CHAPITRE IV
Du culte des forêts et des arbres.
Des forêts immenses couvraient anciennement une grande partie de la terre. Leur profondeur impénétrable ou inconnue, l'ombre mystérieuse que produisaient ces assemblages d'arbres antiques, pénétraient les premiers mortels d'admiration, de respect et d'horreur. « Si » vous rencontrez, dit Sénèque, un bois formé n d'arbres élevés, que le temps a marqués d'une » empreinte vénérable, la hauteur de ce bois, » son ombre, le silence qui y règne, vous per- )) suadent qu'un dieu y fait son séjour. »
Mais les sentimens d'admiration et de terreur qu'imprime la vue d'une forêt antique et de ces réunions de végétaux majestueux n'agirent pas seuls sur l'imagination des hommes, et ne purent sufiire pour en faire des divinités. Les ressources variées et sans cesse renaissantes que les bois présentèrent aux premiers hommes lurent des motifs plus déterminans pour leur rendre un ciillr, î^es forêts oflVniciU un ;ihri
AjntÉrieurs a l'idolâtrie. 55
contre les frimats et les rayons brûlans du soleil. Agitées par les vents, et s'échaufFant entre elles, les branches de leurs arbres furent, dit-on, la première cause du feu matériel, si utile à la société, et en devinrent elles-mêmes l'aliment. Les animaux ailés ou quadrupèdes auxquels la sombre épaisseur des bois servait d'asile, et sur-tout les fruits de leurs arbres, furent longtemps la seule nourriture des hommes : le hêtre fournissait la faîne le ehêne;le gland; et d'autres arbres, par leurs fruits sauvages, contribuaient aussi à leur subsistance,
La nécessité, sentie par les premières sociétés, de conserver ces arbres nourriciers leur fit un devoir de les protéger contre l'imprévoyance de quelques individus, qui, peut-être, semblables à ces naturels de l'Amérique , coupaient l'arbre pour en avoir le fruit. Le respect pour ces précieux végétaux fut alors sévèrement recommandé; et une loi de police, longtemps maintenue, devint, comme cela est arrivé souvent, une institution religieuse.
(( Les arbres furent les premiers temples des « divinités, dit Pline; et, suivant un culte an- )) tique, les habitans des campagnes consacrent )) encore aux dieux l'arbre le plus remarquable » de leur canton. » Il ajoute que chaque espèce d'arbres osl roiisacrro à nue divinité spéciale:
le chêne, nommé esculus (c'est-à-dire qui nourrit, du mot latin esca ) , à Jupiter; le laurier à Apollon; l'olivier à Minerve; le myrthe à Vénus; le peuplier à Hercule (i).
Aussi les sanctuaires les plus vénérés de l'antiquité étaient-ils le plus souvent au milieu des bois. Les Scythes, les Gaulois, qui habitaient des pays ombragés par de vastes forêts , s'y assemblaient pour célébrer leur culte. Un espace vide, entouré d'arbres touflPus, formait ce lieu sacré, au centre duquel était, comme objet d'adoration, un arbre remarquable par sa beauté et sa hauteur : ils y appendaient les dépouilles de leurs ennemis, des objets consacrés et relatifs à leurs mœurs guerrières. Une hache, une épée , un bouclier exposés sur l'arbre-dieu , devenaient, avec le temps, des objets divins.
Maidme de Tyr et Agathias s'accordent à dire que les Celtes avaient un grand chêne pour divinité.
« Les Germains', dit Tacite , auraient cru dé- » grader la majesté des dieux célestes en les » emprisonnant entre des murailles, et en les » représentant sous une figure humaine. Ils » n'avaient point d'autres temples que des bois » et des forêts consacrés à leurs divinités, qu'ils
(0 V\\n.,Hist. /^rt^, lib. XII, cap. i.
ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 5j
» adoraient en esprit, sans oser porter les yeux » sur les retraites profondes où elles faisaient )) leur séjour (i).
» L'arbre consacré et même les arbres voi- » sins étaient arrosés du sang des hommes et )) des animaux qu'ils avaient immolés (2). »
Ils attachaient à ces arbres sacrés la tête et la main droite des victimes humaines.
Les arbres de ces forêts divines étaient religieusement respectés chez les Romains : on regardait comme un sacrilège d'en arracher la moindre branche. C'est ce qu'exprime Ovide dans ses Métamorphoses :
nie etiam céréale nemus violasse securi Dicitiir, et Lucos ferro violasse vetustos (3).
Lucain, parlant d'une forêt sacrée des Gaules, dit qu'elle n'avait jamais été taillée; que, César en ayant fait couper les arbres, les Gaulois en frémirent ; et que le soldat , effrayé par la majesté du lieu, n'y porta la hache qu'en tremblant (4).
Cependant il était permis de couper des ar-
(i) Tacite, Germ., cap. g.
(2) Histoire des Celtes, par Pelloutier,liv. 4? cliap. i ! •
(3) 0\ià.,Métam.,\ïh. 8.
