CHAPITRE II
Du culte des Taureaux et Boucs sacrés ; de ses rapport* avec le culte du Phallus ou de Priape.
Avant de m’engager dans Fhistorique du culte du Phallus chez les différens peuples de la terre , il convient de fixer les idées sur celui qu’on rendait aux deux animaux qui lui ont donné la naissance, de faire connaître de quelle nature étaient les hommages religieux qu’on adressait au taureau et au bouc divins , archétypes du Phallus.
Les taureaux , adorés en Egypte sous différens noms, étaient, comme on l’a dit, l’image vivante du taureau céleste, figuré dans la division zodiacale où se trouvait l’équinoxe du printemps; et, par cette circonstance, ce signe du zodiaque était le symbole du soleil, qui, à cette époque de l’année, féconde la nature. On attribuait au taureau sacré, non-seulement la faculté fécondante, mais le pouvoir de communiquer à l’espèce humaine cette même faculté.
DU CULTE DU PHALLUS
Aussitôt qu’un des taureaux Apis était mort, les prêtres de l’Egypte s’empressaient de lui donner un successeur, qui devait, suivant l’opinion populaire, être né d’une vache fécondée par un rayon du soleil. Certaines taches de sa peau déterminaient son élection. Sa découverte changeait en allégresse le deuil où la mort de son prédécesseur avait plongé le peuple égyptien. Au lieu même où l’on avait trouvé le nouveau dieu , on lui construisait une étable magnifique , tournée du côté du soleil levant. Là , pendant quatre mois, il était abreuvé de lait; ensuite une troupe de prêtres le conduisait processionnellement au bord du Nil, l’embarquait sur un vaisseau richement décoré, et l’amenait à Nicopolis.
C’était dans cette dernière ville que les femmes avaient le droit de venir, pendant quarante jours, visiter le nouveau dieu. Suivant Diodore de Sicile , elles relevaient leurs vêtemens, mettaient en évidence et semblaient offrir au taureau divin ce que la pudeur ordonne de cacher (1). Le but de ces femmes, dans cette ridicule cérémonie , était évidemment d obtenir du taureau-dieu la fécondité.
Ce récit offre des rapports nouveaux entre
(1) Diodore de Sicile, lib. 1 , sect. 85.
le taureau sacré et le Phallus ou Priape, et ajoute, aux preuves que j’ai déjà produites dans le chapitre précédent, une preuve nouvelle qui confirme l’origine du Phallus, et constate qu’il est le simulacre de la partie génitale du taureau divinisé. Si i’bn abreuvait de lait cet animal^ on offrait aussi du lait à Priape ; et les libations qu’on faisait en son honneur étaient ordinairement de cette substance. Si les Egyptiennes, pour devenir fécondes, se montraient à nu devant le taureau, des femmes, par le même motif, observaient cet usage devant l’idole de Priape, et faisaient quelquefois pis encore , comme on le verra dans la suite de cet ouvrage.
Le taureau Apis partait de îNicopolis sur un vaisseau, dans lequel une chambre dorée lui était destinée; on le débarquait à Memphis, où un temple, magnifiquement bâti par le roi Psamnitichus , lui servait d’étable. On célébrait sa naissance avec pompe, et on le promenait par la ville , accompagné d’une escorte de magistrats, et précédé d’enfans qui chantaient des hymnes en son honneur.
Cette dernière cérémonie fut sans doute adoptée par plusieurs peuples : l’usage de promener un veau gras orné de fleurs et de rubans, accompagné de musique, qui se prati-
quait et se pratique encore dans plusieurs villes de France, paraît en être une imitation.
Passons au culte du bouc, image vivante du bouc céleste ou du chevrier, qui se trouve dans la division zodiacale du taureau, et qui, comme lui , était le symbole du soleil printanier et de la vertu fécondante et régénératrice de cet astre. Les cultes de ces deux animaux sacrés ont tous les rapports qu’on doit attendre de leur origine commune.
« Les Mendêsiens, dit Hérodote, ont beau- » coup de vénération pour les boucs et les ehè- » vres, et plus encore pour ceux-là que pour » celles-ci ; et c’est à cause de ces animaux qu’ils » honorent ceux qui en prennent soin. Ils ont » sur-tout en grande vénération un bouc , » qu’ils considèrent plus que tous les autres. » Quand il vient à mourir, tout le INome men- » désien est en deuil (i).
