CHAPITRE XIII
Continuation du même sujet ; Culte de Priape sous les noms de saint Foutin , de saint René , de saint Guerlichon , de saint Guignolé , etc.
On donna à l’antique dieu de Lampsaque les noms de quelques saints de la légende : noms qui avaient des rapports avec l’action à laquelle ce dieu présidait, ou avec ses attributs les plus plus caractéristiques.
On honorait en Provence, en Languedoc et dans le Lyonnais, comme un saint, le premier évêque de Lyon, appelé Pothin , Photin ou Potin. Ce nom était vulgairement prononcé Foutin . Dans Grégoire de Tours, ce nom est écrit Potin : il dit qu’il fut inhumé dans le souterrain qui est au dessous de l’autel de la Basilique de Saint-Jean, et que la poussière qui provenait de la raclure de son tombeau, prise sur-le-champ avec de la foi, était un remède assuré contre plusieurs maladies. On verra
bientôt que la raclure produite, non de son tombeau, mais d’une partie de l’idole du même saint Fotin, fut, dans la suite, fort en usage comme un remède énergique.
Le peuple prononça Foutin ; et, comme souvent il juge des choses d’après leurs noms, il jugea que saint Foutin était digne de remplacer saint Priape (i) : on lui en conféra toutes les prérogatives.
Saint Foutin de tarages était en grande vénération en Provence : on lui attribuait la vertu de rendre fécondes les femmes stériles, de raviver les hommes nonchalans, et de guérir leurs maladies secrètes. En conséquence, on était en usagedelui offrir, comme on en offrait autrefois au dieu Priape, des exvoto en cire, qui représentaient les parties débiles ou affligées. « On » offre à ce Saint, lit-on dans la Confession de » Sanci , les parties honteuses de l’un et de » l’autre sexe, formées en cire. Le plancher de )) la chapelle en est fort garni; et, lorsque le » vent les fait entrebattre, cela débauche un » peu les dévotions en l’honneur de ce Saint.
(i) Dans plusieurs pièces des P r lapées , ce dieu est qualifié de saint. On trouve des inscriptions antiques où Bacchus et son compagnon Eleuthere portent le même titre.
» Je fus fort scandalisé, quand j’y passai, » d’ouïr force hommes qui avaient nom Fou - » tin . La fille de mon hôte avait pour mar- » raine une demoiselle appelée Foutine (1). »
Le même saint était pareillement honoré à Embrun. Lorsqu en 1 585 les protestans prirent cette ville, ils trouvèrent parmi les reliques de la principale église le Phallus de saint Foutin . Les dévotes de cette ville, à l’imitation des dévotes du paganisme , faisaient des libations à cette idole obscène : elles versaient du vin sur l’extrémité du Phallus , qui en était tout rougi. Ce vin, reçu dans un vase, s?y aigrissait : on le nommait alors le saint vinaigre ; « et les » femmes, dit fauteur qui me fournit ces dé- » tails, l’employaient à un usage assez étrange. » 11 ne donne point d’autres éclaircissement sur cet usage : je le laisse à deviner (2).
A Orange, il existait un Phallus, qui faisait l’objet de la vénération du peuple de cette ville. Plus grand que celui d’Embrun, il était de bois, recouvert de cuir et muni de ses appendices. Lorqu’en i562, les protestans ruiné-
(1) Journal d’Henri III , par l’Etoile , tom. 5 ; Confession de Sanci , liv. 2 , cliap. 2 ; et les notes de le Duchat sur ce chapitre.
(2) .Idem,
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rent l’église de saint Eutrope, ils se saisirent de l’énorme Phallus , et le firent brûler dans la place publique.
Une fontaine, située près d’Orange, dont les eaux, à ce que croyaient les bonnes femmes, avaient la vertu prolifique, a peut-être fait naître l’idée d’établir dans la ville un simulacre qui eût la même vertu, et produisit les mêmes effets; et Priape se trouva en rivalité avec la
JNavade de la fontaine dont les eaux étaient
bues par les femmes stériles qui voulaient cesser de l’être.
Suivant le même auteur, il y avait àPoïigny un saint Foutin , auquel les femmes allaient se recommander pour avoir des enfans. Il en était un autre dans le diocèse de Viviers , appelé saint Foutin de Cruas. On en trouvait en Bourbonnais, dans la petite ville de Vendre , sur les bords de l’Ailier. A Auxerre , ce Saint fécondait miraculeusement toutes les femmes qui l’invoquaient (1).