(4) Pharsale,\\h. 3,
bres et des bois sacrés ; mais il fallait préalablement faire un sacrifice, et réciter une prière à la divinité forestière. Pline et Caton enseignent la conduite qu'on devait tenir dans cette aJQPaire délicate; ce dernier donne même la formule de la prière; et ses expressions prouvent que les arbres et les bois sacrés étaient traités en divinités. Elle commence ainsi : Si deus , si dea es , etc. (i).
Le nom que les Celtes et les Gaulois donnaient à ces sanctuaires forestiers était synonyme de temple : ils les appelaient Neinet ou Nemetis. Plusieurs autres peuples employaient, pour exprimer un lieu consacré , une dénomination pareille. Les Galates, originaires des Gaules, nommaient leurs sanctuaires Drjnemet. Les Tatares Czérémisses, qui habitent aux environs du Volga, appellent un lieu célèbre de dévotion, Nemda. Les Irlandais ont conservé le mot Neintha dans la même acception (2). C'est le poète Fortunat qui nous a appris que Nemet ou Nemetis signifiait temple en langue celtique. Cette dénomination s'était conservée
(2) Plin. , lib. XVII, cap. 28. Cato , de re rusticâ ,, cap. 189, p. 53.
(2) F'orez le Diciiounaire de la Laiif^uc Celtique , dt )$nllct , aux mots AV77/ et ^cinctif^.
ANTÉRIEURS A l'iDOLAïRIE. Sq
ilans les Gaules jusqu'au huitième siècle. Le concile de Leptine, en prohibant les cérémonies célébrées dans l'intérieur des bois , les nomme Niniidœ (i).
Les mots Numefiy qui signifie divinité; Ncnius , forêt; Némée ^ forêt consacrée parle premier des travaux d'Hercule , oii il parvint à tuer un lion qui dévastait les pays voisins; Némésis y déesse qui inspirait l'horreur et l'effroi; Némestrinus , dieu qui présidait aux forêts; NémeteSy surnom de Jupiter, etc., dérivent delà même source, et établissent l'affinité qui existe entre les divinités, les temples et les forêts.
Les Pélasges, anciens habitans de la Grèce, qui, comme les Germains et les Celtes, n'avaient ni temples, ni idoles; qui ne donnaient aucun surnom à leur divinité; qui ne la qualifiaient que d'un nom générique, équivalent à dieu; qui étaient livrés nu. Jëiicliisme ^ et qui n'avaient pas encore embrassé le sabéisine, on la religion astronomique, qu'ils reçurent ensuite des Egyptiens; les Pélasges, dis-je, nous offrent un exemple célèbre du culte des arbres. lis adoraient ceux de la forêt de Dodone, dont les chênes elles hêtres fournissaient en abondance
(i) Dans le concile de Leptine, de fan 7 \'\, ou lit : Ha sncris s)l\-iinin> , q\t<K Yi/n/ifas miunl.
le gland et la faîne, nourriture des premiers hommes. Les arbres de cette forêt étaient leurs divinités : ils rendaient des oracles; et celui de Dodone fut le plus ancien, le plus accrédité, et long-temps le seul de la Grèce. Les Pélasges, forcés d'abandonner cette forêt sacrée aux colonies égyptiennes victorieuses, transportèrent leur oracle dans une forêt de l'Epire, qu'ils nommèrent aussi Dodone. Cependant l'antique Dodone de Thessalie continua d'être sacrée pour les Grecs, de rendre des oracles, et de faire des prodiges attestés sur-tout par le poète Eschyle, dans sa tragédie de Prométhée (i).
Les Grecs y endoctrinés par les Egyptiens , donnèrent à leurs antiques divinités les noms que ces étrangers donnaient h leurs dieux. Le nom générique de dieu était , chez les Egyptiens, Tliot ou Titeuth. Les Grecs en firent'leur Theos , leur Zens ou Dseus, dont les Latins ont fait ensuite Deus , et qu'ils ont traduit par le nom RpipeWiiûf Jupiter. Ainsi, par suite de l'introduction de la religion égyptienne en Grèce, il y eut en Thessalie un dieu Phegos ou Jupiter P/iegos, c'est-à-dire un dieu hêtre , auquel les Grecs consacrèrent un temple sous ce nom.
(i) Mémoire du président de Brosses, sur l'oracle de Dodone ; Mém. de l'Acad. des Inscrip.^ t. XXXV.
AîsTÉRlEURS A. l'IDOLATIUE. (h
Une divinité qui n'était qu'un arbre ou plusieurs arbres fut, par l'eflct des progrès de la civilisation , transformée en une statue de figure humaine , placée au milieu d'un édifice appelé temple.
Les chênes et les hêtres de la forêt de Dodonc n'étaient pas les seuls arbres adorés par les Grecs. Pausanias parle d'un arbre situé sur le mont Cithéron, que les Corinthiens, par l'ordre d'un oracle , adorèrent comme Bacchus luimême. Il ajoute qu'ensuite ces peuples firent , du bois de cet arbre, deux statues de Bacchus, qui étaient encore honorées de son temps dans les places publiques de Corinthe (i).
