CHAPITRE IX
Du culte du Phallus chez les Romains.
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Ce peuple , dont l’ambition sans bornes fut le fléau du monde; qui acquit sa gloire aux dépens du bonheur de tant de nations; qui, toujours vainqueur par ses armes, fut à la fin vaincu par ses vices; qui, s’élevant au plus haut degré de puissance, ne tomba qu’avec plus d’éclat; et qui, après avoir fatigué l’espèce humaine du poids de sa grandeur, devint l’objet de son mépris; ces Romains, si fiers, si turbuiens, si dominateurs, surent-ils, dans les temps memes où ils remplissaient la terre subjuguée du bruit de leurs exploits, résister aux atteintes des préjugés honteux? Surent-ils se défendre contre des superstitions ridicules , enfans de l’ignorance, qui insultent à la raison, dégradent l’homme, et le ramènent vers la barbarie? Non : leur faiblesse, leur aveugle crédulité, leur soumission absolue à leurs prêtres, for-
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ment, avec leur courage et leur caractère indépendant et impérieux, un contraste frappant. Quelques légères formalités oubliées pendant la cérémonie des sacrifices, quelques nuances dans la couleur des entrailles des victimes, quelque rencontre imprévue, le vol d’un oiseau dirigé d’un certain coté, des poulets qui mangeaient peu ou qui ne mangeaient pas, et mille autres puérilités, suffisaient pour jeter l’effroi dans l’âme de ces grands hommes, pour arrêter une armée prête à livrer bataille, changer de grandes résolutions, suspendre des entreprises importantes, et régler les destinées de l’empire. Ces fiers conquérans du monde tremblaient devant un misérable devin.
Avec cette pusillanimité de raison, on sent que les Romains durent être assujétis à tout ce que les cultes avaient de plus absurde. Ils enrichirent même leur religion de toutes les superstitions des peuples qu’ils avaient vaincus.Les
Etrusques, les Egyptiens, les Grecs, les Perses, les Thraces, les Phrygiens, les Phéniciens, les Gaulois mêmes, fournirent leur contingent. Une infinité d’objets étaient des dieux pour les Romains: aussi l’histoire n’offre-t-elle point de peuple qui se soit asservi â une aussi grande quantité de superstitions, ni qui ait rendu honneur à un plus grand nombre de divinités. La
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cité seule de Rome contenait plus de dieux que d’habitans, quoique le nombre de ces derniers se montât, dit-on, à plusieurs millions (i).
Ainsi le culte du Phallus et de Priape ne devait pas être oublié. Cette divinité y fut longtemps en grande vénération.
Clément d’Alexandrie va nous apprendre comment et par qui ce culte fut introduit chez les Romains.
« Ce sont des Corjbantes qui, comme le « dit Héraclite, apportèrent le culte du Phal - » lus et de Bacchus en Italie. Ces Corjbantes (2), » aussi nommés Cabires , qui annonçaient au » peuple la mort des dieux Cabires , s’étant, » dans leur pays, rendus coupables de deux « fratricides, enlevèrent le ciste ( ou corbeille » sacrée ) dans lequel était placé le Phallus » de Bacchus; et, après avoir commis ce crime,
» ils transportèrent le ciste en Etrurie, oii ils
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(1) Dictionnaire de Pitiscus, au mot Deus.
(2) Les Corjbantes étaient des prêtres consacrés à
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diverses divinités , et particulièrement à Cjbelle ; mais, comme Clément d’Alexandrie les nomme aussi Cabires, il est vraisemblable que les prêtres qui débarquèrent en Étrurie étaient attachés au culte des dieux Cabires, établi dès la plus haute antiquité dans l’île de Samotrace, et où le Phallus faisait partie essentielle des mystères, comme le dit Hérodote.
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» firent valoir cette marchandise. Comme ils » étaient chassés de leur pays, ils fixèrent » leur demeure chez les Etrusques, prêché- » rent leur vénérable doctrine, et reeomman- » dèrent à ces peuples d’adorer le Phallus et » la corbeille sacrée (i). »
Les Etrusques, voisins des Romains, leur communiquèrent bientôt cette nouvelle institution, ainsi que les cérémonies et pratiques religieuses qui en dépendaient.
L’époque de l’introduction de ce culte en Italie ne parait pas remonter très-haut. Les Romains ne connaissaient point, du temps de leurs rois, le culte de Vénus; celui de Bacchus et de Priape devait y être également ignoré. 'Foutes les divinités grecques et orientales n’existaient point du temps de Numa.