En Auvergne, à quatre lieues de Clermont, près de l’ancienne route de cette ville à Limoges,, est, sur la partie orientale d’une montagne appelée Tracros , un rocher qui semble
(1) Confession de Sancy , liv. 2 , etiap. 2 , et les notes de le Duchat.
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 2J l
en être détaché. Ce rocher isolé présente de loin la forme d’une statue. Les habitans le nomment saint Foutin . Ce rocher, ainsi dénommé , n’aurait point de rapport à mon sujet, et pourrait être pris pour l’image de saint Photin , dont j’ai parlé, si la forme de cette espèce de statue n’était pas caractérisée de manière à ne laisser aucun doute sur le motif de sa dénomination. En effet, en se plaçant dans la plaine qui est au nord ou nord-ouest de la montagne de Tracros , on s’aperçoit que saint Foutin a les formes phalliques énergiquement prononcées.
On ne doit pas douter que les habitans du canton n’aient rendu un culte à cette figure : sa dénomination de saint le prouve ; et Ton y conserve la tradition des cérémonies superstitieuses qui s’y pratiquaient autrefois.
Les habitans du Puy-en-Velay parlent encore de leur saint Foutin , honoré dans leur ville à une époque très- rapprochée de la nôtre, et que venaient implorer les femmes stériles. Elles raclaient une énorme branche phallique que présentait la statue du Saint : elles croyaient que la raclure, infusée dans une boisson, les rendrait fécondes.
C’était, comme on va le voir, le moyen le plus généralement employé pour obtenir de
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ces saints à Phallus la fécondité qu'on leur demandait.
C’est sans doute d’un de ces saints que veut parler Court de Gebelin , lorsqu’il dit, à propos du bouc de Mendès : « J’ai lu quelque part ou j’ai )> entendu dire que, dans un coin de la France » méridionale, il existait, il n’y a pas long- » temps , un usage analogue à celui-là : les » femmes de cette contrée allaient en dévotion » à un temple dans lequel était une statue de » saint, qu’elles embrassaient dans l’espoir de » devenir fécondes (1). n
Dans un petit couvent d’anciens ermites , vivant sous la règle de saint Augustin , situé à Gironet, près Sampigny, était invoqué par les femmes stériles un saint Foutin, qui jouissait de beaucoup de réputation. Non loin de ce couvent se trouvait , sur la hauteur d’une montagne, un couvent de Minime, sous l’invocation de sainte Lucie ? que les femmes stériles invoquaient aussi pour devenir fécondes. Anne d’Autriche , épouse de Louis xm , y alla en pèlerinage (2).
On trouve des traces du culte de saint Fou -
(1) Histoire religieuse du Calendrier , p.
(2) Extrait d’un Mémoire adressé à V Académie Celtique , par M. E. R
tin jusqu’en Allemagne. Un écrivain de ce pays en parle comme d’un Saint fort connu au dixseptième siècle, et auquel les filles, prêtes à devenir épouses , faisaient hommage de leur robe virginale.
Cet auteur raconte qu’une jeune épousée, la première nuit de ses noces, chercha, par une Supercherie, à écarter, sur sa conduite passée, les soupçons de son mari; et, pour exprimer que l’honneur de cette femme avait déjà reçu quelques atteintes, il dit qu’e/Ze avait depuis long-temps déposé sur ï autel de saint Foutin sa robe de virginité (i).
Saint Foutin n’est pas la seule dénomination que porta Friape parmi les chrétiens ; et ses autres noms, comme celui-ci, avaient toujours quelques rapports avec la vertu supposée du Saint. Une de ces idoles existait, sans doute depuis le temps des Romains, dans le lieu de Bourg-Dieu , diocèse de Bourges. Les habitans, qui avaient beaucoup de foi , continuèrent , lorsqu’ils furent devenus chrétiens, à lui rendre un culte. Les moines du monastère n’osèrent
(0 Spousci qucedam rusticcz quce jeun in sinu divi Futini virginitatis suce prœtextam deposuerat. ( Thœses inaugurales de Virginibus ; faccciœ facetiarum , PaS’ 277 )•
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détruire des pratiques religieuses consacrées par le temps; et Priape fut adoré dans l’abbaye de ce lieu, sous le nom de saint Guerlichon ou saint Greluchon (i).
