JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU
À la décadence de ce vaste étât que le faste de Louis-le-Grand avait entouré d’une auréole éclatante, on vit sortir, en même temps, de la boutique de deux artisans, deux hommes qui ont honoré les lettres ; chacun à la tête d'une école, ils ont lutté longtemps, pour savoir à qui appartiendrait la palme de la poésie lyrique. C'’étaient Lamothe et Rousseau ; le dernier fut vainqueur, et on le proclama le plus grand poëte lyrique du siècle de Louis XIV.
Jean Baptiste Rousseau naquit à Paris, le 6 avril 1670. Il reçut une excellente éducation dans les meilleurs séminaires de la capitale; il s'y fit remarquer par la facilité avec laquelle il composait de petites pièces de vers. À 20 ans, on recherchait sa société,
Ses premiers essais furent une satyre qui lui fit beaucoup d’ennemis et peu d'admirateurs. Il se tourna vers la poésie dramatique, mais ii ne
(1) Montesquieu.
(2) Saucié,
réussit guère, Enfin, il s’inspira des chants sacrés, et dès son début en ce genre, il se plaça à la tête de tous ses contemporains,
Faussement accusé par la coterie philosophique d'être l'auteur de couplets remplis d'obcénités et d’avoir suborné des témoins dans le procès que lui fit le géomètre Saurin, il quitta la France en 1712, par un arrêt qui lui fermait pour toujours les portes de sa patrie, Il traîna une malheureuse existence en Suisse, en Allemagne, en Angleterre et dans les Pays-Bas.
Il publia, en 1712, une édition complète de ses Œuvres, 2 volumes in-4o, qui lui rapporta plus de 10,000 écus, somme considérable pour le temps, et qui prouve l’empressement avec lequel on recherchait ses écrits, Ses Psaumes, ses Odes, ses Cantates et ses Epigramvmes sont sans contredit ses meilleurs écrits.
Il mourut à Bruxelle, après un exil de 30 ans, ce qui a fait dire de lui :
Voilà l’abrégé de sa vie
Qui fut trop longue defmoitié :
Il fut trente ans digne d’envie, Et trente ans digne de pitié.
Jean Bte. Rousseau a su réunir, en plusieurs endroits, la raison d'Horace aux désordres de Pindare, les grâces d'Anacréon à la pompe de Malherbe, Dans sa vie comme dans son talent, on distingue deux hommes: l’homme et le poëte du siècle de Louis XIV, le poëte et l'exilé du XVIIIe siècle.
Les derniers écrits de Rousseau appartiennent à l'esprit de licence, de faux goût, et d’incorrection propres au XVIIIe siècle, S'il avait été plus véritablement pote, s'il avait été doué d’une imagination plus féconde, d'une âme plus enthousiaste, plus ardente et mieux inspirée, il n'aurait guère de rival ; il possède à un haut degré les talents qui charment l'esprit: langage harmonieux, pureté de style, variété de couleurs.
Suivant M. Fleury, certains critiques ont cherché à donner à J. Bte. Rousseau une importance exagérée. ‘On ne peut disconvenir, dit-il, que ses Psaumes ne contiennent des strophes fort belles, mais inférieures aux chœurs de Racine, qui, lui-même, est resté bien loin de leur modèle commun : la Bible. On ne peut nier non plus que dans ses odes, il ny ait des périodes magnifiques, de brillantes images exprimées avec une vigueur et surtout une grande science de verification; que ses cantates ne soient riches de grâce, de force et d'harmonie; mais il faut reconnai-
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tre aussi que son enthousiasme est trop souvent factice et déplacé dans les sujets qu'il traite; que ses écrits également vides de pensées et de passion, ne sont qu'une suite d'images empruntées partout, liées par une phraséologie abstraite, vague et entortillée, et que toute cette science de adence et d'harmonie ne sert qu'à habiller des lieux communs et à produire des œuvres mortellement ennuyeuses pour ceux qui ne mettent pas toute la poésie dans une pompeuse élégance, dans le poli et la sonorité du rythme, Les épîtres et les allégories presqu'entièrement écrites dans cet affreux jargon qu'on appelait style marotique, bien qu'il n'appartienne à aucune langue ni à aucune époque, sont sacrifiés par les prôneurs mêmes du poëte, Il en est autrement de ses épigrammes, nul n'en a fait un si grand nombre et d'aussi vivement tournées; il est seulement à regretter qu'il y en ait tunt d'obscènes, Toutes, néanmoins, sont loin d'être à lui; de même que pour ses odes, il mettait à contribution Racine et la Bible, il exploitait pour ses épigrammes nos vieux écrivains, et parfois il se contentait de changer quelques vers à leurs ouvrages pour en faire le sien, Au reste, il avait érigé les emprunts en système. ‘La pensée disait-il, appartient au philosophe et à l’orateur; ce qui fait le poëte, c'est l'expression.”
