II. il
» vous pas enjamber l’horrible et immensé » Phallus de cette idole (i)? »
Il faut avouer qu’il n’y a pas loin de cette dernière pratique à celle qu observent certaines filles ou femmes de l’Inde, dont j’ai parlé.
Une figure du dieu Tutunus ou Mutinus fut découverte à Rome, sur le mont Viminal, dans les décombres d’un ancien temple. On la voit encore aujourd’hui dans cette ville : elle est de marbre blanc, et haute d’environ trois palmes (2).
Mais un groupe antique, dont Meursius a donné la gravure, nous présente l’image fidèle de cette cérémonie superstitieuse. Ce groupe, qui se trouve dans la galerie de Florence, offre une femme debout, dont la tète, entièrement couverte par une espèce de bonnet, présente une forme peu naturelle. Ses mains, qui descendent plus bas que les hanches, semblent soutenir ses vêtemens relevés, et laisser à découvert une partie de son corps. Un énorme Phallus s’élève de terre jusqu’à la partie sexuelle
(1) Etiamne Tutunus , cujus immanibus pudendis horrentique fascino vestras inequitare matronas ducitis et optalis ? ( Arnob. , lib. 4 >Pag . i3i ).
(2) Dictionnaire de Pitiscus , au mot Mutinus .
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. l65
de cette figure, qui, grandement proportionnée, paraît être en contact avec l’extrémité supérieure du Phallus (i).
Le Phallus , appelé par les Romains Mutinus ou Tutunus , recevait encore d’autres hommages. On se prosternait dévotement devant lui ; on lui adressait des prières. « Parce que nous » n’adressons point nos prières à Mutinus et à » Tutunus y dit Arnobe, et que nous ne nous » prosternons pas jusqua terre devant leurs » idoles, ne semble-t-il pas, à vous entendre, » que de grandes calamités vont fondre sur » nous, et que l’ordre de la nature en sera » subverti (2)? »
La chapelle de Mutinus et de Tutunus était situee, suivant Festus, dans le quartier de Rome appelé T" eliey et dans l’endroit où sont les theimes de Domitien. Cette chapelle , ayant été détruite sous Auguste, fut rétablie à quelque distance de la ville. « On rendait, dit Festus, à » ces idoles un culte religieux et saint,* et les
(1) Meursi us , Grœcice Feriatæ , loin. 5 , de Puerperio .
(2) Quià non supplices humi Mutino procumbimus atque Tutuno , ad interitum res lapsus , atque ipsum dicitis mundum leges suas et constituta mutasse ?
( Arnob, lib. 4, p. 1 33 )i
1 64 DES DIVINITES GÉNÉRATRICES
» femmes romaines venaient , la tête voilée, » leur offrir des sacrifices (i). »
Considéré comme un amulette, comme un fétiche portatif, le Phallus recevait le nom de Fascinum et était d’un usage très-fréquent chez les Romains qui ne connaissaient point de préservatif plus puissant contre les charmes, les malheurs et les regards funestes de l’Envie» C’était ordinairement une petite figure du Phallus en ronde bosse, de différentes matières; quelquefois c’était une médaille qui portait l’image du Phallus . On les pendait au cou des enfans et même ailleurs (2). On les plaçait sur la porte des maisons, des jardins (3), des édifices publics. Les empereurs , au rapport de Pline, en mettaient au devant de leurs chars de triomphe (4)* Les vestales, lorsqu’on célébrait des sacrifices à Rome, lui rendaient un culte.
On varia à l’infini les formes de ces amu-
(1) Festus, aux mots Mutini, Titini , Sacellum.
(2) Pueris turpicula res in collo suspenditur , ne quid obsit rei obscence causa ( Varon. , de Lingud latinâ f
lib. 6).