Les femmes stériles venaient implorer sa vertu prolifique, y faisaient une neuvaine; et, à chacun des neuf jours, elles s’étendaient sur la figure du Saint, qui était placée horizontalement; puis elles raclaient une certaine partie de saint Guerlichon , laquelle était aussi en évidence que celle de Priape : cette raclure, délayée dans l’eau, formait un breuvage miraculeux.
Henri Étienne , de qui j’emprunte ce fait , ajoute : « Je ne sais pas si encore, pour le jour- » d’hui, ce Saint est en tel crédit, pour ce que » ceux qui l’ont vu disent qu’il y a environ » douze ans qu’il avait cette partie-là bien usée » à force de la racler (a). »
(1) S. Guerlichon ou S. G relichon , comme le nomme Pierre Vie et , dans son Traité de la vraie ou fausse Religion ( liv. 7 , chap. 35). Le Duchat croit que ce nom lui est venu de gracilis , grelot. Au reste , ce nom est encore aujourd’hui une injure triviale , appliquée ordinairement à un homme vil , attaché honteusement à une prostituée.
(2) Apologie pour Hérodote, tom. 2 , chap. 38 , p. 2
Le même auteur met au rang des saints de cette espèce un saint Gilles , qui , dans le pays de Cotentin, en Bretagne, avait aussi la réputation de procurer la fécondité que les femmes sollicitaient avec des cérémonies pareilles (i). Il parle aussi d’un saint René, en Anjou. Le trait qui caractérisait sa vertu fécondante paraissait dans la plus grande évidence. Les cérémonies que les femmes pratiquaient pour se rendre le Saint favorable étaient d’une telle indécence qu’Henri Étienne, d’ailleurs trèslibre dans ses expressions , n’ose les décrire. (( J aurais honte, dit— il, de l’écrire; aussi les » lecteurs auraient honte de le lire ! »
Saint Regnaudîut comme saint René (2) , et , peut-être à cause de la ressemblance de noms, un saint à Phallus , fort honoré autrefois par
T raité de la vraie et fausse Religion , par Pierre Viret, liv. 7 , chap. 35.
(1) Le D achat , dans ses notes sur l’Apologie pour Hérodote , pense qu’on attribue à S. Gilles la vertu fécondante, parce que son nom a du rapport avec eschilles , qui signifie sonnettes.
(2) S. René fut érigé enPriape, à cause des rapports de son nom avec le mot reins . On fit, par la même raison , pareil honneur à S. Regnaud.
Il paraît que S. Cyre s’immiscait dans les attribu-
les Bourguignons (1 ) ; saint Arnaud , autre saint de même caractère, était moins indécent que saint René y ou plutôt il ne l’était que par intervalle. Un tablier mystérieux voilait ordinairement le symbole de la fécondité, et ne se levait qu’en faveur des dévotes stériles ; l’inspection des objets, mis à découvert, suffisait, avec de la foi, pour opérer des miracles (2).
Dans les environs de Brest, à l’extrémité du vallon où coule la rivière de Penfel , était la chapelle du fameux saint Guignolé ou Guin galais (5). Le signe phallique de ce saint consistions de Priape , si Ton en croit ces vers qui se trouvent dans les Bigarrures du Seigneur des Accords :
Je suis ce grand vœu de cire Que l’on offrait à saint Cyre Pour i’enflure des rognons.
(1) Quelques personnes me sauront gré de ne point rapporter les vers cités par le Ducliat sur les vertus de saint Regnaud.
(2) Tableau des différentes Religions, par Saint— Àldegonde , tom. 1 , part. 5, chap. 10.
(3) Ce saint , appelé Guinolé , Guignolé , Guignolet , Gunolo , Vennolé , Guingalais , JVinwaloeus , fut le premier abbé de Landevenec en Basse-Bretagne , Fan 480. Ses différentes légendes offrent des fables ridicules. C’est sans doute le rapport qui se trouve entre son nom et le mot gignere , engendrer, qui a valu à ce saint les attributs et les vertus de Priape.
tait dans une longue chevillé de bois qui traversait sa statue d’outre en outre, et se montrait en avant d’une manière très-saillante.
