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CHAPITRE XII

Du Culte du Phallus parmi les Chrétiens , des Fascinum ouFesnes, des Mandragores, etc.

L’habitude est, de toutes les affections humaines, la plus dangereuse à combattre, la plus difficile à détruire. La raison ne réussit jamais contre elle ; et la violence n’en triomphe que lorsqu’elle est constamment soutenue et long-temps prolongée. On ne doit donc pas être surpris d’apprendre que le culte du Phallus se soit maintenu dans les pays où le christianisme fut établi; qu’il ait bravé les dogmes austères de cette religion ; et que , pendant plus de quinze siècles, il ait résisté, sans succomber, aux efforts des prêtres chrétiens, fortifiés souvent par l’autorité civile.

Mais, il faut l’avouer, ce triomphe ne fut pas complet. Ce culte céda aux circonstances : il fut obligé de se travestir, d’adopter des formes et des dénominations qui appartiennent au chris-

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tianisme, et d’en prendre les livrées. Ce déguisement favorisa sa conservation , et assura sa durée.

Priape reçut le nom et le costume de saint ; mais on lui conserva ses attributions, sa vertu préservatrice et fécondante , et cette partie saillante et monstrueuse qui en est le symbole. Priape , métamorphosé en saint , fut honorablement placé dans les églises, et invoqué par les chrétiennes stériles , qui , en faisant des offrandes, achetaient l’espérance d’être exaucées. L’on vit souvent les prêtres chrétiens remplir auprès de lui le ministère des prêtresses de Lampsaque.

Ce n’est pas seulement dans les premiers temps du christianisme que le culte de Priape subsista parmi les peuples qui avaient embrassé cette religion : ce mélange n’aurait rien d’extraordinaire ; des peuples ignorans et routiniers, incertains entre deux religions, dont l’une succède à l’autre, pouvaient bien, en adoptant les dogmes de la nouvelle , conserver les pratiques et les cérémonies de l’ancienne ; mais ce culte s’est maintenu jusqu’au dix-septième siècle en France, et existe encore dans quelques parties de l’Italie.

Le fascinum des Romains, cette espèce d’amulette phallique que les femmes, et sur-tout

les enfans , portaient pendue à leur cou ou à 1 épaulé, fut en usage chez les Français pendant plusieurs siècles. De fascinum ils firent , par contraction , le mot fesne. Ils nommèrent aussi ces amulettes mandragores , nom d’une plante dont les formes de la racine se rapprochent de celles du sexe masculin , et a laquelle on attribuait en conséquence des vertus occultes et * préservatrices contre les maléfices. On faisait , en l’honneur de ces amulettes phalliques, des incantations, des prières : on lui adressait des vers magiques pour en obtenir du secours.

Une piece intitulée Jugemens sacerdotaux sur les crimes , qui paraît être de la fin du huitième siecle, porte cet article : « Si quelqu’un » a fait des enchantemens ou autres incanta- » tions auprès du fascinum , qu’il fasse péni- » tence au pain, à l’eau, pendant trois carê- » mes (i). »

Le concile de Châlons, tenu au neuvième siecle, prohibe cette pratique, prononce des peines contre ceux qui s’y livrent, et atteste son existence à cette époque.

Burchard, qui vivait dans le douzième siècle, reproduit l’article de ce même concile, qui

(i) Judicia sacerdotaha de cnminibus : veterunt scriptorum amplissima collectio , tora. 7 , p. 35.

2$G DES DIVINITES GENERATRICES

contient cette prohibition. En voici la traduction :

(( Si quelqu’un fait des incantations aujàs- » cinuïïi , il fera pénitence au pain, à l’eau, » pendant trois carêmes (i).

Les status synodaux de l’église du Mans, qui ont de l’an 1^47? portent la même peine contre celui qui « a péché auprès du fascinum? » qui a fait des enchantemens, ou qui a récité » quelque formule, pourvu qu’elle ne soit pas » le symbole, l’oraison dominicale ou quelque » autre prière canonique (2). »

Au quatorzième siècle, les statuts synodaux de l’église de Tours, de l’an 1^96, renouvellent la même défense. Ces statuts furent alors traduits en français; et le mot fascinum y est exprimé par celui de fesne : a Si aucun chante à

fesne aucuns chantemens, etc. (5). »

On voit, par ces citations, qu’on était en usage d’adresser au fascinum des chants, des prières, des formules magiques. Ce fascinum n’était point de ces amulettes dont la petitesse du volume permettait de les porter pendues au

(1) Burchard, lit). 10 , cap. zjçp

(2) Statuta Synodalia Ecclesiœ Cenoman. : Amplis sima collectio veterum scriptorum , tom. 7 , p.