Le même écrivain cite plusieurs autres arbres remarquables par leur vieillesse , et révérés comme objets de culte : tels étaient le chêne de Dodone , la liane qui croissait dans le temple de Junon , à Samos ; l'olivier de la citadelle d'Athènes, et l'arbre de Ménélas qu'on voyait dans la ville de Caphies , en Arcadie (2).
Le culte des bois se conserva en Grèce dans les temps même où ce pays atteignitle plus haut degré de civilisation. Presque tous les temples étaient accompagnés d an bois sacré. Ceux de
(i) Pausanias, Coriiilh., liv. 2, cliap. 2. (2) Pausanias, Arcad., liv. 8, cliap. 2.3.
Ga DES CULTES
Claros, ile de la mer Egée , celui d'Epidaure, avaient rang parmi les plus renommés ; on les respectait comme des sanctuaires : c'était un crime d'en arracher la moindre branche, h Tel » était l'excès de la superstition des Athéniens, n dit Elien , que , s'il arrivait à quelqu'un de « couper le plus petit arbre dans un bois con- » sacré , ils le condamnaient à la mort (i). »
Cette superstition était commune aux Grecs, aux Celtes et aux Germains.
Il parait que la fable de Dapluié , nymphe métamorphosée en laurier, lorsqu'ellefuyait les poursuites d'Apollon , fut une allégorie dont le sens caché annonce la répugnance du peuple à adopter le culte d'Apollon, dieu-soleil, ou bien la religion du Sabélsme, apportée dans la Grèce par les colonies égyptiennes. La nymphe, ou l'arbre laurier divinisé, qui résiste avec succès à ce dieu étranger, indique la difficulté qu'on eut à amalgamer le culte antique des arbres Fétiches avec c( lui des astres. Il est certain que près d'Antioche était un bois de lauriers , trèsrévéré des habiîans de cette ville , et au cenire duquel ils élevèrent , dans la suite, un temple consacré à Diane et à Apollon. L'amalgame élait alors opéré.
(î) Elien , Hisloiies diverses , liv. 5, cliap. 17.
a^htérieurs a l'fdolatbie. 65
Celte fable allégorique me porle à croire que, pour obtenir la vérité de la plupart des métamorphoses d'Ovide , il faut prendre l'inverse du fait qu'il raconte; c'est-à-dire que, lorqu'ou y voit une personne métamorphosée en chose, c'est qu'il est arrivé le contraire; et que la chose, par le génie allégorique, a été métamorphosée en personne , comme la fable de DapJuié en est un exemple; car le nom de cette prétendue nymphe signifie laurier. Cette règle est aussi applicable à la fable intéressante et morale de Philémon et Baucis. D'un tilleuil et d'un chêne adorés et placés en Phrygie près d'un temple de Jupiter-Hospitalier, les poètes firent deux personnes, deux époux métamorphosés en arbres.
Les Romains avaient leur cormier saci^é placé au bas du Mont Palatin : ils l'entourèrent de murailles; et, si quelqu'un croyait s'apercevoir que le verd de ses feuilles était altéré et que sa végétation souffrait, alors il répandait l'alarme dans la ville, et chacun, comme à un incendie , courait y apporter de l'eau pour l'arroser. Planté, dit-on , lors de la fondation de Rome , cet arbre existait encore et périt du temps de César (i).
Dans le voisinage de Rome , chez les Lau-
(i) Plutarqne , Roiiniliis , chap. 26.
rentiiis, on adorait un olhner sauvage. Virgile le qualifie àe faune des Laurentins. Lesnaùtonniers, dit-il , échappés à la tempête , venaient appendre à ses branches les vétemens qu'ils avaient pendant le danger. Voués à cette divinité arbre, les Troyens , sans le connaître , l'abattirent : ce sacrilège faillit leur être funeste (i).
Ces peuples, lorsque les arts eurent fait chez eux des progrès , et dénaturé les institutions simples de l'antiquité , conservèrent toujours leur vénération pour les bois. Leurs temples, comme ceux des Grecs , étaient toujours accompagnés d'un bocage appelé Lucus ; et c'était , comme chez les Grecs , un sacrilège que d'y porter la moindre atteinte. (( Nous avons » encore , dit Pline , la même vénération pour )) ces bois sacrés que pour les statues des » dieux , faites d'or et d'ivoire (2). » Malgré les changemens opérés dans leur religion antique , ds continuèrent de regarder certaines forêts et certains arbres , sinon comme des dieux, au moins comme des organes de la divinité y ou comme pénétrés d'un génie divin. C'était dans les forêts qu'habitaient Diane, ses
(i) Encid., \'ih. XII, vers. 766.
(?,) Pliii., ///.v/. ual., Vih. XIÏ, cap. i.
A^> TERTEURS V 1. IDOLATRIE. (jj
rSymplios; lesFaraios, les Sylvalns, les Dryades , les Ilamadryades , et autres divinités subalternes , qui , dans l'origine , étaient ellesmêmes des arbres.