Les dévotes du pays agissaient avec saint Guignolé , comme celles du Puy avec saint Foutin y celles de Bourg-Dieu avec saint Guer lichon . Elles raclaient dévotement l’extrémité de cette cheville miraculeuse; et cette raclure, rnëléeavec de l’eau, composait un puissant antidote contre la stérilité. Lorsque, par cettecérémonie souvent répétée , la cheville était usée , un coup de maillet, donné par derrière le Saint, la faisait aussitôt ressortir en avant. Ainsi, toujours raclée, elle ne paraissait point diminuer. Le coup de maillet faisait le miracle.
Voici ce que je lis dans la relation d’un séjour fait à Brest en 1794 ♦' « Au fond du port de » Brest, au delà des fortifications, en remon- » tant la rivière , il existait une petite chapelle » auprès d’une fontaine et d’un petit bois qui » couvre la colline ; et, dans cette chapelle , » était une statue en pierre honorée du nom » de saint.
» Si la décence permettait de décrire Priape )) avec ses indécens attributs, je peindrais cette jo statue.
» Lorsque je l’ai vue, la chapelle était à moi- » lié démolie et découverte , la statue en de-
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» hors, étendue par terre, et sans être brisée: » de sorte qu elle existait en entier, et même » avec des réparations modernes , qui me la » firent paraître encore plus scandaleuse»
» Les femmes stériles, ou qui craignaient de » hêtre, allaient à cette statue; et, après avoir )) gratté ou raclé ce que je n’ose nommer, et » bu cette poudre infusée dans un verre d’eau )) de la fontaine, ces femmes s’en retournaient avec l’espoir de devenir fertiles (i). »
(c N’oublions pas, dit un écrivain moderne, » qui a donné la description d’un des dépar- » temens compris dans la ci-devant province » de Bretagne , n’oublions pas de parler du » fameux saint Guignolet , et de cette cheville » éternelle , si favorable à la fécondité. Puisque » la religion catholique a fait des saints, des » dieux du paganisme , Priape pouvait-il être y) oublié? Le bois de cette cheville râpée était » avalé par les femmes infécondes : elles con- » cevaient au bout de quelque temps. Les m é- » chaos prétendaient que des moines voisins
(i ) Anectodes relatives à quelques personnes et à plusieurs évenemens remarquables de la révolution , par M. J. B. Harmand ( de la Meuse ) , ancien député et ex-préfet du département du Bas-Rhin, i B 1 4 ? P 9° et 91 ,
» aidaient beaucoup à ce miracle : » Je rien crois rien ? ajoute charitablement Fauteur que je cite (1).
11 esFcertain que le culte de ce Saint a existé en Bretagne jusque vers le milieu du dix-huitième siècle ; que sa chapelle ne fut fermée qu’environ Fan 174°? et que , lorsqu’elle fut ouverte , il y a quelques années, on y découvrit saint Guignolet , avec sa cheville miraculeuse (2).
Ce même saint Guignolet était honoré dans une chapelle du village de la Chatellette, commune dbAlichamp, en Berri, aujourd’hui canton de Saint-Amand, département du Cher. Là, les femmes stériles venaient faire des neuvaines, invoquaient le Saint fécondateur, raclaient sa branche phallique ; et la poussière qui en résultait, infusée dans du vin, était avalée par ces dévotes, en attendant le miracle. Le curé avait soin de pourvoir à ce que le Phallus , souvent raclé, se conservât toujours dans un état digne
(1) Voyage dans le Finistère , fait en 1794 et 1796 , tom . 2 , p. 1 5o .
(2) M. Cambry y auteur de Fintéressant Voyage dans le Finistère , m’a fourni cette dernière circonstance , et m’a assuré avoir vu lui-même le saint et sa cheville : il m’a autorisé à publier son témoignage.
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du grand saint Guignolet • Un archevêque de Bourges supprima le Saint, et interdit le curé, auquel il était si profitable ; mais la dévotion des femmes stériles a continué jusqu’à la révolution , comme l’assurait encore, en 1806, M. Pajonnet) savant antiquaire, et curé d’ Alichamp (1).