C'était aussi l'avis de l’école de Delille, qui vivait sur ce fameux dicton: ce qui n'a été dit qu'en prose n'a pas été dit,
Louis Racine (1692-1763) avait de grands talents pour la poésie dramatique : mais le scrupule et une décence exagérée pour la mémoire de son illustre père lui firent diriger son talent dans un autre genre. Son poëme de la Grâce a cependant quelques étincelles du feu dramatique mal conteau chez le jeune homme. Son poëme, la Religion, est une paraphrase régulière et élégante des fragments de Pascal et des inspirations de Bosuet, Ses réflexions sur l'Art dramatique et sur la poésie prouvent un voût sûr, un esprit pénétrant. Excellent cœur, fils dévoué, admirateur passionné de son père, tendre, aimant, toujours prêt à sacrifier ses plus chères espérances au devoir, Louis Racine, répète à chaque instant, ne pouvant contenir l’amertume de son âme et trahissant ses sentiments les plus secrets :
Et moi fils ignoré!d’un tel père.
La vie de Louis Racine ne fournit point certainement une page éclatante à notre histoire littéraire ; mais elle est marquée d’un cachet
à pa, 1 on ressent une sympathie mêlée de tendresse et de respect pour cet homme plein de vertu et de talent et qui a toujours sacrifié le talent à la vertu. Dans cette figure touchante et grave se réunissent le versificateur accompli, le poëte élégant, le fils pieux, le père aimant et désolé, l'homme blessé mortellement dans ses sentiments les plus chers comme dans sa gloire, et se résignant à son sort avec une grave et chrétienne douleur. (1)
On a encore de L. Racine une traduction du Paradis perdu de Milton que celle de Delille a fait oublier. Sa poésie est parfois trop sèche; il n’a pas su mettre à profit les grandes images que les sujets qu'il a traités lui fournissaient, Le poëme de la Æeligion est supérieur à celui de la Grâce.
Le Franc de Pompignan (1709-1784) après avoir écrit quelques tragédies dont la meilleure est sa Didon, s’'essaya dans la poésie lyrique
et religieuse. l Rarement il peut s’éléver jusqu’à l'inspiration. Son ode sur la mort ji
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La même décadence se faisait sentir dans la poésie dramatique. Partout on apercevait les ravages de limitation. ‘ Si, parfois, on entrevoyait quelques grands effets tragiques dans la vérité de l’histoire ct dans la libre hardiesse d’un théâtre étranger, on les ramenait aux conventions de notre scène, et au milieu même d’une pensée originale, on évitait toute nouveauté dans les formes extérieures du drame. (2)
Le Manlius de La Fosse (1653--1708) l'Andromic de Campistonon et l'Amasis de la Grange-Chancel: trois écrivains de l’école de Racine, le prouvèrent, Crébillon fit époque dans l'histoire du théâtre français es en hâtant la décadence. Etranger aux modèles de l'antiquité; dé- à pourvu de pensées grandes et profondes, écrivain sans correction et sans harmonie, Crébillon a pour lui une certaine vigueur native. Corneille élève les âmes par le sentiment et l'admiration, Racine triomphe du cœur par les émotions et les sympathies qu’il excite, Voltaire l'ébranle, le trouble et lui arrache des cris; Crébillon le frappe et l'étonne par je ne sais quoi de sombre et de fort qu’il sait donner aux passions.
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“ Corneille disait-il, a pris le ciel, Racine la terre, il ne me restait plus que l'enfer, je m'y suis jeté à corps perdu.” Heureusement, ou plutôt, malheureusement, il n’est pas si infernal qu'il le croit; et ces personnages qui devaient nous faire peur, ou bien ne sont que déclamatoires dans un langage rude et inculte, ou bien, ce qui est moins pardonnable, entremélent de fadeurs leurs rôles homicides, (1) Sa meilleure pièce est Rhadamiste et Zénobie, jouée en 1711.
Le fabuliste La Mothe voulut réformer le théâtre, en renversant la loi de la tragédie qui veut :
Qu'en un jour, qu’en un lieu, un seul fait accompli. Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli.
Il composa son Œdipe pour appuyer ses opinions et la question resta indécise,
Dans la comédie, ce n’est que longtemps après Molière qu'apparaît Resmard, auteur du Joueur, pièce de caractère en cinq actes. L'auteur a plutôt fait un portrait que peint un caractère. La gaicté, la serve, et même l'esprit ne font pas défaut dans les Ménechmes et le Légataire, mais la morale est absente. Il n'a su mettre en scène que des fripons et des extravagants, sans même leur donner un caractère proprement dit.
Dancourt (1621-1766) a voulu ridiculiser les prétentions de la bourgeoisie dans ses Bourgeois de qualité, pièce très enjouée; L'usurier gatilhomme, par Legrand ; le Double veuvage, l'Esprit de contradiction, Le mariage fait et rompu, ete, par Dufresny, tendaient au même but.
Depuis le commencement du XVIIIe siècle, un fait semble dominer tous les autres : un mépris général pour l'autorité et pour la religion. Mais, on sent qu'il n'y avait encore rien de décisif, Evidemment, les quelques hommes de talent qui étaient apparus n'avaient pu imprimer un mouvement déterminé aux idées nouvelles et donner à la littérature du XVIIIe siècle un cachet particulier. On attendait done un homme qui fut le représentant, l’expression de cette époque. Il ne se fit pas attendre et la roue de la fortune montra à l'univers la figure ironique de Voltaire,
(1) Saucié,