‹ Histoire abrégée de la littérature [microforme]Chapitre 114 sur 221 · ANS · texte numérisé non relu

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Les premiers essais du poëte furent des stances légères, gaillardes et galantes. Elles prouvent plus en faveur de son esprit que de sa constance, car la liste des maîtresses qu’il a chantées serait aussi longue que celle de don Juan. Il est évident que ce bouillant et inconstant jeune homme n'avait pas fait un choix décisif. Son œil n'avait pas encore contemplé l'idéal que son imagination de poëte s'était plu à orner, Mais un jour, et quel jour pour notre poëte! il voit Dona Catharina de Atayde, fille du favori de Jean IIT. Pauvre Camoëns! ici vont commencer les infortunes qui l’ont abreuvé toute sa vie.

Dona Catharina fut insensible, La Cour, s’apercevant des prétentions du jeune amoureux, profita de quelques incartades que son caractère bouillant et emporté lui avait suscitées pour l’exiler à Santarem, en Esdramadure.

Le voilà donc entraîné loin des siens, loin de ses amours, loin de son pays, loin de tout ce que son cœur aimant s'était plu à poétiser. Le voilà en exil, et pourquoi ? pour avoir trop aimé! Oh ! comme à cette pensée il se sent malheureux, comme il a des vers pleins d’amertume pour peindre sa douleur et ses infortunes, comme il lui semble amer ce pain que lui tend la main de l'étranger ! Il se compare à Ovide, au Tasse, à Dante, à tous ces grands hommes méconnus de leurs concitoyens |

Il cherche un remède à la sombre nostalgie dans la poésie. Trois comédies, dont l'élégance de la diction est le mérite principal, datent de cette époque.

Enfin, on se souvient du pauvre exilé ; il revient à Lisbonne. Ila déjà pardonné à ses concitoyens. Déjà il entrevoit le bonheur, déjà il croit en avoir la possession. Qui pourrait le lui enlever? Il a franchi le seuil de sa pe rie..Ilusion! La misère, la pauvreté, l’indigence, frappent à sa porte. Que va-t-il devenir dans la grande ville ? ses habits sont râpés, il n'a pas un morceau de pain pour apaiser sa faim, et depuis longtemps, dernier outrage, on a méconnu son talent! Un seul refuge lui est ouvert, la nécessité l’y pousse: il prend du service dans l'armée, Le voilà confondu avec le vulgaire, profanum vulqus, vieillissant sous le harnais, coulant de longs jours dans une caserne malpropre, lui si fier, si indépendant, lui qui avait la conscience de son genie.

En faisant la guerre en Afrique, Camoëns se battit en brave. Il

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perd l'œil droit dans une rencontre. Il se retire du service: il a payé son tribut à Ja patrie. Quelle récompense va-t-on lui donner ? Son cœur bien né ne peut supposer l’ingratitude de la part de ses concitoyens.

Il revoit Lisbonne, sa patrie, il l’aime encore ; il revoit Dona Catharina, il l'aime toujours. L'une et l’autre le méconnaissent, Giaour errant, que va-t-il devenir? Dans quelle solitude va-t-il transporter sa tente? Comment punira-t-il l'ingratitude de ses concitoyens? Il partira encore, mais cette fois 1] mettra la mer entre lui et son pays, il s'écricra avec Scipion: Zngrata patria non ossa mea possidebis, Et le voilà parti pour Goa.

Ilest un destin cruel qui semble poursuivre les poëtes. Stello, ce beau livre d'Alfred de Vigny, nous présente une longue chaîne de ces existences fragiles et malheureuses qui ne peuvent lutter, qui n'étaient pas faites pour lutter contre le positivisme de la vie, C’est Torquato Tasso, les yeux brûlés de pleurs, couverts de haillons et réduit à ne plus voir, non par cécité, mais

Non havendo candella per ecrivere isuavi versi.

C'est l’aveugle Milton jetant à un libraire le Paradis Perdu, le fruit de ses veilles, pour la modique somme de dix livres sterling. C’est Gilbert, ce pauvre fanfaron de l'exil, qui s’écrie :

Au banquet de la vie, infortuné conviva, J'apparus un jour et je meurs,

Je meurs, et sur la tombe où lentement j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs.