M. Pastureaud m’apprend qu’il existe à Bourges, faubourg du château, rue Chevrière, une petite statue placée dans le mur d’une maison , dont les formes du sexe sont usées à force d’être raclées par des femmes qui en avalaient la raclure, dans l’espoir de devenir fécondes : cette statue est, dans le pays, nommée le bon saint Greluchon (2).
Anvers était le Lampsaque delà Belgique, et Priape le dieu tutélaire de cette ville. Les habitans le nommaient Ters ; et les habitantes avaient pour cette divinité la plus grande vénération. Elles étaient en usage de l’invoquer jusque dans les moindres accidens de la vie ; et celte dévotion existait encore au seizième siècle , comme nous l’apprend Jean Goropius. « Si
(1) Extrait d’une lettre adressée à Fauteur par M. Barailon , docteur en médecine , membre correspondant de Flnsîitut et membre du Corps -Législatif.
(2) Extrait d’une lettre de M P astureaud de Vaux .
» elles laissent, dit-il, échapper de leurs mains )) un yase de terre , si elles se heurtent le pied ,
» enfin, si quelque accident imprévu leur cause )) du chagrin, les femmes, même les plus res- » pectables , appellent à haute voix Priape à » leur secours.
)) Cette superstition était autrefois si enra- » cmée dans les esprits, continue le même » auteur, que Godefroy de Bouillon , marquis )) de cette ville , pour la faire disparaître , ou » la ramener aux cérémonies du christianisme, » envoya de Jérusalem , à la ville d’Anvers , » comme un présent d’un prix inestimable, le » prépuce de Jésus-Christ. Il croyait, par-là, » détourner les habitans d’un culte aussi bon- » teux ; mais ce présent profita peu pour les » femmes, et ne leur fit point oublier le sacré » Fascinum (1). »
Goropius trouve , dans l’anagramme du mot T ers y qui est à Anvers la dénomination de Priape, un mot qui exprime , dans l’idiome du pays , l’action à laquelle ce dieu préside.
u On montre encore, dit-il ailleurs, une » petite statue, autrefois munie d’un Phallus , » que la décence a fait disparaître. » Il ajoute
(1) Johanis Goropii Becani, Origines Antwerpianœ , ï5Ô9 , lib. 1 , p. 26 et ioï .
que cette statue est placée sur la porte voisine de la prison publique. Il nous apprend que Priape avait à Anvers un temple très-célèbre , où tous les peuples du voisinage accouraient en grande dévotion pour offrir leur hommage à cette divinité; et, ace sujet, il rapporte une opinion qui fait dériver le nom de la ville Anvers du mot latin V erpum , qui exprime la chose dont le Phallus est la figure ; mais il n’adopte point cette étymologie , parce qu’il n’a jamais entendu prononcer ce mot par les femmes, mais bien le mot Ters , qui , dans cette ville , est synonyme de Fascinum .
Quelques auteurs ont pensé que le temple de sainte FFalburge était consacré à Priape ; que cette Sainte est supposée ; que son nom signifie citadelle ; et que c’était celui que les an» ciens habitans d’Anvers donnaient à la divinité tutélaire de cette ville. Goropius croit bien que JF alburge signifie citadelle , et que ce nom a été celui d’une divinité protectrice de la ville ; mais il ne croit pas que le temple de sainte JFalburge ait été celui de Priape. (cPeut-être , » dit-il , ce dieu était adoré dans un lieu situé » à gauche de la ville, où se voient encore les » ruines d’un ancien temple (1). »
(1) Johanis Goropii Becani , Origines Antwerpianœ , lib. 1 . p, 101 .
Les Romains n’élevaient point de temple proprement dit à la divinité de Priape : ils se bornaient à lui ériger des statues , des autels ou des chapelles. Si les habitans d’Anvers lui bâtirent un temple , la ville de Lampsaque , seule, peut leur avoir fourni l’exemple.