Il ajoute qu’en langue égyptienne mendès signifiait bouc et Pan , et prouve, par conséquent, l’identité de cet animal et de ce dieu.
Le deuil que causait la mort du bouc rappelle celui que manifestaient les Egyptiens à la mort de leur taureau Apis.
On offrait du lait à ce taureau ; on offrait de
( i ) Hérodote , Euterpe , sect. 46.
même du lait et du miel au bouc ou à Pan , qui était son idole, ainsi qu’à Priape, qui était de la même famille.
Pan , dit la fable, accompagnait les dieuxsoleil Osiris et Bacchus dans leur expédition de l’Inde. Priape suivit aussi Bacchus dans son voyage de l’Inde, et prit dispute en route avec l’âne de Sylène , que montait ce dieu (i).
Le bouc sacré avait, avec Priape, d’autres conformités. Les Grecs, sous les noms de Pan, de Faune , de Silvain , de Satyre , etc., adoraient des divinités champêtres, dont les figures représentaient à la fois les formes du bouc et l’attribut le plus caractéristique de Priape. Elles avaient les cornes, quelquefois les oreilles et toujours les cuisses, les jambes et les pieds de cet animal, et en avaient aussi le Phallus, dans un état d’énergie, « On leur aj érigé des » temples, dit Diodore de Sicile, en parlant » de ces divinités à cornes et à pieds de bouc : » elles y sont représentées dans un état d’éner- » gie et de lubricité, afin qu’elles parussent » imiter le naturel lascif du bouc (2)* » Voilà
pourquoi Priape a souvent les formes du bouc;
(1 ) Lactant., de falsd religione, lib. i, cap. 21 .
(2) Arrectis ità membris, ut hirci naturam imitentur, (Diodore de Sicile , liv. 1, sect. 1 1.)
DU CULTE DU PHALLUS
voilà pourquoi on le confond souvent avec les dieux Pan , Silmin et Satyre, qui ont la même origine que lui.
Les femmes se découvraient fort indécemment devant le taureau Apis: elles faisaient la même chose devant le bouc de Mondes ou de Chemnis , et poussaient même beaucoup plus loin leur étrange dévotion.
Dans l’intention, sans doute, de détruire le charme prétendu qui les maintenait dans un état de stérilité, elles s’offraient au bouc sacré, et se livraient à son ardeur brutale.
« Rien de si certain , dit le traducteur d’Hé- » rodote , une l’infâme coutume d’enfermer » des femmes avec le bouc de Mondes. La » même chose se pratiquait à Chemnis ( ville » du Delta ). Mille auteurs en ont parlé (i). »
Des vers du poëte Pindare, cités par Strabon, un passage de Clément d’Alexandrie, et plusieurs autres écrivains de l’antiquité, attestent l’existence de cette pratique religieuse et révoltante (2).
(1) Notes sur V Histoire cV Hérodote , par Larcher, t. 2, p. 267 et 268.
(2) Strabon, liv. 17; — ■ Clément cT Alexandrie, Pro— trept , p. 27.
« Il arriva, pendant que j etais en Égypte, » dit Hérodote, une chose étonnante dans le » Nome mendésien : un bouc eut publique- » ment commerce avec une femme; et cette » aventure fut connue de tout le monde (1). » Cette union monstrueuse n’avait pas lieu toutes les fois quelle était sollicitée } et ici l’instinct grossier d’un animal se montrait supérieur à l’esprit humain , dégradé par la religion.
c II ne faut pas s’étonner, fait dire Plutarque » à un interlocuteur, si le bouc de Mendes en » Égypte, renfermé avec plusieurs belles fem- » mes, 11e témoigne aucun désir pour elles , » et ne s’enflamme que pour des chèvres (2). » Les femmes agissaient' avec le dieu bouc , comme avec l’idole à Phallus , appelée Priape „ Il existe encore à Chemnis quelques traces de cette dégoûtante prostitution. « On y voit, » dit Vivant Benon, un édifice enfoui jusqu’au » comble. C’est sans doute le temple dédié au » dieu Pan , autrefois consacré à la prostitu- » lion. On y rencontre aujourd’hui, comme à » Métabis, nombre d 'haïmes et de femmes pu- » bliques, sinon protégées, au moins recon-
(1) Hérodote , Euterpe , liv. 2, sect. 46*
(2) Plutarque, OEuvres morales , dialogue intitulé : Les bêtes ont Vusage de la raison .
