CHAPITRE IV
112. M. Norquay au Pouvoir. — Le Nord-Ouest canadien reçut en 1877 la visite de lord Dufferin, Lun des plus remarquables gouverneurs du Canada depuis la Confédération. Le 29 septembre de cette année, il inaugura le chemin de fer de Pembina, dont nous avons déjà relaté les commencements, et se montra d’une bienveillance qui fut remarquée lors des visites qu’il fit aux institutions catholiques et à leur chef vénéré, Mgr Taché.
En octobre 1878, M. Davis ayant donné sa démission de premier ministre du Manitoba, M. John Norquay, métis anglais très capable, fut appelé à former une nouvelle administration. Son gouvernement fut soutenu aux élections générales qui se firent peu après, et qui révélèrent le déclin numérique de la population française, puisque sur 24 députés élus, 6 seulement appartenaient à cette race.
Cette circonstance n’empêcha point le nouveau chef du gouvernement de prendre comme collègues dans son cabi-
net, M. Joseph Royal, Canadien-français, et plus tard, M. Pierre Delorme, métis franco-indien.
ii3. Réclamations. — Depuis longtemps un certain malaise régnait au Manitoba par suite de Texiguïté relative de son territoire et des conditions financières dont cette province demandait l’amélioration au gouvernement fédéral. La première difficulté fut temporairement réglée en mars i88i, lorsque les frontières du Manitoba furent étendues d’une manière très appréciable. De 9.5oo.ooo acres qu’était auparavant sa superficie, elle fut alors portée à 96.000.000.
Cette mesure fut comme une compensation pour un grand désappointement qui avait affecté ce pays moins de trois ans auparavant. Il avait alors disputé à l’Ontario la possession de la région dont le Portage-du-Rat était le centre, et chacune de ces provinces y avait nommé des représentants dont les prétentions respectives avaient donné lieu à des conflits d’autorité et des actes de violence regrettables. Le 3 août 1878, le Conseil Privé avait adjugé à l’Ontario le territoire en litige.
ii/i. Education. — Pendant ce temps, la question de
réducation n’était négligée ni au Manitoba ni dans les Territoires du Nord-Ouest. A Prince-Albert, sur la Saskatchewan, Tévêque anglican McLean avait fondé en 1879 le collège Emmanuel, auquel le gouvernement ne devait pas tarder à accorder les attributions d’une université. Au Manitoba, deux bureaux d’éducation veillaient sur les écoles primaires. L’un, présidé par l’évêque anglican Machray, dirigeait les écoles protestantes; l’autre, sous Mgr Taché assisté de prêtres et de laïques, prenait soin des écoles catholiques du pays.
Celles-ci avaient, depuis i844, été surtout entre les mains des sœurs grises, amenées alors de l’Est par Mgr Provencher. En juillet 1874, un autre institut bien méritant, dont le but exclusif était l’instruction de la jeunesse, celui des religieuses des Saints Noms de Jésus et de Marie, s’était établi à Winnipeg et devait bientôt se répandre dans les environs.
Il 5. Sentiments anti=français à la Législature du Mani=
toba. — Dans le monde politique du Manitoba, l’année 1879 fut marquée par certains froissements entre les éléments français et anglais de la chambre provinciale. On accusait M. Royal d’intriguer contre son chef, M. Norquay, et, d’un autre côté, les députés anglais se prononçaient nettement contre l’usage officiel du français garanti par la constitution. Les choses en vinrent au point que MM. Royal et Delorme durent se retirer (29 mai 1879) du cabinet Norquay, qui les remplaça par des ministres de langue anglaise.
En novembre 1879, M. Girard devint pourtant secrétaire provincial, et, le 7 janvier 1880, le portefeuille de ministre de l’Agriculture passa à M. Maxime Goulet, dont le prédécesseur anglais avait été battu aux élections générales qui avaient eu lieu le 16 décembre précédent. Mais la majorité anglaise avait manifesté son mauvais vouloir à
regard du français en passant une loi contre Timpression des documents publics dans cette langue. 11 est vrai que, étant donné les termes si clairs de la constitution du Manitoba, cette législation paraissait alors si impossible qu’elle avait pris la forme d’une tentative, sur la validité de laquelle le gouvernement supérieur d’Ottawa serait appelé à statuer.
ii6. Visites dans les Territoires du Nord=Ouest. —
L’Ouest des prairies était visité en 1 880-81 par Mgr Grandin, de Saint-Albert, dans une série de courses qui le menèrent à Prince- Albert et à Battleford, alors de simples villages, à Calgary, poste militaire non loin des montagnes Rocheuses, et à McLeod, « espèce de ville qui se meurt avant d’être achevée », comme l’écrivait peu après l’évêque voyageur. Les Pieds-Noirs et les Cris profitèrent aussi de la visite du saint prélat qui, à leur propre demande, accorda aux premiers le bienfait d’un prêtre résident.
L’autorité religieuse venait de s’affirmer; le plus haut représentant de l’autorité civile ne tarda pas à marcher sur ses traces. Le 3o juillet 1881, le marquis de Lorne, gouverneur général du Canada, arrivait, accompagné d’un brillant cortège, à Winnipeg, où il était reçu avec enthousiasme. Sa présence à la capitale manitobaine fut l’occasion d’une suite de fêtes, après lesquelles il se dirigea veirs l’Ouest. Le 17 août, il était à Qu’Appelle et le 3o à Batfleford. Le 12 septembre, il visitait Calgary, puis passait aux Etats-Unis.