(3) Supplément au Glossaire de Ducange , par Carpentier , au mot F ascinare .

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cou, mais c’était un Phallus de bois ou de pierre de la nature des Phallus sculptés sur la porte des maisons particulières , des édifices publics. Il faut remarquer qu’il n’était pas défendu d’adresser à ce simulacre indécent, le symbole des apôtres, l’oraison dominicale, et autres prières canoniques.

L’usage de placer des Phallus à l’extérieur des édifices publics, afin de les préserver de maléfices, est constaté par plusieurs monumens existans : on en voyait sur les bâtimens publics des anciens. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que les chrétiens , dirigés par leurs vieilles superstitions, en ont placé meme sur leurs églises. Un artiste, qui a parcouru la France, et qui s’est attaché à dessiner les monumens chrétiens, a rapporté plusieurs exemples de l’existence de cet usage (i).

Sonnerai dit , dans son Voyage aux Indes et à la Chine , à propos du Lingam , qu’on en voit la figure sur le portail de nos anciennes églises, sur celui de la cathédrale de Toulouse, et de quelques églises de Bordeaux (2).

(1) Les dessins de cet artiste , destinés à f Académie des Belles- Lettres , sont passés, on ne sait comment, entre les mains d’un particulier qui en prive le public.

(2) V oj âge aux Indes et à la Chine , tom. \, p. 322,

202 DES DIVINITES GENERA/f RICES

Une autre amulette, plus portative , et de figure semblable, fut en vogue au quinzième siècle, on la nommait mandragore . Elle devait éloigner les maléfices , et procurer richesses et bonheur a ceux qui la portaient sur eux proprement enveloppée.

L’usage des mandragores , comme amulettes, est fort ancien. La Genèse rapporte que Ruben trouva des mandragores à la campagne, et les porta à sa mère Lia . On leur attribuait sans doute alors la faculté de procurer la fécondité, dont les femmes des Hébreux étaient si jalouses. Rachel , qui, comme fia sa sœur, était femme de Jacob , demanda ces mandragores avec instance : Lia les refusa d’abord; mais, lorsque Rachel eut déclaré qu elle lui permettrait de passer la nuit suivante avec Jacob si elle voulait les lui accorder, elle se rendit à ce prix; et, pour coucher avec ce patriarche, elle donna ses mandragores (i).

Le culte des mandragores et les idées superstitieuses qu’on y attachait furent en vigueur dans toute l’Europe. On accusa même les templiers d’adorer en Palestine une figure appelée mandragore : ce qui est exprimé dans

(a) G eues*! , chap. 3o , vers. * 4 et s uiv.

un interrogatoire manuscrit des religieux de cet ordre (i).

Un cordelier, nommé frère Richard , fit, en avril 1229, contre l’amulette mandragore un vigoureux sermon. Il convainquit les hommes et les femmes de son inutilité, et en fit brûler plusieurs qu’on lui remit volontairement. « Les » Parisiens, dit un écrivain du temps, avaient » si grant foy en ceste ordure que, pour » vray, ils croyoient fermement que, tant » comme ils l’a voient, mais qu’il fut bien net- » tement en beaux drapeaux de soie ou de lin » enveloppé, que jamais jour de leur vie ne a seroit pauvre. »

L’auteur dit ensuite que ces mandragores avaient été mises en vogue « par le conseil » d’aucunes vieilles femmes qui trop cuident » sçavoir, quant elles se boutent en telles » meschancetez, qui sont droites sorceries et » hérésies (2). »

C est sans doute des mandragores que veut

(1) Voyez au dépôt des manuscrits de la Bibliothèque royale , fonds de Baluze , rouleau n. 5.

(2) Journal de Paris , sous les règnes de Charles VI et Charles VII , p. 121 .

254 DES DIVINITES génératrices

parler un poète chroniqueur du quinzième siècle dans la strophe suivante :

J’ai puis vu sourdre en France,

Par grant dérision ,

La racine et la branche De toute abusion,

Chef de l’orgueil du monde ,

Et de lubricité ;

Femme où tel mal abonde Rend povre utilité (i).