(3) Hortosque et fores tantum contrà invidentium ejf ascinationes dicari videmus, in remedio satyrica signa. ( Pim. , lib. 29 , cap. 4 )•
(4) Et fascinus currus triomphantium sub bis pendens défendit, invidiœ médiats. (Plin. , lib. 28 , cap. 4)»
lettes ityphalliques. Les uns présentaient le Phallus combiné avec le mullos ou la figure du sexe féminin : les cabinets d’antiquités et celui de la Bibliothèque royale en contiennent plusieurs de cette espèce. Les autres présentent un Phallus simple, mais muni de deux ailes et de deux pattes d’oiseaux, et quelquefois de sonnettes. Cette dernière particularité rappelle l’usage antique de représenter quelquefois la figure du dieu Priape , tenant une sonnette à la main, et 1 usage moderne des moines indiens, qui parcourent tout nus les rues de l’Inde, et appellent, au bruit d’une sonnette, les dévotes, qui viennent baiser l’original vivant du Phallus .
D’autres amulettes ithyphalliques ont la forme d un chien couché, ou des cuisses et des jambes humaines ployées et sans corps. Les plus décens offrent la figure d’une main fermée, et dont le pouce est placé entre les deux doigts qui le suivent : c’est cette figure que les antiquaires nomment main itjphallique (i).
Ces espèces d’amulettes sont encore en usage dans le royaume de Naples, comme je le dirai dans la suite.
(i) Baudelot , Utilité des Voyages , tom, i , p, 346 . — Antiquités de Caylus, tom. 4, p. 23t.
1 66 DES DIVINITÉS GENERATRICES
Il y eut des Fascinum doubles et triples, ou figurés par deux et trois branches partant du même centre. Les triples Phallus étaient fort en usage dans l’antiquité. On a déjà vu au rapport dePlutarque que, dans la fêté des pamj lies en Egypte, Osiris figurait avec un triple Phallus , pour sig;nifier la multiplication de sa faculté productive (i). On retrouve encore sur plusieurs monumens antiques des Phallus doubles ou triples, isolés ou adhérens à un corps humain. Il en existe, en France, au pont du Gard et à l’amphithéâtre de Nismes, qui sont isolés: j’en parlerai bientôt. Une infinité d’autres monumens nous ont conservé l’image de ces Phallus & doubles ou triples branches; mais ils sont plus rares lorsqu’ils adhèrent à une figure humaine. Dans le royaume de Naples et dans la province de Peucétie, on trouve cependant des pierres gravées qui représentent la figure de Priape, munie d’un double Phallus . Près de lui est un berger qui semble planter en terre un bâton ou le lituus. Peu t-être ce lituus signifiait^il le bâton que portaient les phallophores dans les pompes religieuses.
Dans la ville de Traniy on a découvert un
W Voyez ci-dessus cliap. 3.
tableau votif en brique, qui représente Priape avec un triple Phallus (1).
Voilà comment les anciens représentaient les Diaphallus ou Triphallus, et non pas par des doubles ou triples croix, comme Font pensé quelques savans dont j’ai parlé (2).
Les vases, les ustensiles, les meubles en général, reçurent souvent l’empreinte du Fasci tium ou du Phallus. Il y eut, et l’on en conserve encore, des anneaux, des sceaûx, des médailles, des pierres gravées ityphalliques (5).
Les recueils de mono mens antiques nous présentent des lampes ainsi formées. Les Romains , à l’exemple des Baptes d’Athènes ou initiés aux mystères de Cotitto , se servaient,
(1) Notes fournies par M. Dominique Forges Davantzati , prélat de Canosa.
(2) Voyez ci-dessus , p. 5g.
(3) M. de Chaduc , antiquaire Auvergnat , avait recueilli plus de trois ou quatre cents pierres gravées ithyphalliques des plus curieuses , suivant Baudelot, « qui, » hors quelques-unes , dit- il , ne se trouvent point dans » le beau manuscrit que j’ai vu : il paraît visiblement » que ceux dans les mains de qui il a passé les ont « ôtées. » ( Utilité des Foyages , tom, 1 , p. 343 ). Les collections des archéologues , et même certains recueils imprimés , offrent une très-grande variété de Phallus ^ de Fascinum et de Priapes.
