythologiques. C'est dans leurs cavités profondes que les oracles sont rendus; c'est là que les vapeurs enivrantes qui s'en exhalaient, portant le trouble dans le cerveau des prétendus interprètes de la divinité, en faisaient jaillir ces expressions délirantes que la crédulité recueillait religieusement comme des paroles divines.

Les montagnes, suivant la plupart des mythologistes, étaient non des sjmboles , mais des divinités filles de la Terre ; quelques autres , pour s'accommoder aux idées de leur temps , disent qu'elles étaient pénétrées d'un génie divin : génie que les uns ont appelé Njmphes , et que les Grecs désignaient sous le nom iVOréadcs. Cette diversité d'opinions montre l'incertitude

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des anciens sur la nalurc de la divinité des montagnes; et cette incertitude concourt, avec le raisonnement et les faits historiques, à prouver que ces masses majestueuses n'étaient point des symboles, mais que les anciens les regardaient comme des divinités même.

L'existence de ce culte, attestée par un grand nombre d'écrivains, l'est encore par les monumens numismatiques, oii se trouve souvent la figure des montagnes sacrées; elle l'est de plus par la continuité de ce culte , qui , chez plusieurs nations , a , depuis les siècles les plus reculés , subsisté jusqu'à nos jours.

Ce culte s'est sur-tout conservé chez les peuples qui n'ont point abandonné leur antique religion. Les Lapons, il y a environ un siècle, avant que le christianisme fut introduit parmi eux , adoraient encore plusieurs montagnes et rochers, qu'ils regardaient comme sacrés. « Ces » endroits, dit un voyageur moderne, étaient « connus sous le nom général de Passe-warlk ^ » qui signifie lieu saint; ils étaient tous destinés » aux sacrifices et au culte religieux. .. . Deux » de ces montaones sont encore connues au- » jourd'hui sous le nom de grandes et petites » Fiiine-kirke , que leur donnèrent les habiy. la us de la Norwège. ... La vénération que )) les Lapons eurent pour ces montagnes n'a

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i) point cessé. Quelques-uns d'eux les visitent » tous les aiis, revêtus de leurs plus beaux lia- » bits; et , quoiqu'ils n'y fassent point de sacri- » fices , ils portent tant de respect aux os des » premières offrandes qu'ils les y laissent sans )) oser y toucher. Ils n'osent y dresser leurs » tentes ni chasser j ils les traversent avec res- » pect; et, si une femme est du voyage, main- >; tenant encore, elle tourne la tête de côté, et >i se couvre le visage avec ses mains (i). »

Les Indous et les Thibétains adorent encore la montagne de Choumoularie , qui est le point le plus élevé du Thibet. Les Indous y viennent en pèlerinage, dit un voyageur moderne, pour en adorer le sommet couvert de neige. Les mêmes adorent aussi une montagne appelée Pir-pen y celle de Soumounang , située sur les frontières du Boulan et du Thibet, et celle de Mouttura ou Matliura, sur laquelle ils prétendent que le dieu Clirisna ou Christen est descendu (2). Les habitans de l'île de Ceylan adorent une montagne appelée Outérali (3).

Chez les Tatares plusieurs montagnes reçoi-

(i) Vojage au Cap-Nord, par Joseph Acerhi, t. IIl^ p. 260 ^\. suivantes.

(2) Relation de V ambassade anglaise au Thibet, par. Samuel Tiivner, t. I, p. 22?, 2C)5, Soj.

(3) Voyage au Japon, par Thunberg , t. IV, p. 221 .

yent un culte : telles sont celles nommées Chang-pechajig ; celle que les Russes appellent Karaoal nàia-gora ou montagne de la garde, parce qu'elle est située sur les frontières de cet Empire et des Kirguisj la montagne dite Outenni-in, et une autre appelée Sokonda, située sur les frontières de la Mongolie et de la Chine, pour laquelle les Toungouses ont la plus grande vénération. Pallas, qui me fournit ces notions sur le culte existant des Tatares, m'apprend aussi que les Kalmouks adorent une montagne appelée Moo-Bogdo ; et, en parlant des Ostiaks, il nous dit que ces peuples rendent un culte à certaines montagnes que leurs devins ont déclaré sacrées (i).

Les sectateurs de Confucius, en Chine, portaient autrefois leurs offrandes à la divinité sur une grande pierre , ou sur un monceau de pierres , érigé au sommet d'une haute montagne (2).

En Afrique et dans la Nigritie, les habitans, entra utres objets du fétichisme, adorent, suivant Loyer, quelques grosses montagnes.

En Amérique, on a vu les Apalaches de la

(i) Voyages de Pallas, t. II, p. 5; t. V, p. i5i; t. VI, p. 229,410; t. YII, p. 421.

(2) Voyage en Chine, par John Banow, t. 2, p. 276.

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Floride adorer une grande montagne appelée Olaimi (i).

Les Péruviens adoraient des montagnes , et notamment cette haute chaîne qui s'étend depuis le Pérou jusqu'au détroit de Magellan, et que les Espagnols appellent Apalachites (2).

De plus longs détails ne prouveraient pas mieux l'existence ancienne et moderne, et l'étendue , sur la surface de la terre, du culte des montagnes : un des plus anciens qui aient existé parmi les hommes (3).

(i) Histoire des Antilles , parRochefort.

(2) Histoire du Pérou, par Tlnca Gaixilasso, liv. i, chap. g, 10, et liv. 2, chap. 4-

(3) La nomenclature des montagnes qui reçoivent encore aujourd'hui un culte serait immense , et formerait des volumes.

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