DELILLE
Jacques Delille naquit en Auvergne, le 22 juin 1738.
I] fit de bonnes études, enseigna les humanités au collège d'Amiens et au collège de la Marche, à Paris, et fut admis membre de l'Académie Française en 1774.
La tourmente de la révolution française interrompit ses travaux en l'exilant de la France. Il succomba à une attaque d’apoplexie, le ler mai 1813, à l'âge de 55 ans. Il emporta dans la tombe l'admiration de ses concitoyens,
On le connaît sous le nom de l'Abbé Delille, il porta en effet, pendant quelque temps, l'habit ecclésiastique, mais ne prit ‘amais les ordres, Ses œuvres forment 16 vol. in-8.
Tissot, son successeur au collége de France, a judicieusement jugé l'élécant traducteur français.
“ La traduction des (reorgiques forme à elle seule un titre de gloire; son Enéide, semée de beautés du premier ordre, et plus nombreuses qu'on ne pense, est encore un monument, malgré des imperfections reconnues; sa traduction de Milton, écrite en vers par un homme aveugle et âgé de plus de soixante ans, passe pour un prodige, même aux yeux des anglais. KSile joïme de l’2magination nons venait de l'antiquité, nous en parlerions avec enthousiasme, car l’auteur y a deployé tous les genres de talents poétiques, mais la reconnaissance et l’amité ne peuvent que reconnaître le. reproches que la critique adresse à Delille, Il man-
) Maury : Essai sur l'éloquence de la chaire.
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que de composition et d'ordonnance, il ne sait pas faire un ensemble dont toutes les parties s'enchaînent avec art; son style, souvent digne des plus grands maîtres qu’il surpasse quelquefois par la richesse des couleurs et le charme d’une harmonie naturelle et savante, n'a point d'abandon et de naïveté ; il offre aussi des défauts graves et d'autant plus contagieux qu'ils sont brillants comme ceux de Pope. Il faut lire Delille, l'étudier, jouir de la magie de ses vers, mais ne pas imiter sa manière et suivre sa dangereuse école.”
Outre les ouvrages cités plus haut, il a encore laissé une hymne à l'Etre Suprême, un dithyrambe sur l'immortalité de l'âme, l'homme des champs, le poëme des trois règnes de la nature, ses premières poésies, et la conversation. Lorsqu'il mourut, il s'occupait d'un poëme sur la vieillesse,
Delille a été trop loué dans son temps, et on le rabaïsse trop aujourd'hui: une partie du poëte a d'ailleurs péri toute entière avec lui; le côté mondain de son talent, at-on dit, a complétement disparu ; ses vers qui nous paraissent souvent froids et peu naturels, en passant par sx bouche, avaient un charme inconcevable. On a dit de lui que c'était un dupeur d'oreille : c'est à une qualité malheureuse pour un poëte, les succès présents nuisent aux succès durables, Delille a un caractère particulier : ilest le poëte de la nature au XVIITe siècle ; i] l'avait un peu trop vue de la fenêtre du salon, mais il la voit, il la sent et la reprodu't plutôt, il est vrai, à la manière de Rapin et de Vaunière qu'à la ruamère de Virgile qu'il avait pourtant traduit : le grave caractère du poëte latin manque à Delille; le plan, l'originalité lui font défaut, Il compose une suite de petits tableaux, élégants, corrects, jolis, plus souriants que vrais; mais il les réunit du mieux qu'il peut, Il occupe au XVIIIe siècle une place qu'il n'a pas rempli; ni lui ni son époque ne se sont doutés que les véritables poëtes de la nature écrivaient en prose, et que J, J. Rousseau et Bernardin de $t. Pierre effaçaient Saint Lam. bert et Delille.
Lebrun (1729-1807) a composé des Odes, des Epîtres, des Elégies,
des Epigrammes, les Veillées du Parnusse et son poëme de /4 Nature,
La mythologie dont il fait un trop grand usage, donne à son vers un ar guindé et roide, Malfilâtre (1733-1767) vécut misérablement ; ce qui à lait dire à Gilbert, un autre délaissé :
La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré,
Il aspirait, dit M. Villemain, aux grandes beautés dans la composition et dans le style. Ses fragments traduits de Virgile, ébauchés, mutilés et parfois incorrects, semblent l'essai d'un art antique et nouveau, qui ramène notre langue aux hardiesses de Racine ; il fait paraître un peu timide la versification de Voltaire, Son poëme de Narcisse dans l'ile de Vénus, la seule chose qu'il ait achevée, respire une molles de langage et une naïveté d'élégance préférables aux efforts de la plus savante poësie, Enfin, il avait l'accent lyrique, si rare de son temps, et ila fait pour l'Académie de Rouen une ode admirable sur Le système planétaire,
Gilbert (1751-1780) a écrit deux odes sublimes, entr'autres: le Jugement dernier et Le candidat d'Ouessant. Il a aussi excellé dans la satyre, Les inégalités, les incorrections, quelques fautes de goût ne l’'empêchent pas d'occuper un rang distingué parmi les poëtes de son temps. La sutyre du XVIIIe siècle, et celle qu'il a intitulée Won apologie, se distinguent par l’éloquence de la diction et la chaleur du sentiment.