l68 DES DIVIMTÉS GENERATRICES
pour boire, de vases en verre qui avaient la forme du Phallus (i). Pline , en deux endroits de son Histoire naturelle, parle de vases sur lesquels étaient gravées des scènes libidineuses qui n’étaient propres qu’à enivrer à la fois les buveurs et de vin et de désirs voluptueux (2), Lampride fait aussi mention des vases à l’usage de l’empereur Héliogabalc , lesquels étaient chargés de figures obscènes (3) ; mais, dans l’inventaire des meubles de l’empereur Commode , que Pertinax fit vendre , il se trouva des vases semblables à ceux dont se servaient les Baptes : ils étaient de verre, et avaient la forme du Phallus. L’historien Capitolin les nomme phallovitroboli , nom qui indique à la fois leur destination, leur forme et leur matière (4).
Le Phallus y adhérent à une pierre appelée Terme, à un tronc d’arbre façonné ou non en Hermès, recevait, avec le corps dont il faisait partie, chez les Romains comme chez lesEgyp-
(1) Voyez ci-dessus la note p. 1 33. Un ancien scoliaste de Juvénal dit que ces Phallus en verre étaient nommés Drillopotas.
(2) Ylin. , lib. 4, cap. 22 ,et \ rœmiam> lib. 33.
(3) Elii Lamprid. vet. ant. Heliogabal. Hist. Au gustœ , t. 1 , p. 829.
(4) Jul. Capitolin! in \ertinax. Hist. Augustæ ,
tiens et les Grecs , le nom de Priape. Cette idole était représentée avec la tête de Pan ou des Faunes, c’est-à-dire, avec les cornes et les oreilles du bouc. Quand on lui donnait des bras, car il n’en était pas toujours pourvu, Priape tenait d’une main une faux ; et quelquefois , de la main gauche, il empoignait, comme Osiris, le trait caractéristique de sa divinité, lequel était toujours colossal et menaçant, et peint en couleur rouge.
Sa tête était couronnée de pampre ou de laurier, et sa face ombragée d’une épaisse barbe.
Ainsi que l’idole d’Osiris portée en procession chez les Égyptiens pendant la solennité des Pamjlies , celle de Priape était ordinairement en bois de figuier ; on en voyait aussi beaucoup en bois de saule. Quelquefois ce dieu n’était qu’un tronc d’arbre , dont une branche figurait , par hasard, le signe caractéristique que la main de l’art avait à peine ébauché : tel est le Priape que Columelle conseille aux cultivateurs de placer au milieu de leurs jardins. « N’ayez point de labyrinthes, point de statues » des héros de la Grèce; mais, qu’au milieu » du jardin le tronc, à peine dégrossi, d’un )) arbre antique présente et fasse vénérer la » divinité ity phallique; que cette branche for-
\rj o DES DIVINITES GENERATRICES
» midable qui la caractérise épouvante les en- » fans, et la faux dont elle est armée, les vo- » leurs (i). »
Toutes les figures de Priape n’étaient pas aussi grossières : on en voyait quelques-unes travaillées avec soin, ainsi que le Terme qui en composait la partie inférieure. Ce que cette figure avait d’humain était entièrement nu et coloré de rouge (2).
Les Priapes ont offert dans leur forme, ainsi que les Phallus isolés, un grand nombre de variétés : les uns étaient représentés en Termes, qui n’avaient que la tête humaine et le Phallus ; d’autres avaient la moitié du corps humain, sans bras, ou avec des bras chargés ordinairement des attributs de cette divinité : attributs tous relatifs à l’agriculture. Il est quel-
( 1) sed truncum, forte dolatum ,
Arboris antiquœ numen venerare ithyphalli , Terribilis membri, medio qui semper in horto , Inguinibus puero , prœdoni falce1 minetur.
( Columell. , de Cultu hortorum , lib. 10. )
(2) C’est ce qu’expriment ces deux vers de la première pièce du Recueil intitulé Priapeia :
Sed ruber hortorum custos , membrcesioro quo,
Qui tectum nullis vestibus inguen habe .
Voyez aussi Horace ? liv. 1 , satire 8.
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 17 ï
ques exemples de Priapes représentés sous la ligure entière d’un homme : ils sont rares.