Les Romains désignaient assez généralement Bacchus sous le nom de Liber ou de Pater liber? de même qu’ils donnaient souvent à Vénus le nom de Libéra : on croit que cette dénomination lui venait de la liberté qui régnait dans ses fêtes. On dit que le soleil portait un nom équivalent chez les Indiens.
« La partie sexuelle de l’homme, dit saint » Augustin, est consacrée dans le temple de
(i) Clément. Alexand., Protrept,
» Liber ; celle de la femme dans les sanctuaires » de Libéra, même déesse que V énus y et ces » deux divinités sont nommées le père et la » mère, parce qu elles président à l’acte de la » génération (i). »
Les fêtes de ce dieu-soleil avaient, chez les Romains, deux noms qui répondaient à ceux de Bac- chus et de Liber : les Bacchanales et les Libérales . La fête des Libérales avait lieu le 17 mars, six jours après F époque où les Grecs célébraient, en l’honneur du même dieu, leurs Dionysiaques , et trois jours avant celle où les Égyptiens fêtaient Osiris et son Phallus , dans la solennité des Pamylies.
Le Phallus figurait avec distinction dans la fête des Libérales . Les Romains nommèrent ce simulacre de la virilité Mutinus. C’est de ce symbole que parle souvent saint Augustin, afin d’en faire sentir l’indécence. Il dit, d’après Varron, que, dans certains lieux de l’Italie, les cérémonies sacrées du dieu Liber étaient célébrées avec tant de licence qu’on n’y avait pas honte d’y adorer ce qui, dans l’homme, caractérise le plus la virilité ; qu’on ne respectait pas assez la pudeur pour pratiquer ce culte en secret; mais qu’il était entièrement public, comme
(1) S. Augustin, de Givitate Dei, liv. YI, cap. 9.
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si Ton eût voulu honorer le libertinage; car ce simulacre honteux, placé sur un petit char, était avec grand honneur, pendant les jours consacrés à la fête du dieu Liber , promené d’abord dans les champs, dans les carrefours, et enfin dans la ville. Il ajoute, toujours d’après Varron, qu’à Lavinium la fête du dieu Liber durait un mois, pendant lequel on se livrait à la joie, à la licence, à la débauche. Les chansons lascives, les discours les plus libres, répondaient aux actions. Un char magnifique portait un énorme Phallus, et s’avançait lentement jusqu’au milieu de la place publique. Là se faisait une station; et l’on voyait alors la mère de famille la plus respectable de la ville venir placer une couronne de fleurs sur cette figure obscène (1).
Dans l’indignation que lui inspire cette cérémonie indécente, saint Augustin, en nous instruisant de ses motifs, s’écrie : « Ainsi, pour » apaiser le dieu Liber , pour obtenir une ré- » coite abondante, pour éloigner des champs » les maléfices, une femme vénérable est obli-
(i) Donec illud membrum per forum transvectum es set, atque in îoco quiesceret. Cui membro inhonesto matrem-familias honestissimam palàm coronam ne~ cesse erat imponere . (Civit. Dei, lib. 7, cap. 2i.)
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» gée de faire en face de la multitude ce >j qu’elle ne devrait pas permettre sur le théâ- » tre à une prostituée! De quelle honte, de » quelle confusion ne devrait pas être saisi le » mari de cette femme, si par hasard il était » présent à ce couronnement (i)! »
Quelques jours après , vers le dernier mars et le ier avril, on célébrait la fête de Vénus; et cette divinité était a Rome , comme en Grèce, en Syrie, en Egypte, associée au simulacre de la virilité.
Les dames romaines, pendant cette fête, montaient en cérémonie au mont Quirinal, où s’élevait la chapelle du Phallus y s’emparaient de cet objet sacré, et le portaient en procession jusqu’au temple de Vénus Erycine, situé hors de la porte Colline. Arrivées dans le temple de la mère des amours, ces dames plaçaient ellesmêmes le Phallus dans le sein de Vénus (2).
Une pierre antique vient à notre secours, e!
(1) In Liheri sacris honesta matrona pudenda vu ilia coronabat, spectante multitudine , ubi, rubens etsudans, si est ulla frons in hominibus, adstabat forsiian et ma ritus. (Ibid., lib. 7, cap. 24.)
(2) Dictionnaire abrégé de Pitiscus, au mot Senacu— lum. Géniales dierum , d’ Alexander ab A.lexandro , lib. 3, cap. 18. Pompeius Festus, au mot Mutinus, et les Commentaires sur cet article.