Les expressions de cette chronique en vers seraient une véritable énigme , sans le passage du journal de Charles VI que je viens de citer : Ces citations de deux ouvrages écrits à la même époque s’expliquent mutuellement.

La nature ne faisait pas tous les frais de cette composition phallique j l’art venait à son secours, pour en former des simulacres ressemblans aux ligures humaines des deux sexes. La plante elle-même ne possédait, dans l’opinion des anciens, ces vertus magiques qu’autant qu’elle était préparée par des cérémonies mystérieuses (2).

(1) Recollection des choses merveilleuses advenues en notre temps , par Georges Chastelain , édition de Coustelier , p. i5o.

(2) Voici ce que raconte Jacques G revin , médecin ,

Les formes phalliques s’appliquaient même jusqu’aux objets alimentaires. Les Romains avaient donné cet exemple; et les Français l’imitèrent. Dans plusieurs parties de la France ,

sur les préparations que Ton fait subir à ce petit homme , formée de la racine de mandragore : « Les imposteurs » engravent en icelles ( plantes ) , pendant qu’elles sont » en coi e \eites , la forme d un homme ou d’une femme, » et fichent de la graine de millet ou de l’orge es par- » ties esquelles ils veulent que le poil naisse. Puis , » ayant fait un trou en terre , ils l’enfouissent et la re- » couvrent de sablon , jusqu’à ce que les petits grains » aient jeté leurs racines , ce qu’ils disent être parfait en » 1 espace de vingt jours tout au plus : lors ils la reti- ” ient de lechef ; et, avec un couteau bien tranchant, » ils rognent les petits fila mens des grains , et les acco- » modent si bien qu’ils ressemblent à la barbe , aux che- » veux et aux autres poils du corps. Ils font accroire » au simple peuple sot et niais que ces racines qui re~ s piesentent la figure d un homme, ne peuvent être » tirées de terre qu’avec un très-grand péril et danger » de la vie, et que, pour les tirer, ils y attachent un chien ; >* qu’ils s’estoupent les oreilles avec de la poix , de peur » qu ils n entendent les cris de la racine ; lesquels en— » tendus les feraient tous mourir, sans qu’il en pût » eschaper un seul. Les vertus que l’on raconte être » en ce petit homme, ainsi fait et forgé, sont étranges : » ils disent qu’il est engendré, dessous un gibet, de 1 urine d un larron pendu, et qu’il a de grandes puis- » sauces contre les tempêtes , et je ne sais quelles autres

on fabrique des pains qui ont la figure du Phallus. On en trouve de cette forme dans le ci-devant Bas ^ Limousin , et notamment à Br wes. Quelquefois ces pains ou miches ont les

» calamités. Toutefois ce ne sont que folies. » ( De V Imposture des Diables , par Jacques Grevin , liv. 4 ? p. 339).

L’auteur de la Maison rustique , au mot Mandragore , dit qu’il y en a de mâles et de femelles ; qu’on leur donne facilement les formes des deux sexes féminin et masculin. « Une de ces racines, ajoute-t-il, est nommée » main de gloire. Renfermée précieusement dans une » boîte , elle fait doubler tous les jours l’argent qu’on a. » Ces racines passent pour être un remède assuré contre >» la stérilité. » On voit qu’elles ont ici la propriété des Phallus y et la main de gloire , d’où est dérivé peut-être le mot mandragoire ou mandragore , rappelle la main itjphalljque des antiquaires.

« J’ai vu , dit l’abbé Rosier ( Cours complet d’Agri- » culture , tom. 6 , p. l[Oi) , des mandragores qui re- » présentaient assez bien les parties de riiomme et de la » femme ; et cette ressemblance tient à un tour de »> main. On choisit à cet effet une mandragore à forte » racine , laquelle , après quelques pouces d’étendue , » se bifurque en deux branches. Comme cette racine est » molle , elle prend aisément l’empreinte qu’on veut » lui donner , et elle la conserve en se desséchant. » Le » même auteur parle ensuite du procédé propre à faire > naître les poils : il est le même que celui dont parle Jacques Grevin , que je viens de citer.

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formes cîu sexe féminin : tels sont ceux que l'on fabrique à Clermont en Auvergne et ailleurs (i).

Ces pains phalliques étaient ou sont encore dans les villes de Saintes et de Saint-Jean-d’Angély considérés comme des objets sacrés: j'en parlerai bientôt.

