‹ Histoire abrégée de la littérature [microforme]Chapitre 130 sur 221 · ARE · texte numérisé non relu

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Corneille a imité Sénèque dans sa Médée, essai qui décèle la vigueur et la force qui caractérisent l’auteur. Cette tragédie n'obtint pourtant pas les applaudissements qu'on donna en retour à sa comédie, L'illusion, “ cet étrange monstre,” comme l’appelait plus tard l’auteur.

Cependant, il était aisé de voir, pour un œil tant soit peu perspicace, que Corneille n'avait pas jusque là suivi la pente naturelle de son talent, On le lui fit remarquer. Corneille étudia l'espagnol et fit le Cid, cctte création prodigieuse du XVITe siècle. Le succès fut complet; c'était passé en proverbe : beau comme le Cid. Corneille avait dans son cabinet une traduction de sa pièce dans toutes les langues de l'Europe, sauf l'esclavone et la turque. On ne savait ce qu'il fallait admirer le plus de cette grandeur simple, de ces énergiques beautés, de cette force d'intrigue, de cette noblesse de caractère, de cette vigueur de style, de ces sentiments héroïques, ou de cet art dramatique si pleinement manifesté. Les envieux ne manquèrent pas. Corneille leur répondit avec une noble fierté dans son Æ£xcuse à Ariste :

Je sais ce que je vaux, et crois ce qu’on m’en dit,

La querelle n’en resta pas À; Scudéry, à la tête des envieux, en appela à l'Académie française. Celle-ci, pour ne pas blesser les susceptibilité de Richelieu, qui voyait dans Corneille un rival dangereux, donna raison aux détracteurs dans les Sentiments de l'Académie sur le Cid. La meilleure réponse que put faire Corneille fut les tragédies d’Aorace (1639), de Cinna (1639), et Polyeucte (1640), au-dessus desquelles il n'y a rien. Ces pièces-à, observe un critique, étaient d’une espèce inconnue, et l'on vit un nouveau théâtre. Alors, Corneille, par l'étude d’Aristote, par son expérience, par ses réflexions, et plus encore par son génie, trouva les véritables règles du poëme dramatique, et découvrit les sources du beau qu'il a depuis ouvertes à tout le monde dans les discours qui sont à la tête de ses comédies, De là vient qu'il est regardé comme le père du théâtre français. I] lui a donné le premier une forme raisonnable, il l'a porté à son plus haut point de perfection, et a laissé son secret à qui s'en pourra servir. L'honneur chevaleresque, l'enthousiasme de Ja patrie, la générosité sur le trône, tels sont les sujets des trois premiers chefs-d'œuvre de Corneille: Ze Cid, Horace et Cinna. L'héroïsme du martyr, et l'âme extatique du chrétien sont peints dans Polyeucte. La critique s'accorde à

remarquer que c’est de toutes ses pièces, celle où l'intrigue est la mieux

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conduite d’une scène à l’autre. Le dialogue est souvent exprimé avec une énergie si précise, et en vers si heureux, qu'il peut être donné à tous comme un modèle inimitable. Il y a bien certains défauts, entr'autres le personnage de Félix, presque toujours insignifiant et souvent ridicule.

Corneille avait atteint l'apogée de sa gloire littéraire. Il descendit graduellement avec ses autres pièces: Pompée, la comédie du Menteur (1642), dont le principal mérite est d'avoir révélé à Molière la véritable marche du drame comique, Rodogune, Théodore, Héraclius, Don Srnche et Vicomède. L'auteur semble parfois trouver les éclairs de génie qui avaient illuminé Le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte. Partharite n'out pas plus qu'une représentation. ‘“ Cette chute du grand Corneille, dit Fontenelle, peut être mise parmi les exemples les plus remarquables des vissicitudes du monde, et Bélisaire demandant l’aumône n'est pas plus étonnant.” Dans l'examen de Partharite, écrit dix ans plus tard, Corneille dit qu'il n'en parle presque pas pour “s’épargner le chagrin de s'en ressouvenir.”

Déchu, le grand poëte dramatique de la France chercha des consolations dans la poésie religieuse, en traduisant l'/mitation. I] avait promis de ne plus écrire de tragédies, se disant ‘trop vieux pour être à la mode.” Six ans après, en 1659, il eut la faiblesse de se rendre à la prière de Fouquet, qui voulait réorganiser le théâtre. Il donna Œdipe, puis La Toison d'or, pièces très médiocres. Il se réveilla dans Sertorius (1662), et tomba pour ne plus se relever dans Sophonisbe, Othon, Agésilas, Attilu, Bérénice, Pulchérie et Suréna (1674). Témoin de son incapacité, Corneille disait, quelques années plus tard : ma poésie s'en est allée avec mes dents.