Les Orientaux , dès la plus haute antiquité , rendirent un culte aux forets, et aux arbres en particulier. Le chêne, ou plutôt le térébinthe do Mainhréy fut long-temps chez les Hébreux un objet de vénération , et même de superstition : il existait , dit-on , du temps d'Abraham ; et quelques voyageurs modernes assurent en avoir vu encore les nombreux rejetons.
L'acacia était le principal objet du culte de la tribu de Coresli. Kaled , par ordre de Mahomet, fît couper l'arbre jusqu'à la racine, et tuer la prêtresse de cette divinité.
Le culte des arbres et des forêts s'est conservé long-temps en Europe, sur-tout chez les habitans des campagnes, dont l'ignorance rend plus tenace leur attachement aux vieilles pratiques.
Au sixième siècle, Agalhias reproche aux Allemands , sujets des Francs, d'adorer les rivières, les montagnes et les arbres (i). Au septième siècle, saint Eloy, évêque de Noyon, et saint Grégoire, pape, font le même reproche
(i) Lib. i,p. i8.
aux Français (i). Deux capitulnires de Cliarlcmagjie, l'un de l'an 789 et Taulre de 794» prohibent le culte des pierres , des fontaines et des arbres; ordonnent aux prêtres de faire détruire les arbres et les bois consacres , et traitent de fous ceux qui viennent y faire brûler des chandelles, et y pratiquer quelques autres rcrcmonies. Les conciles d'Agde, d'Auxerre , de Nantes, etc., renouvellent les mêmes défenses, et attestent ainsi la continuation de ce culte. Ce dernier concile porte que la multitude gardait un tel respect à ces arbres consacrés au démon qu'elle n'osait en couper aucune branche, en arracher le moindre rejeton, ni même toucher à leurs racines (2). Enfin, au treizième siècle , les Saxons n'étaient pas encore désabusés à cet égard : ils adoraient, dit llelmoldus , des fontaines et des forêts (5).
On ne se bornait pas à faire brûler des chandelles devant ces arbres ; on y appendait des ofiVandes ; on leur adressait des prières pour en obtenir :1a santé des maîtres, des enfans, des serviteurs , pour la conservation des mai-
(1) iTlta sancli Eligii. Spicilegiuin Acherii , t. Il, p. 97. — Gicgor.,lib. 2, p. 278.
(?) CnpiluL, t. 11, p. 269; id. p. 255, art. 63. (3) Chroîiic. Saxon- lïclmoldii, cap. 10, p, io6.
ANTÉRIEURS A l'iDOLAïRIE. 67
sons et la prospérité des récoltes. Ces arbres adorés ne portaient point le nom particulier d'une divinité ; mais , comme la plupart des fétiches de la plus haute antiquité, ils recevaient une dénomination générique : on les appelait sacrivi , mot que l'on croit signifier arbres sacrés (1)4
Ce culte , un des plus antiques monumens du Fétichisme et de la religion des premières sociétés , subsiste encore dans plusieurs parties du monde* Les Siamois adorent un arbre consacré à iS'o7/^77^o7^rtco.'fo/7^y ils l'appellent, en langue bali , Prasi inaha Pout : ce qui , suivant Lalouhère , signifie ï arbre du grand Pout ; mais en langue vulgaire il est nommé Ton-po. Les Siamois croient faire une œuvre méritoire et sainte en se pendant à ses branches (2).
Dans l'ile de Ceylan , on adore un arbre consacré à Boudh ou Boudha , appelé Bogahah
(i) Glossaire de Ducange , au mot arbores sacrivi.
(2) Relation de l'ambassade anglaise dans le roj'aume d'Ava, etc., par le major Sjines, t. III. — Des Ruines de Mavalipouran , par TVilliams Chambers , p. 260. Laloubère pense que Pout est le même que Mercure, et il observe qu'en langue bali c est le nom que l'on donne ù la planète de .Mercure et au jour de la semaine appelé mercredi. C'est , au surplus , un des noms de Sommonc" codom .
GS DES Cl :j/ri:s
ou arbre de Boiidh , divinité qui est la niénic que le Pout des Siamois.
Les habitans des Manilles adorent de vieux arbres; ils croient , dit Gemellf-Carrerj , que la fièvre les attaquerait s'ils en coupaient la moindre brandie (i).
Pallas nous apprend que les Ostiaks adorent des arbres qui ont été déclarés sacrés par leurs devins (2).
Chardin a vu à Chiras, en Perse, un vieil arbre pour lequel les habitans ont une dévotion particulière. Ils appendent à ses branches des chapelets, des amulettes, des morceaux d'habillemens. Les malades y font brûler de l'encens, et y attachent de petites bougies allumées, afin de recouvrer la santé. Cette pratique est conforme à celle des Gaulois et des Germains dont j'ai parlé. Le même auteur ajoute: (( Il y a par-tout, en Perse, de ces vieux arbres » révérés superstitieusement parle peuple , qui » les appelle Dract-Fasel , c'est-à-dire , des )) arbres par excellence. On les voit tout lardés » de clous pour y attacher des habillemens, » par vœu , ou d'autres enseignes. Les dévols,
(i) Collection de T^ojagcs aulour du Monde, t. Il, p. 334.
(2) Voyage de Pallm: , t. V, p. i5i.