Quelquefois le simulacre de ce dieu était figuré tenant en main une faucille ou une longue faux, comme le dit Columelle dans les vers déjà cités.
Pour caractériser l’abondance dont on le croyait en partie l’auteur , pour éloigner la stérilité dont il était le préservateur, on figurait souvent Priape portant sous le bras droit une longue corne d’abondance, dont la large ouverture offrait un assemblage de fleurs et de fruits : productions et attributs des jardins, auxquels, sur-tout chez les Romains, cette divinité présidait spécialement.
Quelquefois aussi une longue perche s’élevait par derrière et au dessus de sa tête : elle servait, comme le dit Horace, d’épouvantail aux oiseaux (1).
Tel est le portrait fidèle de cette divinité, dont, en Italie, on plaçait l’idole tutélaire dans- les vignes, dans les vergers, et sur-tout dans les jardins.
On voyait souvent cette idole, avec ses attributs indécens, placée sur les chemins : c’est
fi) AsL importunas volucres in vertice arundo Ten et fixa
( Horace , satire 8 } liv. 1 , vers 5. )
iy2 DES DIVINITES GENERATRICES
alors que Priape était confondu avec Mercure et le dieu Terme . Scaliger dit avoir vu un pareil Terme dont le Phallus servait à indiquer le chemin. Cet Hermès phallique se trouvait à Rome dans le palais d’un cardinal (i).
Le lieu où était placé le Terme, l’addition ou l’absence du Phallus sur ce Terme , en bois ou en pierre , formaient la seule différence qui existe entre les divinités Mercure , Pan , Priape > etc.
Le Phallus ajouté à une borne itinéraire devait préserver les voyageurs d’accidens, tout comme le Phallus ajouté à un tronc d’arbre devait détourner des champs voisins les accidens nuisibles aux récoltes. C’était l’opinion constante des anciens, et la cause unique de l’érection d’un si grand nombre d’idoles du dieu Priape.
Ses fêtes étaient nommées Priapées , ainsi que les vers qu’on chantait à sa louange. Elles
(i) Cette attribution du dieu Priape sur les chemins est indiquée par la pièce 29 des Priapées :
Falce minax , et parte lut majore , Priape ,
Ad font em, quœso , die mihi, qu'a sit iter ?
Voyez le Commentaire de Joseph Scaliger sur cette pièce. (Priapcia , p. 1 4 ï - )
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. iy5
rappelaient, à certains égards, les Pamjües des Égyptiens et les Phallophories des Grecs. Plusieurs monumens antiques, consentes jusqu’à nos jours, présentent les détails de ces orgies, souvent fort indécentes. Parmi ceux que Boissart a fait graver, il se trouve un bas-relief qui offre le tableau de la principale fête de ce dieu : ce sont des femmes qui y figurent comme ministres de ce culte. Une d’entr’elles arrose le trait caractéristique de Priape , tandis que d’autres apportent pour offrandes des paniers pleins de fruits et des vases remplis de vin. Là sont des groupes de danseuses et de musiciennes , parmi lesquelles on en distingue une qui agite le sistre égyptien. Ici est une bacchante, portant un enfant sur ses épaules. Plus loin, quatre prêtresses sont occupées à sacrifier un âne, victime consacrée à Priape.
Priape avait des temples. Si l’on en croit Pétrone, ils étaient desservis par des prêtresses, qui célébraient des mystères nocturnes en l’honneur de cette divinité : voici les seuls renseignemens que ce satyrique nous en a conservés. « Nous errions à l’aventure par les rues les » plus détournées, quand nous rencontrâmes » deux femmes assez jolies. Nous les suivîmes » lentement jusqu’aux portes d’un petit temple » où elles entrèrent : nous entendîmes sortir
» de ce lieu des voix comme du fond d’un » antre* La curiosité se réveillant * nous des- » cendîmes après elles. Nous trouvâmes plu- » sieurs femmes qui, furieuses comme des
» bacchantes, avaient entre les mains des fi- » gures de Priape. Nous ne pûmes en voir ;» d’avantage* » Quartilla prêtresse de ce
temple , envoie ensuite vers ces étrangers curieux sa suivante , qui leur dit : Vous avez troublé les mystères que Quartilla célébrait dans la grotte (i).
