RACINE
“Quels perfectionnements, s’écrie M. Nisard, pouvait recevoir la tragédie après Corneille? Perfectionner comprend deux choses, compléter et corriger, On ne pouvait compléter la tragédie après Corneille, qu'en y faisant entrer d’autres caractères et d'autres passions, la corriger, qu'en la purifiant de tous les vices, soit de fond, soit de language, nés de quelques fausses vues de Corneille et de l'époque où il écrivait. On demandait, après Corneille, des héros qui fussent plus des hommes, des femmes qui fussent moins des héros. On voulait une plus grande part pour le cœur et une langue sinon plus belle que celle des beaux endroits de Corneille, du moins plus exacte que celles des pièces faibles, et, en général, plus pure et plus égale.” A Racine revient l'honneur d'avoir pu réaliser le double vœu de ses contemporains.
Jean Racine naquit à la Ferté Milan, le 21 décembre 1639. Orphelin
de père et de mère, dès l'âge de trois ans, il fut placé sous la t'telle de son aïeul paternel, fit ses humanités au Collége de Bauvais, sa philosophie au Collége d'Harcourt, à Paris, et enfin à Port Royal-des-Chanips. Ka docilité jour ses maîtres égalait son ardeur pour l'étude, T1 manifesta de bonne heure un goût très vif pour la poésie et surtout pour les poëtes tragiques. Eurypide de Kalamine devint son maître favori, Doué d'une mémoire prodigieuse, il savait presque par cœur la plupart des
classiques grecs et latins. Un grand avantage qu'il eut sur Corneille c’est d’avoir été critiqué par Boileau, son ami intime; Molière et aafontaine étaient aussi ses plus gais camarades, Lafont {aient aussi ses plus gais camarades
Son premier essai poëtique fut Za nymphe de ta Seine, ode qu'il
composa pour le mariage de Louis XIV. Le roi sut l’en récompenser fastueusement, Quatre ans plus tard, il publia Ze PRenommée «ux uses, qui lui valut une nouvelle graiification du monarque.
Racine débuta au théâtre par Les frères ennemis (1664), T'héogène et Cliriclée, imitée du roman grec d'Héliodore, Ze Théboide (1664) et l'Alexandre, Ces pièces sont bien faibles si on les compare à celles qui vinrent par la suite, cependant on rencontre, dans 24/5 dre surtout, à travers une imitation maladroite de Corneille, quelques unes des qualités du poëte,
En 1667, apparut Andromaque, le premier chef-d'œuvre de Racine, où il revèle toute la profondeur sympatique de son génie. La comédie des l’luideurs (1668), imitée des Guèpes d’'Aristophane, prouve que l'auteur tait ézalement capable de réussir dans le genre comique. Pritant. cus fut reçue froidement; Boileau seul sut l’apprécier justement: voilà ce que vous avez fait de mieux, disait-il à Racine. Trois mots de Kuétone: ünvitus invitam dimisit ont donné naïssance à Bérénice, %Voïà sans doute, dit Voliaire, la plus faible des tragédies de Racine qui sont restées au théâtre: ce n’est pas une tragédie, mais que de beautés de détails! et quel charme inexprimable règne presque toujours dans la diction. Pardonnons à Corneille de n'avoir jamais connu ni cette pureté, ni cette élégance, mais comment se peut-il que personne depuis Racine n'ait approché de ce style enchanteur.” La Bérénice de Racine fut jouée trente fois de suite, et le grand Condé répondait à ceux qui la critiquaient :
Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, Et crois toujours la voir pour la première fois.
Jusqu'ici Racine n'avait mis sur la scène que des Grecs ou des Romains, il dût done exciter la curiosité avec son Bajuzet (1672), où l'on peut admirer des mœurs et des coutumes toutes nouvelles. A la première représentation de cette pièce, Corneille qui était placé près de Segrais, lui dit tout bas: % Les habits sont À la turque, mais les caractères sont à la française. Je nele dis qu'à vous pour qu'on aille pas croire que je parle par jalousie.” Cette remarque est juste quant aux
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caractères de Bajazet et d’Athalide seulement : on admirera toujours le rôle de Roxane et celui d’Acomat, qui seuls peuvent faire vivre la pièce.
“ Racine, observe La Harpe, avait fait voir dans Acomat ce qu’il pouvait mettre de force dans un personnage d'imitation; il fit voir dans Mithridate avec quelle énergie et quelle fidélité il savait saisir tous les traits de ressemblance d’un modèle historique. On retrouve chez lui Mithridate tout entier ; son implacable haine pour les Romains, sa fermeté et ses ressources dans le malheur, son audace infatigable, sa dissimulation profonde et cruelle, ses soupçons, ses jalousies, ses défiances.”