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nous donne l’explication de cette cérémonie : c’est une cornaline gravée , qui représente la pompe phallique. Un char triomphal porte une espèce d’autel, sur lequel repose le Phallus , d’une grandeur colossale. Un génie s’élève au dessus du simulacre, et tient sur lui une couronne suspendue. Le char ainsi que la figure du génie sont entièrement abrités par un dais ou vaste draperie carrée , soutenue aux quatre coins par des piques, dont chacune est portée par une femme à demi-nue. Ce char est traîné par des boucs et des taureaux, sur lesquels sont montés des enfans ailés. Il est précédé par un groupe de femmes sonnant de la trompette. Plus avant, et en face du char, est une forme caractérisque du sexe féminin, représentant le Sinus veneris. Cette forme, proportionnée au Phallus élevé sur le char, est maintenue par deux génies qui semblent indiquer au Phallus la place qu’il doit occuper (i).
Cette cérémonie terminée , les dames romaines reconduisaient dévotement le Phallus dans sa chapelle , qui devint célèbre , dans la suite , par Fédifice que fit élever dans le voisi-
(i)On trouve la gravure de cette pierre antique dans
te Recueil .intitulé : Du Culte secret des Dames ro -
maines.
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nage l’empereur Héliogabale , où il établit un sénat de femme, chargées de décider sur des questions de galanteries et de débauches. Ces assemblées se tenaient à l’occasion de la fête du Phallus (i).
Les fêtes d’automne, consacrées àBacchus, étaient appelées Bacchanales : elles duraient depuis le 2 3 jusqu’au 29 octobre. On y voyait à peu près toutes les cérémonies pratiquées par les Grecs dans leurs Dionysiaques (2).
Les Romains nommaient Mutinus ou Tuti -
(1) L’empereur Héliogabale , au rapport de Lampride, fit élever sur le mont Quirinal un édifice pour servir aux assemblées des dames romaines, qui se rendaient auparavant dans ce lieu lors delà solennité du Phallus, Cet édifice fut appelé Mœsa , du nom de son aïeule, qui présidait ces assemblées avec Sœmis , mère de ce prince. Il en fit un lieu de débauche. Crinitus nous a conservé le texte de l’ordonnance qui établit les droits et les privilèges de ce sénat féminin. En voici le commencement :
Jura visundi , consectandi , susurrandi , gestiundi , suttrudendi ? salutandi , confabulandi , pre candi , per— petuo , inter dih, futuariis permissa ex me sunto. Ex œde , for amine , horto , postico, impluvio, cuncta hœc commoda nemo homini prohibento , etc. (Pétri Criniti de honestd Disciplina } lib. XI, cap. 8, p. 179.)
(2) Voyez les détails des excès des Bacchanales dans le chapitre suivant.
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nus (i) le Phallus isolé, et Priape , le Phallus adhérent à un Hermès ou Thermes. Lorsqu’il était sous l’une et l’autre formes, eet °bj et sacré, ou cette divinité, était considéré comme présidant à la fécondité des femmes, à la vigueur des époux, et comme capable de détour-
(2) Les noms Mutinus, Tutimis , se trouvent diversement orthographiés dans les manuscrits des anciens auteurs. Dans les vers de Lucilius , Mœtinus est pris pour une espèce de talisman ; on y lit aussi Mutintis. Dans Feslus , on trouve Mutinus et Tilinus $ dans Arnobe et dans saint Augustin, Mutunus , Motunus , Mutinus , Tutunus ) dans Lactance et Tertulien , Mutunus et Tu~ tunus. Mais quelques manuscrits et une vieille édition de Tertulien portaient Futinus , qui a peut-être donné lieu à S. Foutin , dont il sera parlé dans la suite.
Jean Guillelme pense qu’il faut lire Mutonus , d’où on a fait , dit-il , mutoniatus , qui signifie un homme fortement constitué à certain égard. Quelques savans sont partagés sur la question de savoir si l’un de ces noms veut dire muet , mutin ou mouton. Il se pourrait que Tutunus ait fait naître ces noms caressans de tonton , toutou .
Il serait plus important de savoir si ces deux mots expriment deux choses ou une seule. Les auteurs anciens les unissent toujours pour exprimer la figure du Phallus. Il est vraisemblable qu’il existait deux espèces de Phallus , dont les figures étaient distinguées par des différences qui sont inconnues.
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lier les charmes nuisibles à l’acte du mariage , à la grossesse des épouses (i).