AMEUTEILS \ L IDOLATRIE. fx)
); et particulièreinent les gens consacrés à la » vie religieuse , aiment à se reposer dessous , cl n à y passer la nuit(i). n
Pockoke, retournant de Suez au Caire, vit à Derb - el- Ilammer un de ces arbres sacrés couvert des haillons dont les pèlerins de la IMecque lui font hommage (2).
L'usage d'appendre aux arbres sacrés des vclcmcns en manière d'ex volo est fort ancien, puisque Yirgllc , comme je l'ai remarqué, en cite un exemple qui remonte à l'époque où les Trovens abordèrent en Italie : les nautonniers attachaient de pareils vœux aux branches de l'olivier sacré des Laurenlins.
Pline dit, d'après Théophraste , qu'il y eut long-temps dans la place publique de IMégare un olivier sauvage auquel les guerriers suspendaient leurs armes; que ces armes, parla suite des temps, furent enveloppées par l'écorce de cet arbre dont la destinée de la ville dépendait; et que l'oracle avertit les habitans qu'elle serait ruinée lorsque l'olivier enfanterait des armes. Pline nous assure que l'oracle fut accompli (5 j.
(0 T^oyage de Chardin, t. IX, p. i8'.'..
(?.) Voyage de Richard Pockoke, en Orient, t. 1,
rS) inin.,lib. XVI, cap. 3<).
yO DES CULTES
Suivant le même écrivain, il existait à Rome un arbre de la plus haute antiquité, il était surnommé le Chevelu , parce que les Vestales, lors de leur consécration , y suspendaient leur chevelures (i).
En France même , non loin d'Angers , il existe un chêne, nommé Lapalud, remarquable par l'espèce de vénération dont il est encore aujourd'hui l'objet. Cet arbre, que les habitans regardent comme aussi vieux que la ville, est tout couvert de clous jusqu'à la hauteur de dix pieds environ. Il est d'usage, depuis un temps immémorial, que chaque ouvrier charpentier, charron, menuisier, maçon, etc., passant près de ce chêne, y fiche un clou.
Loyer a trouvé dans la Nigritie , le même culte conservé. Les arbres y font partie des nombreux fétiches qu'on y adore, u Si quel- )) qu'un, dit-il, était assez impie pour les cou- » per ou les défigurer, il serait certainement » puni de mort (2). »
L'arbre appelé JVansej est sacré chez les Gallas , habitans de l'Afrique : c'est à l'abri de ses rameaux que les Rois de ce peuple sont couronnés. « Il es,t adoré , dit le voyageur
(i) Plin.,lib. XYI,cap. 44.
{">) Vojage d'Jssiiil, par Loyer-
ANTERIEURS A LIDOLATRIE. 71
» Bruce , comme une divinité par leurs diffé- » rentes tribus (i). »
La relation du voyage dans la Basse el Ilaute-Égypte, par M, VivantDenon^ nousoli're de ce culte un exemple plus récent encore. « A Chendaougéh y un sapeur français avait n coupé une branche sèche d'un tronc pourri » pour faire bouillir la soupe ; celte action » causa beaucoup de tumulte de la part des » habitans : ils pensaient que de tels arbres » recelaient un bon ou mauvais génie, et qu'on » n'en peut rien détacher sans profanation . . . » Le culte en est mystérieux et secret, mais on » les révère publiquement (2). »
On voit que le culte des forets et des arbres s'est soutenu depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours; qu'il était et qu'il est encore établi chez des peuples séparés par de grandes distances, et qu'il offre aujourd'hui, comme il offrait anciennement, les mêmes motifs el les mêmes pratiques.
(i) T'^oj-a§e aux Sources du Nil , par Bruce. (2) l'ojage daiis la liasse et Haule-Egjpte . par M. Deuan, t, I, p. 229, 23o.
DES Cl LTES
VVX'VAXVVV'VNSVVXVXVVX'VV'VVV'VVX'VVXXVX'VVVXXX'VVV'VVV'VVVVV
CMAPITRE Y.
Bu culte des eaux, des fleuves, des rivières, des lacs, des fontaines, de la mer.
Yoici une autre partie du Fétichisme naturel qui n'a été ni moins générale , ni moins révérée que les précédentes. Le culte des fleuves, des rivières, des lacs, des fontaines, de la mer, se répandit chez la plupart des nations de la terre. Par - tout où les fleuves portaient labondanceoula dévastation, ils furent adorés comme des divinités bienfaisantes ou redoutables ; XEuphrate , V Indus ^ le Gange , et surtout le Nil, que les Égyptiens plaçaient au rang de leurs principales divinités , et auquel ils donnaient le titre de Dieu saint ^ reçurent des hommages divins , qu'une longue succession de siècles n'a point diminués (i).
Les Musagctes adoraient le Tandis et les
( I ) Dans le Mercure Triuiégiste , le Nil est qualilié de saint. On trouve , sur une ancienne médaille du cabinet
de Moiosini, relie léj^eiide : Dca sanctn ]\i7o.