On offrait à ce dieu , outre du miel et du lait, des branches de myrte, symbole des amours fortunés. Les habitans des campagnes couvraient sa tête de roses au printemps, d’épis de blé en été , de pampre en automne , et de branches d’olivier en hiver.
Dans les villes, Priape avait des chapelles publiques, où les dévots, affligés de certaines maladies qui rentraient dans ses attributions, venaient appendre des eoc voto : images naïves de la partie malade. Ces ex voto étaient des tableaux peints ou des figures en cire, en bois, et quelquefois en marbre (2).
On voyait des femmes, aussi dévotes que lu-
(1) P etronii Satiricon,
(2) Cet usage est attesté par la pièce 37 du Recueil des
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. Ij5
publiquement à Priape au-
tant cle couronnes que leurs amans avaient fait de sacrifices à leurs charmes. Elles les appendaient à l’énorme Phallus de cette idole; et cette partie saillante en était quelquefois totalement garnie, ( i ). C’est ainsi quel’ épouse de l’empereur Claude , cette Messaline ? fameuse par sa lubricité extrê-
Priapées , intitulée : Poli Solutio. En voici quelques vers :
Cur pictum memori sit in tabellâ Membrum quœritis undè procreamur :
Cum pénis mïhi jortè lœsus esset ,
Chi rurgique manum miser timerem.
( i ) Plusieurs monumens antiques , et notamment des pierres gravées , représentent de pareilles offrandes. Dans la collection intitulée : Du Culte secret des Dames romaines , on voit un monument qui en donne une idée. Une pièce de vers du Recueil des Priapées ( pièce n* 4° ) , parle d’une célèbre prostituée f appelée T éléthuse , qui , comblée des faveurs de l’amour et des profits de la substitution , lit une pareille offrande à Priape , qualifié de saint dans la pièce :
Cingit inaurata penem tibi, Sancte , corona.
Dans la pièee 5o , une jeune fille promet à Priape des couronnes , s’il exhausse ses vœux :
Totam cum paribus , Priape , nostris Cingemus tibi mentulam coronis.
Iÿ6 DES DIVINITÉS GÉNÉRATRICES
me, et bien digne, sous ce rapport, de figurer à côté du trône des Césars , après être sortie victorieuse de quatorze athlètes vigoureux, se fit déclarer invincible, en prit le surnom, et, en mémoire de ces quatorze succès, fit au dieu Priape l’offrande de quatorze couronnes.
D’autres faisaient hommage à ce dieu d’autant de Phallus en bois de saule qu’elles avaient vaincu d’hommes dans une nuit (i).
Les différens traits que je viens de réunir prouvent que, chez les Romains , le culte de Priape avait beaucoup dégénéré ; que ces peuples avaient perdu de vue l’objet signifié, pour ne s’attacher qu’au signe; pour n’y voir que ce qu’il y avait d’indécent. Ainsi, par cet oubli du principe, la religion devint le prétexte du libertinage.
Le Phallus n’était plus cet objet sacré de la vénération des peuples de l’Orient, ce symbole adoré du soleil, régénérateur de la nature en-
( i ) Cette pratique est représentée sur une pierre gravée ( Culte secret des Dames romaines) , et mentionnée dans la pièce 34 des Priapées :
Cüm sacrum Jîeret Deo salaci ,
Conducta est pretio puella paruo ,
Commuais satis omnibus futura.
Quce, quot nocte viros peregit una ,
Tôt verpas tibi dedicat salignas .
tière* ce dieu sauveur du monde , dont la présence assurait la conservation et la propagation de tous les êtres vive ns ou végétans. On l’invoquait, à la vérité, pour écarter les charmes contraires à la fécondité des femmes; mais, dans cette circonstance, bien loin d’être considéré comme un dieu-soleil, il n’était plus qu’un simple talisman. Il présidait aux plaisirs légitimes du mariage, mais encore plus aux excès de la débauche. Si l’on voyait quelques époux parmi ses adorateurs, leur plus grand nombre était des libertins et des prostituées.