C’est Dryden et Wondel, mourant de misère à soixante-ct-dix ans; c'est Corneille manquant de tout, même de bouillon ; c'est Lesage, c’est Otwey, c'est Butler, c’est Malfilâtre, c'est André Chénier, c'est tant d'autres, pour ne pas interroger l'antiquité.

Dans l'Inde, Camoëns se fait encore soldat. Longtemps, il traîne une existence malheureuse ; de nouveaux malheurs l’attendaient, Un écrit politique, Disparatesna India, lui valut la prison, Ce n'est pas tout : il apprend sur ces entrefaites la mort de Dona Catharina. Pauvre poëte li] l'aimait encore ; une larme brûlante vient humecter sa paupière! Jl confie ses peines au papier, les hommes ne sauraient le comprendre! Sa douleur s'exhale en des vers qui portent l'empreinte d'un profond désespoir,

Le malheur se lasse enfin à poursuivre sa victime, Le poëte fut

appelé à un petit emploi. Il en profita pour composer la Lusiude ou plutôt Les Lusiades (os Lusiades), c'est-à-dire les Luthaniens, ainsi nommé de Lusus, compagnon d'Ulysse, qui fonda autrefois la ville de Lisbonne, C'est un poëme tout national que le Camoëns a voulu écrire : c’est la gloire de ses compatriotes qu'il a entrepris de chanter, K'ila pris pour cadre le récit des conquêtes des Portugais dans les Indes, il a su y entremêler toutes les grandes actions de ses compatriotes dans les autres parties du monde, tout ce que l’histoire ou les fables nationales contiennent de glorieux pour eux

Camoëns ne devait pas garder longtemps son emploi ; il est poursuivi avec trop d’acharnement par sa mauvaise étoile, Son humeur satyrique lui attire des ennemis qui le font condamner à un nouvel exil sur les côtes d'Afrique. En route, le vaisseau qui le portait fit naufrage, et le poëte se sauva, emportant d'une main son manuscrit et nageant de l'autre pour gagner la rive, comme autrefois César pour sauver ses Commentaires.

Le poëte fut accueilli avec bienveillance par les habitants de la côte, Ila célébré leur hospitalité dans une paraphrase du psaume de David : Super flhumina Bubylonis.

De retour à Goa, il est emprisonné pour dettes. Pauvre Camoëns! encore sous les verrous ! on n'eut pas compassion de sa longue infortune ; et ses vers, la monnaie ordinaire du poëte, ne purent satisfaire d’avides créanciers.

Las des mauvais traitements qu’il avait essuyés, méconnu dans son pays adoptif comme au Portugal, dévoré par l'ennui, pleurant la patrie absente, ce nid tant aimé, comme il l'appelle, O patrio nicho amudo, Camoëns, maleré son serment, se résoud de nouveau à tendre la main vers ses compatriotes; il part, mais encore de nouvelles déceptions! un certain Barreto, qui lui avait promis de l’argent pour payer son passage, l'abandonne au dernier moment, Il partira cependant, il travaillera s'il le faut.

Enfin, après cinq années d'absence, âgé de quarante-six ans, il aperçoit la terre natale, Son cœur bondit de joie et d'espérance, il a déjà tout pardonné, tout oublié !

La Lusiade est imprimée, Elle rapporte au poëte peu d'honneur ct pas d'argent. Décidément, Camoëns est le plus malheureux de tous les poëtes—mais continuons, il n’a pas encore bu jusqu'à la lie son calice

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d'amertume, La misère est encore là qui frappe à sa porte. L'Etat ne lui payait que vingt-cinq francs de pension pour seize années de service dans l'armée. Il se voit done forcé de tendre une main suppliante aux passants ; ce devait être pour lui le comble de l'infortune, Chaque matin, il envoyait son esclave dans les carrefours et sur les places publiques, mendier le repas du lendemain. Quelle triste existence ! Représentons-nous cet homme cloué sur un grabat, n'ayant qu'un pauvre esclave pour unique ami, recevant de ses concitoyens, en échange du seul trésor qu'il possédait, le mépris et l'ingratitude,