Il resta complètement oublié, pendant les six dernières années de sa vie. À sa mort, qui eut lieu le 1 octobre 1684, cet événement fit si peu d’impression à la cour que Dangeau se contenta d'écrire dans son journal : “Jeudi, 15, on apprit à Chambord, la mort du bonhomme Corneille.”

Sous l'apparence de la rudesse, de la brusquerie et de l'humeur difficile, Corneille cachait un cœur aimant et dévoué. Au fond, il était très sociable et fut bon parent, bon père, bon mari. Il était d’une incapacité notoire pour les affaires, ce qui fait qu’il vécut toujours pauvre. Pieux, résigné, plein de foi, son frère Thomas, rapporte que pendant trente ans, il dit tous les jours son breviaire, et qu'il avait l'usage des sacrements.

“ Corneille, dit M. Fleury, est resté incomplet; il a du génie en cent

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endroits; il manque de tact en mille, même aux meilleures pages il atteint tout à coup des hauteurs sublimes, mais il tombe de même, Kes personnages sont comme lui, tout d’une pièce, tout en dehors: leurs maximes résument leur vie; s'ils changent, leur retour du crime à Ja vertu est subit (Grimald, Félix, Arsinoe) ; on sent qu’ils sont tous plus ou moins des abstractions, des opinions animées, discutant toujours en règle, même dans les monologues. Il y a à de l'avocat et du Normand, mais tous vivent d’une vitalité énergique, et, aux moments pathétiques, ils ont des élans sublimes qui transportent d’admiration et font pleurer: c’est l'idéalisation de la nature humaine à son plus haut point d'élévation morale. Toutes les femmes de Corneille, excepté Pauline et parfois Chimène, alambiquent et subtilisent leur amour, qui est bien plus de la tête que du cœur, et intéresse peu. Ces personnages sacrifiés, rivaux, maris, tyrans, ont presque tous et bien à son insu, une teinte de ridicule qui les amollit. Doué d’un merveilleux instinct pour découvrir les situations grandes et fortes d’un sujet, faire contraster et développer les caractères par la vivacité et la profondeur des réparties et grouper les personnages en masses imposantes, il manque complètement de goût et de finesse pour lier entre eux ces divers détails et donner à l’ensemble le relief et l’harmonie qui embellissent certaines parties. Il est jusqu’à huit ou dix de ses trente-deux drames qui ont un acte de trop; son style participe de cette inégalité : parfois il est obscur, entortillé, impropre, mais quand la situation ‘le soutient, tout à coup il se précise, s’élargit, tombe en large nappe agrestement symétrique, se resserre en réparties brusques et profondes et s'élance en gerbes magnifiques. Ce n’est pas seulement que cette diction si riche de ces idiotismes que Voltaire appelait des solécismes soit précisément colorée, elle tourne souvent à l’abstrait, mais elle a quelque chose de chaud dans l’ensemble, de vigoureusement dessiné, de contrasté et d’un peu tourmenté qui rappellent les peintures de Michel Ange. L'ensemble de cette poésie fait l'effet d’un pays rocailleux et misemé de crevasses et de précipices, battus par une mer houleuse, mais où croissent çà et là de vigoureux oasis de verdure, et d’où s'ouvrent de ravissantes perspectives sur une terre enchantée.”

Cette appréciation, sans trop s'éloigner de la vérité, peut paraître pointilleuse à certains esprits. N'’aurait-il pas été plus simple de dire que la véritable grandeur de Corneille consiste dans sa grandeur morale et dans la noblesse de son âme, qui est à la hauteur de tout ce que l’anti-

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quité a produit de plus héroïque, de ce que le christianisme nous a montré de plus sublime. C’est pourquoi Géruzez a observé avec raison que la passion contenue dans Corneille par des principes sévères, par une morale qui a conscience d’elle-même et qui proclame ses principes, n’est plus combattue dans Racine que par des habitudes morales ; ce frein s'affaiblit dans Voltaire, les dramaturges modernes l'ont complètement rejeté... Le principe moral a eu sur notre théâtre le sort de Ja fatalité chez les anciens, et la tragédie a été moins morale à mesure qu'elle est devenue plus pathétique.

Chez Corneille, les Romains parlaïent en Romains, les rois en rois, avec srandeur et majesté. Sa muse, c'est le dévouement ct le sacrifice, ce qui l'en fait le poëte le plus héroïque du monde, celui qui porte le plus aux grandes actions, à l'enthousiasme du devoir; c’est cette qualité du premier poëte dramatique de la France qui faisait dire à Napoléon, captif à Sainte-Hélène : St Corneille eut vécu sous mon règne il eut été prince.

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