Quelques autres écrivains ont parlé du Priape d’Anvers. Abraham Golnitz dit que la figure de ce dieu se voit à l’entrée de l’enceinte du temple de sainte JValburge , dans la rue des Pêcheurs, et au dessous de la porte de la prison publique. C’est une petite statue en pierre, haute d’environ un pied, représentée les mains élevées, les jambes écartées, et dont le signe sexuel est entièrement disparu. « On fait, dit-il, beaucoup » de contes sur la cause de cette disparition ; et » Ton parle aussi de l’usage où étaient les » femmes stériles de racler la partie qui man- » que à cette statue , et de prendre en potion » la poussière qui en résultait, dans l’intention )) de devenir fécondes (1). »
Un voyageur du même temps dit, en pariant d’Anvers : « On y voit une idole en pierre, pla- » cée sur une porte antique. Plusieurs croient » que la poussière , provenant de la raclure de » la partie sexuelle de cette figure , étant prise
(i) Itinerarium Belgico-Gallicum > p. 5a.
284 des DIVINITES GÉNÉRATRICES
» en potion par les femmes, les préservait » de la stérilité (i). »
J’ai parlé dès Phallophores > qui , chez les Grecs , formaient un groupe dans les processions faites en l’honneur de Bacchus (a) ; j’ai décrit ces pompes religieuses que les Égyptiens , les Grecs , les Romains, célébraient à l’approche de l’équinoxe du printemps : des restes de cette pratique se sont conservés jusqu’à nos jours. Les Phallophores , chez les Grecs, étaient des hommes qui portaient, à la procession de Bacchus, de longs bâtons, à la cime desquels pendaient des Phallus . A la fête des Targilies , des jeunes gens portaient aussi des branches d’olivier, auxquelles étaient attachés des pains, des légumes, des glands, des figues et des Phallus . Dans la ville de Saintes , un usage pareil se pratiquait le dimanche des Rameaux: les femmes, même les plus dévotes, les enfans des deux sexes, portaient à la procession , au bout d’une branche ou rameau béni , un pain creux et en forme de Phallus. Le nom de ce pain s’accorde avec sa forme pour décéler son origine , et ne laisse aucun
(i) Itinerarium Galliœ , Jodoci sincen , p. 2 34* (a) Voyez ci-devant chapitre 8 , p. 125.
doute sur l’objet indécent qu’il représente (i).
Le prêtre bénissait ces pains phalliques ; et les femmes les conservaient pendant toute l’année comme une amulette, un préservatif.
A Saint-Jean-d’Angély, le jour de la Fête- Dieu , on portait à la procession des petits pains nommés, dans le pays , fateux , et qui avaient la forme des Phallus . Cet usage existait encore lorsque M. Maillard était sous-préfet de cette ville : il le fit supprimer.
Ces pratiques religieuses et indécentes existeraient peut-être encore en France , si les lumières, toujours croissantes depuis le quinzième siècle, n’eussent porté le jour sur leur turpitude , et fait sentir combien elles étaient opposées aux principes du christianisme ; elles subsisteraient encore, si les écrivains protestans n’eussent pas, contr’elles, lancé le sarcasme et les plaisanteries, et fait rire aux dépens de ceux qui s’y livraient. Alors, honteux du rôle qu’ils avaient joué, et voulant ravir à leurs antagonistes ce moyen de les ridiculiser et de les perdre dans l’opinion des peuples , les prêtres catholiques réformèrent insensiblement ces saints Priape, ou substituèrent à son culte un
(i) Ces pains étaient nommés p ; la solennité était
connue sous le nom de la fête des pin...
2 86 DES DIVINITES GÉNÉRATRICES.
culte qui lui ressemblait, mais dont les formes ne blessaient pas si ouvertement la décence.
Ainsi les femmes stériles , au lieu d’aller racler la branche phallique d’une statue , ou de la contempler avec dévotion, furent réduites: les unes à aller boire les eaux prolifiques d’une fontaine consacrée à un saint ; les autres, comme à Rocamadour dans le Rouergue, à venir baiser le verrou de l’église , ou une barre de fer appelée le Bracquemart de Rolland , ou d’aller faire des neuvaines à quelques saintes fécondantes, comme à la sainte Foj de la ville de Conques j aussi en Rouergue, à la sainte Vierge à’ Or rival en Auvergne , dans l’église de laquelle était un pilier qu’embrassaient les femmes stériles (i).