A:\Ti:iuEi;ns a l idolâtrie. y5
Palus-Méotidcs ; les Phrygiens de lu ville de Celène, le Méandre ei\e Marsias ; les liabluins de la vallée de Tempe, le Pénée; les Troyens, le Scamcmdre ; les Smyrnéens, le Mêlés ; les Amazones, le Thermo don ; les Arcadiens, le Ladon; les Romains, le Tibre; les Germains, le Rhin; les Scythes, le Danube y etc.
U Inachiis , qu'Hésiode nomme le favori du ciel; YEurotas y auquel les Lacédémoniens^ par une loi expresse , rendirent les honneurs ^wms'jY Alphée , surnommé le favori de Jupiter; \eCliticmney fleuve de l'Umbrie, qui rendait des oracles, et dont Pline le jeune a célébré la source sacrée; YEridan, dans les eaux duquel Phaéton fut précipité, et que Virgile nomme le Roi des Fleuves ; Y Illissus, surnommé le diinUy où les prêtres de Cérès plongeaient ceux qui se faisaient initier aux petits mystères d'Eleusis : tous ces fleuves et rivières^ ainsi qu'une infinité d'autres, formaient, chez les anciens, autant de divinités auxquelles les Grecsdonnaientle nom générique de Potamides (i).
Les lacs eurent aussi leur culte, dont la divinité générique était nommée Limnade ou TAmnée. Les difïerens lacs appelés Achérusie ,
(0 Voyez Elicn , Histoire diverses , liv. ?., chap. 33, th's Statues des Jlein'es.
situés en Egypte et en Grèce; le lac de Yy^i'erne Cil Italie, jouaient un rôle distingué dans les Tables mythologiques, et recevaient les honneurs divins. Ce culte existait chez, les Gaulois. Les habilans de Toulouse avaient un lac sacré, auquel ils portaient des offrandes, en jetant dans ses eaux l'or et l'argent qu'ils avaient pris sur leurs ennemis.
Strabon parle d'un autre lac que la superstition des habitans des Gaules avait également rendu célèbre. Il était nommé le lac des deux Corbeaux ; et les peuples s'y livraient à plusieurs pratiques de dévotion. Grégoire de Tours fait mention d'un lac, situé dans le Gévaudan, que les habitans du pays honoraient comme une divinité. Ils venaient, chaque an-" née , célébrer une fcte qui durait trois jours ^ et, pour offrandes, ils jetaient dans ses eaux des pièces de toile, d'étoffes, des toisons- de troupeaux, du fromage, de la cire, etc.. Cette dévotion fut, dit-on, abolie au sixième siècle.
La mer eut un culte très-répandu.. La di-^ vinité qui y présidait portait dans divers, pays des noms différens. Cette diversité de noms procura à la mer un grand nombre de dieux, dont les principaux sont: Océan j Poutus , Nérc , Poséidon^ Neptune ^ etc. Une dénomination féminine, Tétlijs , fit imaginer en cer-
ANTERIEURS A l'IDOLATRTE. yS
tains lieux une divinité femelle, qui fut la sœur et l'épouse de Poséidon ou. de Neptiuie. Ailleurs, le nom &' Amphitrite donna naissance à une autre déesse qui passa pour la fille de VOcéan et de Tétliys y ou bien pour la sœur de Téifijs, l'amante et la femme de Neptune. De ces mariages naquirent un grand nombre de filles, appelées Océanides , qu'Hésiode et ApoUodore font monter jusqu'à trois mille. Ce nombre est augmenté par celui des Néréides et des Tri-m tons y autres divinités marines de la même famille.
Le culte rendu à la mer est attesté par plusieurs faits historiques. Jason lui sacrifia sur le rivage , avant de s'embarquer avec les Argonautes. Mithridate lui sacrifia, en faisant plonger dans ses eaux des cbarriots attelés de quatre chevaux. On lui faisait aussi des libations : c'est ce que pratiquèrent Alexandre -le -Grand , Alcibiade , Nicius et Lamachus, généraux de la flotte athénienne.
Les Égyptiens regardaient la mer comme une divinité malfaisante , comme le principe du mal , comme Typhon lui-même. Aussi l'avaient-ils en horreur (i).
(i) Tj'phon, Génie des ténèbres et du mal; c'est î>j diable des chrétiens.
yf) DES CULTES
Il reste encore dans plasieurs parties de la lerre des traces de cet ancien culte. Les Indieiis ibnt aujourd'hui des sacrifices à la mer. On porte en cérémonie sur le rivage un vase foriiié avec de la paille et recouvert d'un voile. Après plusieurs pratiques religieuses, on jette le vase dans l'eau. Dans une autre circonsfrince, les Indiens jettent des cocos. Quelques peuples qui habitent la côte occidentale de 4'Ali"ique regardent la mer comme un Fétiche. V^QJàn du royaume de Saka, sur la côte d'ivoire, Jettent pompeusement dans ses eaux de vieux haillons, des cornes de bouc remplies de poivre, et des pierres de plusieurs sortes. Les habitans du cap Corse, sur la côte de Guinée, immolent une chèvre sur un rocher qui s'avance dans la mer. Le sacrificateur mange une partie de la victime ; le reste est jeté dans l'Océan.