L'ami de Camoëns, le seul qui ne l'ait abandonné, l’esclave de Java mourut, On sent toute l'intensité de la douleur que dut en éprouver le pote. Seul, que va-t-il devenir ? Tous ces grands seigneurs, dont les ancêtres revivent en traits immortels dans les Lusiades, ainsi que le bas peuple, l'ont complètement oublié. O patrie ingrate! on ne survit pas à tant de malheurs. Camoëns tombe malade, on le conduit à l’Æ6pital des Pauvres et meurt avec résignation, “ Hélas! disait-il, comment se fait-il, que sur un lit si étroit, la fortune se soit plu à rassembler tant de misère ? ”

Camoëns rendit l'âme en 1579, âgé de 55 ans. On l’enterra pauvrement; pas une pierre pour indiquer où reposaient ses restes, pas un ami pour le conduire à la dernière demeure, pas une larme pour rappeler son souvonir ! Infortuné Camoëns,

Scize ans après sa mort, un savant Allemand fit élever un monument sur les cendres de l’auteur des Lusiades. Cet honneur rendu au mérite ft rougir de honte les Portugais. L’honneur national se réveilla, ct l’on s'aperçut, mais bien tard, que Camoëns était un grand poëte, un grand martyr et un grand citoyen.

Mais il semble que le malheur a voulu poursuivre sa victime jusqu'au delà de la tombe. Un tremblement de terre, survenu en 1755, dispersa ses restes, et de cet homme, il ne reste plus que ses œuvres. (1)

Les bateliers du Tage récitent les vers de Camoëns, comme ceux de Naples et de Sorrente les stances cadencées du Tasse.

Le sujet des Lusiades est la découverte d’un lointain pays révélée aux yeux d'un hardi navigateur, Vasco de Gama. Ce poëme est conforme

(1) On a retrouvé, il y a quelques années, le tombeau qui contenait les restes de l'im-

mortel Camoëns. Cette découverte a occasionné une démonstration magnifique en l’honneur du poëte trop longtemps ignoré.

au plan d'une composition épique. Le sujet et les incidents, dit l'anglais Blair, sont pleins de grandeur: à travers une espèce de désordre, on reconnaît une verve éminemment poétique, une imagination vive, des descriptions hardies. Le Camoëns n'a pas ambitionné le mérite de peindre les caractères, Vasco est le héros du poëme; c’est le seul personnage qui y joue un rôle important.

Le Dante va chercher son sujet dans l'enfer, Milton au ciel, à Camoëns appartient la mer. Personne, mieux que lui, ne sait peindre la voix de l'Océan, le murmure des grandes eaux, la profondeur des abîmes, toutes les modulations, toutes les plaintes, toutes les colères des vents. L'apparition d’Adamastor, de l’Indus et du Gange, le conseil des dieux de la mer, l’entrevue de Vasco de Gama et du roi de Mélinde, le tournoi des douze Portugais, la fin tragique d’Inès de Castro, la cour de Vénus et l'antre d’'Eole, sont autant de tableaux imposants et d'épisodes charmantes.

Mais le grand défaut de Camoëns, c’est d’avoir mêlé es dogmes du christianisme aux fables du paganisme, Le poëte ne voulait faire de tous ces dieux et demi-dicux que d'innocentes allégories, pour donner un corps à ses idées. Mais des chants dictés par l'enthousiasme ne veulent point être commentés avec des idées trop subtiles. Cette bizarre fusion des sentiments chrétiens avec la symbolique païenne nuirait plus encore à ce poème, si l’auteur, qu'on pourrait appeler le Paul Véronise de la poésie, ne se sauvait de la trivialité des détails par la libéralité de son pinceau. I] réunit à la puissance de création la sensibilité, l'harmonie du langage, la beauté de la phrase, ce qui le rend intraduisible, comme Anacréon.

Camoëns a encore laissé des recueils d’odes, des sonnets, des redondillas, des sixtines, des cancions, des élégies, des églogues ; il a touché à tout, passant en revue les aventures de sa jeunesse et les regrets de l'exil, Partout et toujours on reconnaît l’homme qui a puisé dans son propre cœur les sentiments qu’il décrit. On reconnaît, à le lire, l’homme né sous la puissante et riche nature des tropiques.

Les Lusiades sont le premier poëme régulier des modernes, le premier poëme épique écrit dans aucune langue romane,

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