Dans la petite ville de Saint-Fiacre , à une lieue de Mouceaux, et dans l’angle à droite de la chapelle, est une pierre nommée le Fauteuil de saint Fiacre : cette pierre a la vertu de rendre fécondes les femmes stériles. Elles viennent s’y asseoir ; mais, pour que le miracle s’opère , il
(i) Où est le pilier qui rend les femmes fécondes ? demandait une bonne villageoise à un gros chanoine de cette église. C’est moi , répondit— il , en se frappant la poitrine, c’est moi qui suis le pilier.
faut qu aucun vêtement ne se trouve entre le corps de la femme et la pierre,
Ailleurs, les femmes sont tenues de se tenir un certain temps couchées sur le tombeau de quelque saint renommé par sa vertu prolifique : c’est ce qui se pratique notamment dans la ville de Sarragosse en Espagne, dans le couvent de Saint-Antoine-de-Paule, et dans la chapelle qui lui est dédiée (1).
Sur l’extrême frontière du département de l’Ailier, dans l’arrondissement de Mont-Lucon
est, au milieu d’une lande immense située dans la commune de Saint- Janvier , l’oratoire de Saint-Jean et de Saint-Remi. Le 20 juin, les
(1) Au milieu de cette chapelle est un tombeau en forme de lit-de-camp , sur lequel on voit la figure de saint Antoine-de-Paule , couche dans un cercueil avec L habit de l’ordre. Les dames stériles sont introduites par un moine , les unes après les autres , dans ce réduit. Elles s’agenouillent , disent des prières, font trois fois le tour du tombeau, se couchent dessus, et puis se retirent. Un écrivain , ennemi des moines de ce couvent , qui a employé trois volumes pour révéler leurs fraudes pieuses , dit qu’ils introduisaient aussi , pour de l’argent, dans ce lieu secret , les amans des dames qui venaient invoquer saint Antoine , et que le miracle s’opérait sans que le saint s’en mêlât ; mais c’est peut-être une calomnie.
^88 DES divinités génératrices
femmes infécondes, les jeunes gens des deux sexes, s’y rendent de trois à quatre lieues à la ronde. On y passe la nuit pêle-mêle dans le désert. Le lendemain 2/^ on fait des stations, des offrandes; et on boit le saint vinage. Ce breuvage, composé de l’eau d’une fontaine dite de Sainte Jean , et d’un peu de vin , passe pour un puissant préservatif contre la stérilité et les charmes des fasciniers , espèce de sorciers qui nouent ï aiguillette , et rendent les jeunes maris impuissans (1).
Ces changemens n’ont pas été opérés partout. Il est des peuples qui , à la faveur d’une épaisse superstition et des ténèbres antiques de l’ignorance , sont constamment restés à l’abri
(1) Il existait encore , il y a quelques années , dans ce pays , un fameux fascinier , nommé Gabriel Roux , dit Damiens : il était métayer au lieu du Petit- Gros , canton de Chambon, commune de Châtelet. Il fut tué , le 1 1 fructidor an 10 , par un meunier, qui, marié depuis trois ans , ne pouvait avoir d’enfant , et qui accusait de son impuissance le fascinier Roux. Un curé de ce pays a assuré à celui qui m’a communiqué ce fait que plusieurs fasciniers qu’il a convertis prononçaient , pour opérer leurs charmes , des mots latins , et avaient l’attention de glisser , dans les alimens des époux , une poudre provenant des parties sexuelles et desséchées d’un loup.
Quant au saint J^inage , il était et est encore fort en
des rayons de lumière qui éclairent les autres nations, et sans s’occuper de l’étrange contradiction de leur conduite , ont continué d’amalgamer le paganisme avec la religion chrétienne, de confondre le culte de Priape avec celui des saints , et ont conservé précieusement jusqu a
nos jours les pratiques absurdes des siècles de barbarie.
usage dans plusieurs villages de France. J’ai découvert dans un vieux rituel manuscrit l’oraison que le prêtre récitait pour le bénir : elle est .intitulée : Bénédiction de L’amour de saint Jean l’évangéliste.
Ce titre annonce son motif. Voici le texte :
Benedictio amoris sancti Joannis eoangelistœ.
Bene + dicere et couse -f crare hanc creaturam vini dextera tua dignare , omnipotens Deits, et près ta ut in omnes te credentes et de potu isto bibentes a te protegantur et benedicantur ; et, sicut beatus Joannes de calice bibem non est lesus , ita isti hommes in amore tin et sancti Joannis, de isto potu bibentes, ab omni cegritudme corporis et animæ absolvantur.