Le but de ces olFrandcs était , chez les anciens, comme ill'est encore chez les modernes, de calmer les flots de cet élément terrible, et «le se le rendre favorable.
Il est possible que l'usage, si fréquent chez l!\s anciens, de jeter des présens et des offrandes <!ans la mer pour se la rendre propice , soit Vorigine de la cérémonie civile pratiquée par h' (l()pf> de Vciii.se, (jiii jetait un îinii(^;iii d'or
ASTERIE Lj ils A L IDOLA'i J\IE. yy
tians la mer, comme un lémoignago de; son alliance aycc elle. 11 épousait civilement cei. élément indocile, pour donner au peuple l'assurance apparente de la bonne întelligencc qui devait régner entre le gouvernement vénitien et cette épouse capricieuse. Ainsi , une cérémonie, religieuse dans son principe, se serait perpétuée en se transformant en cérémonie politique.
On rendait un culte semblable aux rivière? et aux fontaines.
Les Pbr} giens, de la ville de Célœne, rendaient, comme je l'ai dit, un culte aux deux rivières du Méandre et du Marsias. On leur oflVaitdes sacrifices séparément ou en commun; mais, dans le premier cas, on nemanquaitpoini de désigner par son nom le Dieu fleuve auquel s'adressait la cérémonie. On jetait dans le lac, source commune de ces deux rivières, les cuisses des victimes ; et l'on croyait que l'offrande arrivait miraculeusement à celui des deux fleuves auquel elle était destinée, et que jamais l'un n'envabissait les dons consacrés à l'autre.
Les fontaines eurent aussi leur culte : elles furent des divinités appelées Njmphes , Naïades j Crénèes, Fcgées. Elles étaient très-révérées cboz les Grecs et 1er, îlonjjiiiis, (pii se fui-
jS DES CULTES
saient même un scrupule de troubler leurs eaux en s'y baignant. Les Romains avaient con-* sacré une fête appelée Fontbiale , en l'honneur des divinités fontaines. Pendant celte fête, célébrée le i5 d'octobre, on couronnait , dit Varron , les puits avec des guirlandes, et l'on jetait des couronnes de fleurs dansles fontaines.
a Nous adorons, dit Sénèque , les sources )) des grandes fleuves, et nous plaçons des au^ » tels à l'endroit où les eaux sortent brusque- » ment des souterrains. Nous adorons aussi les » fontaines d'eaux chaudes , et les lacs distin- >j gués par leur profondeur immense, n
Les fontaines adoréeâ sont en trop grand nombre pour les détailler ici. On attribuait généralement Il leurs eaux des vertus merveilleuses : plusieurs rendaient des oracles, inspiraient ceux qui s'abreuvaient de leurs eaux. Les fon-^ taines thermales , qui avaient aussi leur culte , pouvant soulager ou guérir plusieurs maladies, méritaient mieux le respect des peuples , et avaient plus de droit à la divinisation que la plupartde celles qui étaient dépourvues de cette faculté.
Les Gaulois et les Germains adoraient des fontaines; et, malgré les efforts du christianisme, ce culte s'est long-temps maintenu chez eux. J'ai cité, en parlant du culte des forêts^
Ajntérieuus a l'idolâtrie. 79
les capitulaircs, leslois civiles et religieuses qiii proscrivaient radoration des fontaines au huitième siècle : suivant le chroniqueur Helmoldus, cette superstition antique était en vigueur chez les Saxons au treizième siècle. On trouve encore en France des fontaines qui conservent les noms de quelques divinités du paganisme , et notamment celui de Diane.
Le culte des eaux subsiste aujourd'hui , en toutou eu partie, chez plusieurs nations de la (erre. Quelle que soit la différence des religions qu'elles professent, quelles que soient les opinions qui les divisent , elles s'accordent plus ou moins sur ce point du Fétichisme naturel.
Les prêtres du christianisme , ne pouvant triompher des vieilles habitudes des peuples , les laissèrent subsister, en changeant le nom de l'objet du culte , en substituant des saints aux dieux du paganisme j c'est pourquoi plusieurs fontaines antiques, et sur-tout lesfontaines thermales et minérales, portent encore aujourd'hui des noms de saints. Quelques-uns , à la faveur de ces noms sacrés, opèrent encore , dit- on , des guérisons miraculeuses :1a fontaine des Andel}s, dont le culte se célèbre le jour deSainte- Clotide, en est un exemple.
La Grèce moderne, malgré les siècles, les cvènemens politiques et les religions diverses,
8() DES <:iLTES
causes ele iaiil de ré\oiul!ons glorieuses cl funestes , conserve encore ce culte antique. Ces révolutions qui ,de Fétat de barbarie , ont élevé cette nation au plus haut degré de gloire, et l'ont replongée dans la servitude et l'abjection; qui ont fait édifier et renverser tant de villes , tant de monumens magnifiques et durables , n'ontpu cependant porter que de faibles atteintes aux habitudes héréditaires de ses habiîans , au culte le plus ancien du inonde . : le Féticldsme naiurel, qu'ils professent encore , et qui s'est maintenu presque intact après de si nombreuses vicissitudes. Ils rendent un culte aux forêts, aux fontaines. Voici le tableau des restes vénérables de ce culte primitif, tracé par un voyageur moderne.