(i) Ce dieu présidait à l’acte du mariage , mais il notait pas le seul : les Romains avaient l’usage d’appeler en cette affaire , ainsi que dans beaucoup d’autres , plusieurs dieux à leur secours. Voici la liste de ces divinités conjugales , d’après Meursius ( Antiquités , tom. 5 , de Puerperio ) :
Saturnus, ut semeu conferret y Liber et Libéra, ut
semen emitterent : hic viris , ilia feminis y Janus , ut semini in matricem commeanti januam aperiret y Juno et Mena, ut flores menstruos regerent ad fœtus concepti incrementum y Vïtunus , ut vitam daret ; S entinus, ut sensum.
Beyer vient grossir la liste de ces divinités secourables ( Addimenta ad Selden , cap. 16 ) : Cinxia Diana , Hjmeneus , Manturna , Mutinus , sive Priapus , dea mater P rem a , deus pater Subigus , Venus , P ertunday etc.
Saint Augustin ( Civil. Dei , lib. 4 , cap. 1 1 ) , a complété le catalogue de ces divinités obscènes. Entre plusieurs autres , on remarque le dieu Jugatinus , qui rapproche les epoux ; la déesse V irginiensis , qui détache la ceinture virginale de la jeune epousée ; Volupia , qui excite à la volupté ; Stimula , qui stimule les désirs de 1 epoux ; Strenia , qui lui donne la vigueur dont il a besoin ; et ce grand saint n’oublie pas , dans sa nomenclature , Mutinus et Tutunus . Il dit ailleurs que le dieu Liber est ainsi nommé parce que , dans l’action , il procure aux hommes qui l’invoquent l’avantage d’une
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En conséquence de ces vertus supposées, les jeunes épousées, avant d’être livrées aux embrassemens de leurs maris, étaient religieusement conduites par leurs parens vers l’idole de Priape ; et, la tête couverte d’un voile, elles s’asseyaient sur la forme très-saillante que présentait cette figure. Un certain contact suffisait sans doute pour rendre la cérémonie complète, assurer la fécondité, et neutraliser les enchantemens.
« C’est une coutume considérée comme » très - honnête et très - religieuse parmi les » dames romaines, dit saint Augustin, d’obli- » ger les jeunes mariées de venir s’asseoir sur » la masculinité monstrueuse et surabondante » de Priape (i).
émission reproductive. Libéra, qu’il croit être la même que Vénus , accorde la même faveur aux femmes : c’est pourquoi on place dans le temple de Liber la figure du sexe masculin , et celle du sexe féminin dans celui de Libéra. ( De Civitate Dei , lib. 6 , cap. 9).
(1) Sed quid hoc dicam , cüm ibi sit et Priapus ni-* mius masculus , super cujus immanissimum et iurpissimum fascinum sedere 1100a nupta jubeatur , more honestissimo et religiosissimo matronarum ? ( Saint Augustin, doit. Dei , lib. 6, cap. 9). Le même saint dit ailleurs : In celebratione nuptiarum « super Priapi scapum nooa nupta sedere jubebatur. (Ibid. , lib. 7, cap, 9.4 )•
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» Parlerai-je de ce Mutunus , dit Lactance , }) sur Pextréinité duquel les nouvelles mariées » viennent s’asseoir , afin que le dieu paraisse » avoir, le premier, reçu le sacrifice de leur pu- » deur (1)? »
Lactance, par ces derniers mots, semble rappeler ce que pratiquent les jeunes épousées dans quelques contrées de l’Inde, où le dieu, de bois ou de fer, opère entièrement le sacrifice. On croirait que la formalité remplie par les jeunes femmes romaines auprès de cet objet sacré n’était qu’une modification, un diminutif de l’usage indien, et que la jalousie des maris romains avait mis des bornes à la dévotion de leurs femmes.
Les femmes mariées se soumettaient aussi à cette pratique , sans doute afin de détruire le charme qui les maintenait dans un état de stérilité ; mais, plus aguerries que les jeunes épousées, leur dévotion s’étendait plus loin.
a Ne conduisez-vous pas, même avec em- » pressement, dit Arnobe aux maris, vos fem- » mes auprès de Tutunus ; et, pour détruire » de prétendus ensorcellemens, ne les faites-
(i) Et mutunus , in cujus sinu pudendo nubentes prœsedent, ut illarum pudicitiam prior Deus delibâssc videatur. (Lactant. de falsâ Religione, lia. i ).