Les anciens Romains plaçaient 1 ejascinum au cou et aux épaules des en fan s, afin de détourner de dessus eux les regards de l’envie, qui , à ce qu’ils croyaient, nuisaient à leur croissance, à leur sauté. Les Napolitains sont encore dans le même usage : ils attachent avec un ruban, sur les épaules des enfans, un jus cinum tel que les anciens remployaient.

Martin d’Arles nous apprend que des femmes superstitieuses plaçaient aussi de son temps

(0 Les Syracusains , dit Atlienée , lors des thermophories, envoyaient dans toute la Sicile, à leurs amis, des gâteaux faits avec du miel et de la sezane : ces gâteaux avaie t la forme du sexe féminin. Les Romains faisaient avec de la fleur de fromentd es pains , qui présentaient la figure de l’un ou de l’autre sexe. Martial parle des uns dans ce vers du liv. 9 , épig. 3 :

Ilia siligineis pinguescit adultéra cunnis.

Il fait mention des autres dans son épigramme 69 du livre 4 , qui a pour titre : Priapus siligineus.

T. II

sur les épaules des petits enfans, afin de détourner l’effet funeste des regards de certaines vieilles femmes, des fragmens de miroirs, des morceaux de peau de renard, et quelques touffes de poils (i). Ces espèces de fétiches doivent être rangées dans la classe des fascinum ; ils occupaient la même place, ils avaient le même motif et certainement ils ont une origine commune.

Un petit coquillage univalve, enchâssé dans de l’argent, et porté au cou comme un préservatif, doit être aussi mis au rang des superstitions nombreuses que les habitans de la France ont empruntées des Romains. La figure et le nom de ce préservatif, encore en usage, ne laissent pas de doute sur l’objet obscène qu’il représente.

Il existait , il y a quelques siècles, et peutêtre existe -1 -il encore quelques souvenirs, quelques traces du Phallus parmi les fables absurdes que racontaient sérieusement les vieilles femmes de villages, et que transcrivaient trèssérieusement aussi, pour les publier comme des vérités édifiantes, quelques moines pieux, quelques docteurs en théologie. Voici un de

(i) Traetatus de supers titionibus , D. 'Martini de Arles.

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ces contes que je trouve dans l’ouvrage d’un de ces docteurs, frère Jacques Sprenger, inquisiteur de la foi :

« Que penser de ces sorcières qui renfer- » nient dans un nid d oiseau, ou dans quelques u boîtes, vingt ou trente membres virils, les- » quels se remuent comme s’ils étaient vivans » et se nourrissent d’orge et d’avoine? C’est » pourtant ce que tout le monde raconte, et ce » qui a été vu par plusieurs personnes. On doit » dire qu’une illusion du diable a fasciné

>> les \ eux de ceux qui croient les avoir » vus (l). »

Les formes phalliques ont été aussi em-

(0 Jl alleu s J\{[ ci l efi c or u m } Jratns Jcicobi Sprenger , paît. 2, quest. i , cap .^7 , intitule : quomodo membra virilici auferentur.

Frère Jacques Sprenger ajoute, comme à son ordinaire , un petit conte ; le voici « On rapporte qu’un » particulier, ayant perdu par art diabolique son mem- » bre viril , se présenta à une sorcière pour le retrou- » ver. Elle lui montra , au pied d’un arbre , un nid » qui renfermait plusieurs membres , et lui dit qu’il » pourrait prendre celui qui lui plairait. 11 voulut en » prendre un très-grand. Ne prenez pas celui-là , dit » la sorcière y il n est pas pour vous : il appartient à » un homme dupeupl e. »

M. l’Inquisiteur de la foi était badin

ployées jusque dans la coiffure des femmes* Montaigne , après avoir parlé des usages établis chez différentes nations, ayant rapport au culte de Priape, et des différentes manières d’honorerl e Phallus, ajoute que les femmes mariées d’un pays voisin de celui qu'il habitait portent encore ce simulacre sur leur front; et que (> lorsqu’elles sont devenues veuves, elles le renversent derrière la tête. « Les femmes mariées » ci-près, dit— il ^ en forgent, de leur couvre- » chef, une figure sur leur front, pour se glo- » rifier de la jouissance qu’elles en ont; et » venant à être veuves, le couchent en arrière, » et ensevelissent sous leur coiffure (i). »

Le même auteur, parlant de la cérémonie pratiquée a Lavinie, où les dames romaines venaient couronner en place publique le simulacre du sexe masculin , semble se rappeler avoir vu un pareil usage pratiqué de son temps. « Encore ne sais-je, dit-il, si j’ai vu » en mes jours quelque air de pareille dévo- » tion (2). »

J’ai parlé des filles et des femmes indiennes et romaines qui, pour obtenir une fécondité désirée, et détourner les maléfices, faisaient hom-

(1) Essais de Montaigne , liv. 3 , cliap, 5.