Sa réception à l'académie française date de cette époque, 1673.
Iphigénie vint mettre le comble à la gloire de Racine. Voltaire resarde cette pièce comme le modèle des tragédies. Beauté de tous les temps et de tous les pays, s'écrie-t-il! Malheur au barbare qui ne voit pas ton mérite! Plhèdre parut en 1677, trois jours avant celle de Pradon, que la cabale des envieux de Racine a cru pour un moment rendre supérieure,
Dévoûté, Racine renonça au théâtre dans toute la splendeur et la force de son talent ; il avait alors 36 ans.
Ce ne fut qu'après un silence de douze ans qu’il composa son Æsther pour être jouée dans la maison de St. Cyr (1689). Le succès de cette pièce fut prodigieux. Elle est imitée du système dramatique des anciens. Racine reconnaissait qu'elle n'avait pas toute la grandeur du poëme dramatique, péchant contre l'unité de lieu et n'ayant que trois actes. Il réolut donc de traiter un autre sujet d'Écriture-Sainte. “Il aura bien de la peine à faire mieux qu'Æsther, disait Mme de Kevigné; il n’y a plus d'histoire comme celle-là. C’est un hazard et un assortiment de toute chose, car Judith, Booz, Ruth ne sauraient rien faire de beau, Racine à pourtant bien de l'esprit, il faut espérer.” Et l’on espéra pas en vain; Athalie parut en 1691; l'ouvrage, suivant Voltaire, le plus approchant de la perfection qui soit jumuis sorti de la main des hommes.
Athalie ! s'écrie LaHarpe, qui peut méconnaître cette création majestueuse, cette simplicité touchante et sublime, cette diction céleste qui semble inspirée par la Divinité ! c'est 1, qu'à l'exemple de Sophocle, qui se montra dans les chœurs légal de Pindare, Racine puise avec tant de facilité et de bonheur à un genre de composition qui, dans notre lang ue surtout, est infiniment éloigné du style de la scène; c’est dans les chœurs
d’Athalie, ainsi que dans ceux d’Esther, qu'il donne à notre idiôme poétique, plus de pompe, d'harmonie, d’onction, de douceur et de variété qu'il n’en eut jamais, et que, fait pour être en tout un modèle, il nous laisse les monuments les plus beaux de la vraie poésie lyrique.
Cette pièce mérite une courte analyse.
Acte J. La pièce s'ouvre par un dialogue entre Joad et Abner, dans lequel le premier appelle les promesses du Seigneur sur la conservation de la race de David, et fait pressentir que le dernier rejeton de cette race n’est pas encore péri. Dans la scène suivante, il déclare à Josabeth, son épouse, qu'il est temps de faire connaître ce prince, qu'elle a dérobé aux poursuites d’Athalie.
Acte II. Zacharie, fils du grand-prêtre, vient annoncer qu’Athalie est entrée dans le temple et qu’elle est frappée à la vue du jeune Eliacim, Bientôt, la dame arrive et demande qu’on lui amène l'enfant, Elle lui fait subir un interrogatoire qui amène à chaque instant, de la part du jeune prince, des réponses qui font trembler sur son sort. Cette scène est peut-être la plus belle qu'ait produit le génie dramatique.
Acte III. Athalie envoie Mathan, prêtre de Baal, demander à Josabeth de lui envoyer Eliacim. Ilest chassé avec déshonneur par Joad qui annonce à son épouse que les Lévites sont réunis pour assister au couronnement du jeune roi. Animé d’un esprit prophétique, il prédit, dans le plus sublime langage, les destinées de Joas, de la synagogue et de l'Eglise.
Acte IV. Joad fait connaître à Joas sa condition. Avant de le sacrer roi, il lui fait jurer d’être fidèle à la loi du Seigneur.
Acte V. Joad informe Athalie par Abner que, si la reine veut se rendre au temple ‘sans être accompagnée de troupes étrangères, il lui fera connaître ce qu'est Eliacim. Athalie s’y rend et demande l'enfant, Un rideau tombe, laissant voir Eliacim la couronne sur la tête, environné de Lévites armés. Athalie lance mille imprécations contre Joad et Joas. On l'entraîne au dehors et un lévite vient annoncer sa mort et la joie du peuple.