« 11 faut voir les fctcs religieuses qu'ils célèi) bren t à la campagne : elles rappellent les dé- » votions des anciens pour une fontaine sacrée, » pour une antique forél, objets de vénération n et de culte. Or, toujours dans ces lieux déserts, » dans ces bois respectés , vous trouverez une )) fontaine célèbre pour les guérisons et les mi- » racles qui s'y opèrent. La découverte d'une » source abondante, ou de ces eaux minérales » propres pour tant de maladies , a donné lieu » à cette dévotion. Ainsi les Grecs oût encore » dansleurK monlagues, des cavernes, des fo-
ANTÉRIEURS A l'iDOLATRTE. 8i
» rets , des eaux consacrés parla dévotion ; ils
» y vont en foule , dans certains jours de l'an-
» née , et boivent de ces eaux : c'est une fcte
» publique. Ils attachent ensuite près de la
» même fontaine ou de sa source des mor-
» ceaux de linge ou d'étoffe , en signe de la
)) guérison qu'ils ont obtenue (i). »
Le culte des lacs était en vigueur chez les Lapons au dix-septième siècle. Leur usage était d'y jeter le foie et d'y faire couler le sang des victimes qu'ils immolaient sur leurs bords (2). Ce culte existe encore en plusieurs lieux. Les Kalmouks vonten dévotion sur la grande montagne de BogdOf près des bords du Volga, jettent dans une espèce de lac en forme degoufïVe quelques pièces d'argent, quelques effets, et y récitent des prières (5).
Quant aux cultes des fleuves et des rivières , il n'a point cessé dans certaines parties du monde. Le Nil reçoit encore, même des chrétiens coptes, un hommage religieux. Le 24 septembre, jour de la fête de Sainte-Croix,
(i) Nouveaux J^oj âges dans l'Archipel, le Continent de la Grèce, etc., t. II, p. 5^5.
(?,) Vojage au Cap-Nord, par Joseph Acerhi, t. III, p< 259.
(3) Koj-age de Pallas, t. VÎI, p. 4^^> ^î^i.
temps auquel ce fleuve commence à décroître, les prêtres coptes font une cérémonie qui est un reste de l'ancien culte. Après avoir célébré la messe et rendu grâces à Dieu des heureux effets du débordement , ils jettent dans les eaux du Nil une croix de bois (i).
Le voyageur Bruce, parvenu aux sources de ce fleuve, y a trouvé son culte conservé dans son intégrité première. Il a logé chez celui qui remplissait les fonctions de prêtre du Dieu Nil. Les habitans appelés A^ows , honorent ce fleuve des titres pompeux de Dieu éternel, de Lumière du Monde , d'OEil de la Teire , de Dieu de paix , de Saus^eur, de Père de V Univers. Bruce a aussi entendu le prêtre qualifier, dans ses prières, le Nil de Dieu très-puissant et de Sauveur du Monde. Ce serait commettre un sacrilège que de se baigner dans les eaux de sa source (2).
Chez les peuples de l'hide et du Thibet, le Gange est encore une divinité très-vénérée. Plusieurs dévots indiens se noient dans ce
(i) Mémoire sur le culte des divinités des eaux, par l'abbé Fonteuu. Méw. de l'Acad. des Inscrip. , t. XII, p. 3i.
(9.) Voyogc aux sources du Nil , par Jasucs Biuce tom^ YI.
ANTERIEURS A l'iDOLAïRIE. 83
fleuve, afin d'arriver au séjour des bienheureux. Les habitans qui en sont trop éloignés pour jouir facilement du bienfait imaginaire de ses eaux les font à grands frais, transporter fort loin, u J'ai vu, dit Samuel Turner, des » hommes gravir sur les montagnes du Bou- » tan, traverser une partie du Thibet, empor- » tant sur leurs épaules des vases remplis d'eau w du Gange (i). n
Ce fleuve n'est pas le seul dans l'Inde qui reçoive les honneurs divins ; les habitans comptent sept fleuves ou rivières qui ont cette prérogative, et qu'ils nomment du nom collectif de SiUnudy ou les sept rivières. Ces rivières sont : le Gange , la Jumnali, la Godaverj , la Sersootj, la Nerbuddah, \e Sind ou ( Indus ) , et la Couverj (2).
On voit, par ces exemples , que le culte des eaux en général a été aussi universel, aussi répandu, et s'est tout autant conservé que les cultes des montagnes et des forêts.
Tels sont les principaux objets du Fétichisme naturel; tels sont ceux qui ont le plus particulièrement fourni matière à l'idolâtrie.
(i) Relation de l'ambassade anglaise au Thibet et au Boutan, pai* Samuel Turner, t. I, p. 81.
(2) Manuscrits de Kirkpatrick, Description géographique de l'Jndostau, par le major Rennell, t. II, p. 364-
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