(2) Jdem^ib,

mage au Phallus des prémices du mariage, en se bornant à un attouchement mystérieux, ou en complétant le sacrifice. J’ai parlé aussi des femmes d’Israël , qui fabriquaient des Phallus pour en abuser. On va voir que des femmes chrétiennes ont imité, jusqu’à un certain point, ces exemples antiques.

On est d’abord porté à croire que le besoin violent de satisfaire des désirs trop contraints fit seul imaginer, aux femmes chrétiennes l’emploi de la figure au défaut de l’objet figuré; mais on pourrait se tromper. Cette pratique honteuse appartient certainement à la religion des anciens: elle faisait, comme il a été dit, partie intégrante du culte du Phallus. C’est elle, c’est cette cérémonie religieuse et obscène qui a fourni l’exemple: une passion dépravée l’a ensuite imité. »

D’ailleurs il est prouvé que la superstition , qui n’est qu’un abus des religions de l’antiquité, a induit les mêmes femmes, dans l’intention d’exciter ou d’accroître la vigueur ou l’amour de leurs amans, de leurs époux> dans l’intention même de les faire périr, à se livrer à des pratitiques toutes aussi monstrueuses, toutes aussi obscènes : l’imagination la plus déréglée ne peut rien concevoir de pire (i).

(i) Je vais citer quelques-unes de ces opérations ma-

2Ô2 DES DIVINITÉS GENERATRICES

Il est donc présunt^ble que si des femmes chrétiennes s’abandonnèrent aux pratiques dé» \

giques. Une seule sera traduite en français. Notre langue chaste ne pourrait supporter la traduction des autres , que je rapporte en latin d’église, comme nous les a transmises Burchard , évêque de Worms.

« N’avez- vous pas fait ce que certaines femmes ont » coutume de faire ? Elles se dépouillent de leurs lia- » bits , oignent leur corps nu avec du miel , étendent à » terre un drap sur lequel elles répandent du bled , se » roulent dessus à plusieurs reprises , puis elles re- » cueillent , avec soin tous les grains qui se sont atta- » chés à leur corps , les mettent sur la meule qu’elles » font tourner à rebours. Quand ils sont réduits en fa- » rine , elles en font un pain qu’elles donnent à manger » à leurs maris , afin qu’ils s’affaiblissent et qu’ils meu- » rent. Si vous l’avez fait , vous ferez pénitence pen- » dant quarante jours au pain et à l’eau. «

Fecisti quod quœâam mulieres facere soient ? Toi— lunt menstruum suitm sanguinem , et immiscent cibo 'vel potui , et dant viris suis ad manducandum vel ad bibendum } ut plus diligantur a b eis. Si fecisti , quiaque annos per légitimas ferias pœniteas .

Gustasti de semine viri tui ut , propter tua diabolica facta, plus in amorem tuum exardesceret. Si fecisti f septem annos per légitimas ferias pœnitere debes.

Fecisti quod qucedam mulieres facere soient ? Prosternant se in faciem , et, discoopertis natibus , jubent ut supra nudas nates confciatur pariis , et , eo decocto , tradunt maritis suis ad comedendum. Hoc ideo faciunt

goûtantes que je viens de rapporter en note dans des intentions superstitieuses, elles purent, dans les mêmes intentions, fabriquer des Phallus , et en abuser. Le libertinage continua un usage qu’un motif superstitieux avait institué. Des actes de religion qui touchaient de si près à la débauche se confondirent facilement avec elle. Le temps fit oublier l’intention religieus : les passions désordonnées la remplacèrent.

Quoi qu’il en soit, des canons penitentiaux du huitième siècle, en prohibant cette pratique, témoignent qu’elle était en usage à cette époque. Voici ce que porte l’article intitulé de Machina mulierum : « Une femme qui, d’elle- » même, ou par le secours d’une autre femme,

» fornique avec un instrument quelconque,

ut plus exardescant in amorem illarurn. Si fecisti , duos annos per légitimas ferias pœniteas .