On plaçait encore son idole dans les vignes, les vergers , les jardins; mais il n’y figurait plus comme l’emblème du soleil fécondant la terre au printemps, et donnant une nouvelle vie à loutes les plantes. Vil gardien d’un verger ou d’un jardin, il servait uniquement d’épouvantail aux voleurs superstitieux, aux enfans et aux oiseaux (i). Ce dieu dégradé était réduit à l’état de domesticité.
(1) Et custos furum atque aviurn, cumjalce salignâ , HellespontiacL servet tutela Priûpi.
( Virgil. , Georg. , lib. 4. )
Pomarii tutela diligens , rubro ,
Priape , furihus minare mutino.
( Priapeia , carm. n 3).
Ij8 DES DIVINITÉS GÉNÉRATRICES
Telles furent, du temps des empereurs romains, les seules fonctions du Phallus, et les attributions restreintes et humiliantes de Priape.
Respecté, pendant que les mœurs romaines conservaient encore leur simplicité antique; avili, en raison des progrès de leur corruption, Priape devint enfin un objet de ridicule: il fut îe plastron des plaisanteries, des sarcasmes de tous les écrivains. Horace ne pouvait plus ingénieusement ravaler cette divinité qu’il le fait par les premiers vers d’une de ses satyres. « J’étais un tronc de figuier, bois fort inutile, j) lorsqu’un ouvrier, incertain s’il en ferait un » banc ou un Priape, se décida enfin, et pré- » féra me faire dieu (i). » On l’insultait jusque dans son sanctuaire, dont les murs offraient souvent des inscriptions très-peu respectueuses pour la divinité, et des vers qui excitaient à ses dépens le rire des lecteurs (2).
(1) Olim truncus eram jiculnus , inutile lignum ,
Cüm J'aber, incertus scamnum faceret ve Priapum y Maluit esse deum : deus indè ego, jurum aviumque JMaxima jormido , nam jures dextra coercet , Obsccenoque ruber porrectus ab inguine palus.
( Horat. , satu\ 8, lib. i. )
(2'î Ce fait est prouvé par quelques pièces du Recueil des Priapêes . Dans la première pièce on lit :
Les Romains alors, ayant perdu de vue le motif antique de ce culte, n’y voyaient plus qu’un emblème de la débauche, qu’une divinité ridicule.
Les écrivains du christianisme vinrent ensuite ajouter leurs déclamations aux insultes des poètes latins, accumulèrent le ridicule et le mépris sur cette divinité déjà vaincue, saisirent avec transport cette place abandonnée par les partisans de l’ancienne religion des Romains, et obtinrent une victoire facile. Le culte de Priape allait être anéanti sans retour, ses idoles et ses autels renversés pour jamais, si la
Ergo quicquid , id est , quod otiôsus Templi parietibus tui notciui.
Dans la pièce 4o , on fait dire à Priape :
Quisquis venerit hîic poêla fiat )
Et versus mihi dedicet jocosas .
Et dans la quarante-neuvième :
Tu quicumque vides circ'a tectoria nostra JVon nimium casii carmina plena joci.
Il paraît même que le Recueil des Priapées , et c’est l’opinion des savans qui ont, avec érudition, commenté cet ouvrage, a été composé de pièces différentes, recueillies sur les murs des chapelles de Priape. Ï1 est vraisemblable qu’elles ne sont point l’ouvrage de Virgile , comme plusieurs l’ont cru , parce qu’on les a trouvées placées à la suite de ses œuvres.
180 PES DIVINITÉS GENERATRICES
superstition et l’habitude, la plus indestructible de toutes les affections humaines, ne fussent venues à son secours* Ces deux puissans mobiles de la conduite des peuples triomphèrent de la raison et du christianisme, etparvinrent, malgré leurs efforts continuels, à maintenir en quelque sorte le culte de cette obscène et antique divinité.
C’est ce que j’établirai dans les chapitres sui-
vans.
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. l8l
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