Ce fut tout un événement pour les prairies de l’Ouest canadien, dont quelques centres sans importance brisaient seuls la monotonie. L’autorité du Canada sur ces immensités ne pouvait que s’affermir par ce passage du représentant de la reine Victoria, d’autant plus que la fille de cette dernière était alors l’épouse du premier.
Histoire de l'Ouest Canadien.
117. Demandes et Réponses. — Au Manitoba proprement dit, on avait grand besoin de pareilles visites pour demeurer fidèle à l’union consommée en 1870. On s’y plaignait depuis longtemps des conditions désavantageuses dans lesquelles on se croyait placé. Aussi voyons-nous, au commencement de 1882, MM. Norquay et Larivière (ce dernier, secrétaire provincial depuis que M. Girard avait remplacé M. Goulet) se rendre à Ottaw^a, pour demander I® que le subside accordé chaque année au Manitoba fût considérablement augmenté; 2® que les terres affectées aux écoles fussent mises à la disposition de la province; 3"^ que les métis de la partie ajoutée au Manitoba reçussent la même allocation que celle qu’on avait donnée à ceux qui se trouvaient dans les limites originaires de cette province, et 4° que de nouveaux juges fussent nommés et payés par le gouvernement fédéral.
En réponse à ces demandes, le cabinet d’Ottawa augmenta légèrement le subside annuel du Manitoba, mais il refusa de faire droit à la pétition des demandeurs en ce qui était des terres des écoles et des secours aux métis, tout en promettant de nommer deux nouveaux juges de comté.
118. Le Pacifique=Canadien. — Cependant l’Ouest canadien manquait encore de cohésion par suite du défaut de communications entre ses différentes parties et son isolement du reste du Canada. L’une des principales conditions de l’entrée de la Colombie Britannique dans la Confédération avait été l’établissement d’une ligne de chemin de fer qui reliât cette province à Montréal et traversât par là même les immenses plaines à l’est des montagnes Rocheuses. Après de longs pourparlers, beaucoup d’hésitation et de coûteuses expéditions préparatoires, une compagnie fut organisée qui, sous le nom de compagnie du chemin de fer Pacifique-Canadien (C. P. R.), reçut, le 17 février 1881, une charte qui lui permettait de commencer ses opérations.
Cette corporation se mit tout de suite à Toeuvre et poursuivit ses travaux avec tant d’ardeur qu’ils se terminèrent cinq ans avant l’expiration du terme fixé, c’est-à-dire en novembre i885.
Ce succès remarquable fut en partie dû à l’intervention du P. Lacombe, qui parvint à persuader aux Pieds-Noirs de ne pas molester les ouvriers, auxquels ils avaient d’abord défendu l’entrée de leurs terres.
Cette ligne était d’importance capitale pour le Canada tout entier, et de son achèvement date pour l’Ouest une ère de prodigieux développements.
119. Régina et Calgary. — La même cause donna lieu à l’établissement d’une nouvelle capitale pour les Territoires du Nord-Ouest. Les autorités du Pacifique-Canadien ayant décidé de faire passer leur ligne au sud de Battleford, cette nouvelle direction donna naissance à deux Aulles destinées à une croissance d’une merveilleuse rapidité. La première était Régina (« la Reine », ainsi nommée en l’honneur de la reine Victoria), située un peu au sud de la Qu’Appelle, dont M. Edgar Devv^dney, lieutenant-gouverneur des Territoires depuis le 3 décembre i88i, détermina l’emplacement, et où il transporta le siège de son gouvernement le 27 mars i883. Bientôt après, la ville en formation devenait les quartiers généraux de la police à cheval et voyait l’inauguration d’humbles édifices consacrés à l’exercice du culte chrétien.
La seconde ville qui dut son existence au changement de tracé du Pacifique-Canadien fut Calgary, précédemment poste militaire situé au confluent des rivières de l’Arc et du Coude, sur l’emplacement de l’ancien fort la Jonquière. Ce nouveau centre progressa, lui aussi, d’une manière vraiment surprenante, et dès 1884 on y avait pourvu aux besoins spirituels des catholiques en érigeant une modeste église.
120. Fondations religieuses. — Les anglicans profitèrent, eux aussi, des progrès dus à la nouvelle ligne pour organiser, à l’ouest du Manitoba, une division ecclésiastique qu’ils appelèrent le diocèse de Qu’Appelle, auquel ils préposèrent Thon. A. -J. -R. Anson. En même temps, ils créaient pour les solitudes du Nord le soi-disant diocèse du Mackenzie, auquel fut transféré (i884) l’ancien ministre Bompas.
Les progrès des catholiques n’étaient pas moins remarquables. Winnipeg avait déjà une paroisse en règle, celle de Sainte-Marie : vers la fin de 1882, elle dut céder une partie de son territoire à celle de l’Immaculée-Conception qui fut alors établie. Celles de Saint-Léon, de Saint-Pierre- Jolys et de Labroquerie ne devaient pas tarder à s’organiser, tandis que, dans la vallée de la Saskatchew^an, les années i883 et 1884 virent plusieurs fondations religieuses, entre autres celles d’écoles tenues par un nouvel institut de sœurs enseignantes, celui des Fidèles Compagnes de Jésus.
De leur côté, les PP. Lacombe et Legal ouvraient à Dunbow, non loin de Calgary, une école industrielle qui devait rendre aux enfants des Pieds-Noirs les mêmes services qu’une autre institution non moins célèbre, celle de Lebret dans la vallée de la Qu’Appelle, fondée par le P, Hugonard (i884), commençait déjà à rendre à la jeunesse crise, sauteuse et même siouse.