BUFFON
Buffon (1707-1788), après avoir traduit la Statistique des végétaux de Hales etle Truité des fluxions de Newton, publia, après dix années d’un travail laborieux, la Théorie de luterre, On ne pourrait débuter plus audacieusement et d'une manière plus imposante, ‘Ni l'infini du monde réel, ni l'infini du possible n'effraient son imagination. Il entreprend de tout raconter, en remontant à l'origine de tout; et dans une tâche où l'immensité des faits accable, il ajoute sans crainte l’immensité des hypothèses.” (1)
Il a découvert ou plutôt entrevu ce que Cuvier a ensuite développé.
L'histoire de l'homme place Buffon à la tête des meilleurs écrivains et des plus grands penseurs de son siècle: anatomie, physiologie, descriptions techniques, il a accumulé, il assemble tous les éléments qui peuvent servir à édifier son œuvre. C’est là qu’il se montre si grand naturaliste; c’est là que son style se moule à sa pensé pour ne former qu’un tout, et c’est encore là qu’il fait si courageusement sa profession de foi dans sa belle description de l’Homo duplex, proclamant hautement la distinction de l'âme et du corps, rejetant avec toute la noblesse de sa grande âme et toute la chaleur de son argumentation le matérialisme de Diderot, le scepticisme de Voltaire, la sensation transformée de Condillac.
La partie la plus populaire de son œuvre est la description des animaux, Son talent a su triompher des obstacles qui se pressaient sur sa route ; il a su, avec une rare habileté, joindre l'imagination à la science, “Souvent, avec une préoccupation savante, qui n’est pas moins expressive que la naïveté du fabuliste, il transporte à la peinture morale des animaux plus d’un trait emprunté à la nôtre, et il décrit leurs forêts et leurs déserts par la force de l’imagination, comme s’il les avait parcourus. Quoiqu'on ait dit, la bonté du cœur n’est pas étrangère à ses écrits. S'il a oublié le chien de l’aveugle, et avec lui l’image chrétienne du malheur et de la charité, il n’est aucun bon sentiment qu'il ne cultive et ne rappelle l’amour de la paix, de la vertu, de la gloire.” (2)
(1) Villemain: Tableau de la Littérature au X VITIe siecle. (2) Id.
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Buffon publia, en 1778, les Æpoques de la nature où il modifie les théories immémoriales du globe qu'il avait établies dans ses Z'héories sur lu terre. C'est le chef-d'œuvre de cet écrivain : il occupa cinquante années de sa vie, Ce n'était pourtant qu'une partie du plan immense qu'il s'était tracé. Il réunit dans cet ouvrage l'élévation du point de vue, la pompe et la majesté des images, la noble gravité des expressions, la marche forte et savante des idées, l'harmonie soutenue du style. 11 recopia cet ouvrage dix-huit fois, et il était âgé de 78 ans, lorsqu'il y mit la dernière main. Son dernier ouvrage est son Zraité sur l'aimant, Son dessein était de parcourir la création toute entière, depuis l'homme jusqu'aux minéraux, ‘Ce cercle immense, il n'en a sans doute parcouru que quelques rayons ; et là même, il a choisi sa part de travail, et s’est fait aider pour le reste. Malgré ces omissions et ces secours, son effort n'en fut pas moins prodigieux., Dans cet effort, ce qu'il y a d'éminent et de rare, ce sont les considérations générales, la philosophie de la science et l’art de peindre, le génie de l'expression, Par les premières, nous n’entendons pas les hypothèses de Buffon, ses systèmes sur l’origine du monde ; nous touchons à ce qui a le mieux marqué la force de son esprit, ses vues profondes sur la topographie du globe, sur les différences entre les animaux des deux continents, sur leur dégénération, sur le mécanisme des espèces supérieures, sur l'unité de l'espèce humaine : neuves et indépendantes, les unes favorables, les autres contraires à la philosophie de son temps, mais toujours pour des raisons originales. Qui donc avant lui, en saisissant de si haut et d’un regard si ferme, toute la configuration du globe, avait en même temps découvert et expliqué les rapports de toutes les espèces vivantes avec les accidents et les divisions naturelles du climat, C’est là surtout que Buffon semble sublime, C’est là que ses généralités paraissent non des conjectures, mais un ensemble de vérités aperçues et comparées d’un seul coup.” (1)
Buffon, en homme de génie, a prouvé qu'il pouvait écrire sur toute chose—A sa réception à l’Académie, il fit son Discours sur le style, que l'on admirera toujours, et où il donne l'exemple, en même temps que le modèle,
Vauvenargues (1715-1747) vécut malheureux, et ses écrits respirent la mélancolie, I] débuta par son Zntroduction à la connaissance de l'es-
() Villemain,
prit humain qui fut suivi des Muximes morales et des Dialogues des Morts, Ecrivain correct, philosophe sensé, critique supérieur, moraliste profond, Vauvenargues, s'il n'eut pas subi l'influence des idées de son siècle eût occupé peut-être la première place après Fénélon, car conime lui, il a une âme compatissante, sympathique, tendre, amoureuse, [a vérité le tourmente, il faut qu'il se rende raison de tout ce qu'il ressent ; il n'a pu étouffer les remords ; il avoue, il reconnaît, il n'était pas fait pour douter, son amour pour la vérité lui arrache des aveux que Voltaire son ami, aurait préféré qu'il eut tû. Mlle. Pauline de Meulan (1) a ainsi défini son talent: “ Labruyère a peint de l'homme l'effet qu'il produit dans le monde; Montaiene les impressions qu'il en reçoit ct Vauvenargues les dispositions qu'il y porte.”
Duclos (1704-1772) marque le rôle que joua la philosophie sur la littérature au XVITLe siècle, TE a écrit des romans et des contes de fées en philosophe. Peintre de mœurs, analyste, chroniqueur, il avait un talent tout particulier pour fixer l'attention du lecteur sur les traits sur lesquels il voulait appuyer. Ses Considérations sur les mœurs, ses mémoires, ete., sont écrits sans prétention, sans artifice; c’est l'œuvre d'un honnûte homme.