Fecisti quod quœdam mulieres f acere soient ? Fol huit piscem vivum et mittunt eum in puerpérium suum et tamdiii ibi tenent donec mortuus fuerit , et , decocto pisce , vcl assato , maritis suis ad corne dendum tradunt. Ideo faciunt hoc ut plus in amorem earum exardescant. Si fecisti , duos annos per légitimas ferias pœniteas . ( Burchardjde Pœnitentia , Decretorum • lib. 19).

» fera pénitence pendant trois années , dont » une au pain , à Feau (i).

» Si cette espèce de fornication a lieu avec » une religieuse, porte l'article suivant, la pé- » nitence sera de sept années, dont deux au » pain, à Feau (2). »

Un pénitenciel manuscrit, cité dans le glossaire de Bucange, constate le même délit. On y trouve cette particularité, que si une religieuse, par le moyen de cet instrument, fornique avec une autre religieuse, les délinquantes doivent être condamnées à sept ans de pénitence (3).

Ce même Burcfiard , évêque de Worms,qui a composé, au douzième siècle, un recueil d’or-

(1) Mulier qualicumque molimine aut per seipsam et cum altéra fornicans très annos pœniteat , unum ex his pane et aqud.

(2) Cum sanciimoniali per machinant fornicans , annos septem pœniteat ; duos ex his in pane et aquâ . ( Collectio antiqua Canon um pœnitentialium. Thésaurus Ânecdotorum , tom. 4 > p* 52 ).

(3) Mulier qualicumque molimine aut seipsam pol luens f aut cum altéra fornicans , quatuor annos. Sanc timonialis femina cum sanciimoniali per machina— mentum polluta , septem annos. ( Glossaire de Ducange? au mot Machinamentum ).

donnantes canoniques et de règlemens sur les pénitences, vient encore attester l’existence du même désordre; mais ses expressions y sont si grossièrement naïves, et les détails si indécemment circonstanciés, qu’il m’ôte la volonté de les traduire. Il n’appartient qu’aux casuistes du temps passé de décrire impunément ces ordur iers mystères (i).

Cet excès, qui insulte à la nature, qui déshonore les siècles, les sociétés, les institutions où il s’est manifesté, s’il n’est pas une imitation des cérémonies pratiquées auprès du Phallus , du Lingam ou du Muiinus , est au moins un des résultats scandaleux de la continence forcée, un des effets ordinaires de ces lois absurdes et toujours impuissantes qui prétendent ré-

(i) Fecisti quod quœdam mulieres facere soient , ut faceres quoddam molimen aut machinamentum in modum virilis membri , ad mensuram tuœ voluntatis , et illud loco verendorum tuorum , aut alterius , cum ali quibus ligaturis colligares , et fornicationem faceres cum aliis mulierculis , vel aliœ eodem instrumenta sive alio tecum ? Si fecisti , quinque annos per légitimas ferias pœniteas.

Fecisti quod quœdam mulieres facere soient , ut jam supradicto molimine y vel alio aliquo machina— mento , tu ipsa in te solarn faceres fornicationem ? Si fecisti , unum annum per légitimas ferias pœniteas >

( Burchard , lit» . 19 , édit, in- 8°, p. 277 ).

206 DES DIVINITES GENERATRICES

former la nature, qui semblent accuser d’imperfection l’ouvrage de la divinité^ et qui interdisent sottement l’usage au lieu d’interdire l’abus. Ces lois irréfléchies, dictées par un zèle aveugle, ont produit beaucoup plus de désordres qu’elles n^en ont évité. L’impétuosité des sens, trop contrainte, on le sait, est comme un torrent qui surmonte la digue qu’on lui oppose, et ne se précipite qu’avec plus de violence et de ravages; ou comme le salpêtre, dont l’explosion a d’autant plus de force qu’il est comprimé dans le tube qui le contient.

Il est vrai que, si les prêtres voulurent la cause, ils condamnèrent les effets. S’ils fondèrent la continence absolue, ils blâmèrent et punirent les désordres qu’elle entraîne. Ils s’opposèrent autant qu’ils le purent aux pratiques superstitieuses et obscènes dont je viens de parler; mais ils n’agirent pas de même à l’égard d’autres pratiques non moins indécentes. Moins sévères et plus adroits, ils tournèrent à leur profit le culte antique établi par les Romains, et qu’une longue habitude avait fortifié. Ils s’approprièrent ce qu’ils ne purent détruire; et, pour attirer à eux les adorateurs de Priape, ils convertirent cette divinité à la religion chrétienne.

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