48 DES DIVINITES GENERATRICES
» nues et tolérées par le gouvernement. On ma » assuré que, toutes les semaines, elles se ras» » semblaient à un jour fixe dans une mosquée » près du tombeau du scheik Haridiy et que, » mêlant le sacré au profane, elles y commet- » taient entr’elles toutes sortes de lascive- » tés (i). »
Les juifs, dont le législateur s’était attaché à former des institutions toutes contraires à celles des Egyptiens, bien loin d’adorer les boucs, en présentaient chaque année deux devant le tabernacle. L’un était sacrifié au Seigneur; et Fautre, chargé des imprécations du grandprêtre et des iniquités du peuple, était envoyé dans le désert.
Il n’en était pas ainsi des sectaires samaritains. Le premier verset de leur Pentateuque prouve qu’ils adoraient le bouc comme le créateur de l’univers : u Au commencement, v est- » il dit, le bouc Azima créa le ciel et la a terre. »
Ce culte passa dans l’Inde. Dans les monumens des grottes d ' Iloura, qui remontent a la plus haute antiquité , on retrouve le culte du bouc, auquel les Indiens donnent le nom de M end es y qu’il portait en Egypte.
(ï) Voy âge de Vivant Denon, t. 2, p. 3 19.
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. f)
Le bouc fut adoré en Grèce et en Etrurie, Les Romains modifièrent son culte, et diminuèrent de beaucoup ce qu’il avait de brutal. Voici ce qu’à cet égard nous apprend Ovide :
Les Romains , fâchés de voir les Sabines qu’ils avaient enlevées rester stériles , allèrent invoquer Junon dans la forêt sacrée du mont Es qui! in. A peine eurent-ils achevé leurs prières qu’ils virent la cime des arbres s’agiter, et qu’ils entendirent cet oracle : Que les femmes d Italie soient fécondées par un bouc. C’était prescrire aux Romains les pratiques révoltantes du culte de Mondes. Ils ne parurent pas disposés à obéir à l’oracle. Alors un devin d’Etrurie l’interpréta, et en adoucit la rigueur :
Il est avec le ciel des accommodemens.
Il proposa aux femmes stériles de se faire frapper le dos ou le ventre avec des lanières formées de peau de bouc. C’est ce qui se pratiqua dans la fête des Luper cales.
Le 25 février, jour destiné à cette solennité, des jeunes gens, nus ou presque nus, parcouraient la ville, armés du couteau dont ils avaient immolé des boucs, et d’un fouet composé de courroies tirées de la peau de ces animaux ; et ils en frappaient ceux qu’ils rencon-
5o DES mVWlTÊS GÉNÉRATRICES
traient. Les femmes, loin de fuir, accouraient au-devant, et offraient leur ventre nu aux coups de ces jeunes fouetteurs , dans l’espoir de devenir fécondes , et de produire de beaux en fa ns.
On voit .que chez les Romains la cérémonie différait de celle de Mendès : le bouc n’y jouait pas le principal rôle, mais il y avait part; et le motif était le même.
Si l’on pouvait donner croyance à ces récits, mêlés de tant de contes ridicules, que faisaient nos crédules aïeux sur les assemblées nocturnes appelées sabbat , on serait tenté de croire que le culte du bouc s’est continué long-temps chez les nations modernes. Dans ces assemblées, c’est toujours un bouc qui préside; c’est un bouc qu’on y adore; c’est un boue qui s’unit aux femmes assistantes. Si l’on pouvait séparer la vérité du chaos de mensonges qui la font méconnaître, la dépouiller des exagérations et du merveilleux dont sont chargées les relations de ces assemblées mystérieuses, on y retrouverait peutêtre les pratiques du cuite de Mendès ; on fixerait les opinions encore incertaines sur ce point de rhistoire des hommes; on délivrerait les esprits du scepticisme pénible ou ils sont encore sur l’existence des assemblées du sabbat, attestées par tant d’autorités, partant de procédures
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 5l
juridiques, et si fortement contestées par tant d’écrivains illustres.
Une bonne histoire des sociétés mystérieuses de toutes les nations dissiperait bien des incertitudes, formerait un faisceau de lumières qui éclairerait l’origine obscure et la filiation des institutions humaines, et serait plus utile et plus curieuse que le tableau toujours uniforme des désastres causés par l’ambition de quelque souverains.
DES DIVINITES GENER A TRIEES