Voilà tout le fond de cette pièce. Le poëte y émeut sans intrigue, seulement par la force de la poésie et de la pensée. Les caractères sont fortement tracés, le chant des chœurs est élevé, les prophéties de Joad ne peuvent être surpassées; tout est grand et sublime, Cependant Athalie fut reçue avec froideur, Elle ne fut jouée que dans les salles du
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palais de Versailles par les Demoiselles de St. Cyr. Racine crut s'être abusé, et il en fit l’aveu à Boïleau. ‘ C’est votre chef-d'œuvre, répondait celui-ci, je m'y connais, le public y remédiera.” La prédiction s'accomplit, mais Racine n'eut pas le temps de jouir de son triomphe.
Louis XIV, dont le goût si éclairé savait apprécier les hommes de génie, se plût à prodiguer à Racine les gratifications et les faveurs. Il le it trésorier et gentilhomme ordinaire ; il lui accorda les entrées et un appartement au château et l'admit fréquemment dans son intimité, lors même qu'il ne recevait aucun de ses courtisans, Toujours bien accueilli à la Cour, Racine n'y allait plus les dix dernières années de sa vie que pour les devoirs de sa charge et les intérêts de sa famille. Tout son bonheur, tous ses plaisirs étaient concentrés dans ses affections domestiques" Nul ne fut meilleur époux et plus tendre père.
L'éducation de ses enfants était sa grande affaire. Il faisait chaque jours sa prière en commun avec sa femme, ses enfants et ses domestiques; il leur lisait et leur expliquait l'évangile; il aidait de secours beaucoup de parents éloignés; il savait se conserver les moyens d'être généreux envers ses amis et les pauvres, par beaucoup d'ordre et d'économie, Atteint, depuis plusieurs années, d’un abeès au foie, Racine mourut dans les plus grands sentiments de religion, le 22 avril 1699, à l'âge de 60 ans (1).
L'élégance et la délicatesse d'Eurypide, la profondeur majestueuse et la pureté classique de Sophocle, quelques rares accents de l'ardent Eschyle se réunissent dans le style de Racine, pour en former un tout harmonieux et enchanteur. Il puise toute sa force, toute son exquise pureté, toutes ses inspirations si tendres, si touchantes, si délicates, dans la foi chétienne ; son génie a pris l'éclat de son âme. Quand il parle, tout s'anime dans sa bouche, tout prend un air de vie et d’allégresse, Shakespeare a été surnommé l'Eschyle anglais, Corneille le Sophocle moderne, Racine l'Eurypide français. Moins fécond, moins sublime que Corneille ; il est plus sage, plus soutenu, mieux guidé par une pureté de goût dont personne n'approche; Racine c'est le poëte du sentiment, Corneille, le poëte du devoir; Corneille domine par l’idée, Racine l'emporte par l'exécution, On ne peut guère reprocher à l’auteur d'Athalie que prodiguer trop d'amour ; ses flots de tendresse peuvent amollir certaines imaginations,
(1) D'Exauvellez,
918 ji! DÉ LA LITTÉRATURE,
Thomas Corneille (1625-1709), frère du précédent ‘est, dit Voltaire, un homme d'un grand mérite et d'une vaste littérature ; si vous exceptez Racine, auquel il ne faut comparer personne, il était le seui écrivain de son temps qui fut digne d'être le premier au-dessous de son frère.” Après avoir écrit quelques comédies, il publia cinq tragédies, dans l’espace de quatre années: T''mocruie, Bérénice, La mort de l'Empereur Comode, Durius, et Stilicon. Il composa son Ariane en dix-sept jours. Dans le Comte d'Essec, il n'a pas assez respecté l'histoire, ‘% Dans les quarante-deux ouvrages que Thomas fit pour le théâtre, on reconnaît l'art de conduire une pièce, d'amener les situations, de les varier, de leur prêter un intérêt touchant, Mais le style, qui seul fait vivre les œuvres, est trop souvent chez lui privé de force, d'élégance et d'harmonie, Ses vers ressemblent, la plupart du temps, à une prose commune, incorrecte et négligée (1).
Il était doué d’une mémoire prodigieuse, d’une politesse exquise, d’un cœur tendre et aimant ; sa conversation était fort agréable,
Quinault (1635-1688) trop loué par Voltaire, et trop dénigré par Boileau, est le créateur de la tragédie lyrique. L'opéra d'Armide est son chef-d'œuvre, ct c’est à peu près tout ce qui lui a survécu.
La France littéraire grandit démésurement à cette époque avec trois hofnmes illustres : Molière, Lafontaine et Boileau.