L'abbé Morellet (1727-1819) faisait partie de l'armée philosophique du XVIIIe siècle, et appartenait à l'école des économistes, Kes écrits correspondent toujours à un but pratique. Il débuta par son Petit écrit sur une matière intéressante, dans le genre de Swift, pour défendre les protestants, Il a écrit la plupart des questions théologiques dans l'Encyclopédie. I fut conduit à la Bastille pour la Vision de Charles Palissot, pamphlet acerbe et piquant. Il publia, en 1763, ses Æéflerions sur les préjugés qui s'opposent à l'établissement de l'inoculation, et en 1774, un traité De la liberté d'écrire et d'imprimer sur les matières d'admi. nistration, La révolution française ayant éclatée, il publia plusieurs écrits courageux et traduisit, pour vivre, des romans anglais,
Thomas (1732-1785) s'est illustré par ses Ælogeset son Essai sur les ÆEloges. ‘Il appliquait, dit M. Villemain, à l'étude des lettres une imagination forte, quoique dépourvue de création et de variété, un talent de style cultivé par le travail le plus opintâtre, un goût qui manquait un peu de délicatesse et de naturel, une âme plus élevée que sensible et dont l'enthousiasme ressemblait à l'exagération. Qu'un rayon de plus, qu'un rayon du feu sacré fut descendu sur cette âme généreuse, et il eut été grand orateur.” L'éloge &e Marc-Aurèle, le panégyrique de Descartes sont autant de chefs-d'œuvre, on a publié, après sa mort, auelques fragments d'un poëme qu'il avait commencé sur Pierre-le-Grané et qu'il avait intitulé la Pétréide, N'1 manque d'intérêt en certains endroits, on trouve ailleurs de belles tirades.
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LITTÉRATURE FRANGAISE, 859
Barthelémy (1716-1795), cet autre ami de j'antiquité, a fait l’histoire critique du génie de la Grèce dans le Voyage d'Anacharsis, répertoire considérable où l’auteur a eu le talent de consigner tout ce que l'art a produit de beau dans la poésie, la peinture, l'éloquence, où il sait entremêler les descriptions, faire la topographie exacte des lieux, Le style de l'abbé Barthélemy est brillant, rapide, flexible, se prête aisément à tout ce qu'il veut raconter, D'un trait, d’un coup de pinceau, il vous montre une colonne, vous peint un temple, vous découvre une statue enfoncée sous la poussière des siècles. Il n’a pas toujours su se rappeler qu'il écrivait les mœurs de la Grèce antique en vous transportant tout à coup dans un salon moderne ; s’il traduit quelques extraits modèles de la littérature grecque, le style perd sa simplicité antique pour l'affectation et la fausse élégance du XVIITe siècle. Au reste, nul ne possède aussi parfaitement une connaissance plus approfondie de la littérature, et de l'histoire de la Grèce.
Ducis (1737-1816) donna au théâtre son Œdipe chez Admète, imité du théâtre grec. Il a aussi traduit en vers francais les principales pièces de Shakespeare. Cette innovation hardie était incomplète et fausse, car d'après M. Villemain, au lieu de lui reprocher quelques vers incorrects et durs, il faillait lui dire: ‘“ Prenez garde! vous innovez beaucoup et vous n'innovez pas assez. Vous allez prendre des tragédies de Shakespeare, génie vaste et sans frein qui déroulait, dans la libre irrégularité de ses plans, les grands tableaux du moyen âge et mettait tout un siècle et tout un monde sur la scène, Vous conservez quelques unes de ses idées, ses sujets, ses expressions; puis vous l'enfermez dans le monde antique et moderne de la tragédie française, mais ce v'est plus Shakespeare.” La seule pièce où il a montré de l'originalité est sa tragédie d’Abufur, Sa poésie en est énergique et la conception de l'ensemble régulière,
Florian (1755-1794), le premier des fabulistes français après Lafontaine, a écrit des Contes, des Nouvelles une Ælégie sur Ruth et Booz, un Précis historique sur les Maures, ete, mais il doit surtout sa réputation
littéraire à ses Fables qui sont en général fort jolies ; son coloris manque
de force, son feu sans jamais répandre beaucoup de chaleur, jette souvent de beaux traits de lumière.
Bernardin de Saint Pierre (1737-1814), le plus séduisant coloriste de son temps, fit briller aux yeux du XVIIIe siècle les plus pures images
de la nature; mais il ne décrivit pas comme Delille. Pour décrire, il ne regarda la nature que pour être ému dans tout ce que l’âme de l’homme
peut enfermer de plus religieux et de plus intime; il ne fut pas seulement un écrivain* pittoresque, il fut un poëte, un moraliste, Avec un instinct de goût, il comprit qu'à ce public rassasié et dédaigneux, il ne suffisait pas de montrer les beautés vulgaires qui l'entourait, I] avait vu cette riche et puissante nature des tropiques; il la rendit avee d'éblouisantes, d'immortelles couleurs: mais surtout il en anima le tableau par des impressions morales ; et dans cette nature qu'il sentait si bien, il ne vit, il ne conçut rien d'aussi grand que la beauté de l'âme et le spectacle de l'innocence ou de la vertu sous les regards de Dieu. Voilà sa puissance et son originalité qui ne passera pas. Un soin munitieux des détails, une exactitude, une belle imagination l'ont fait peintre ; mais les sentiments religieux dont il est rempli l'ont fait poëte, gagnant les âmes à l'attrait de sa parole.” (1)
Tout le monde a lu la charmante pastorale Paul et Virginie, La Chaumière indienne, critique fine mais souvent injuste de la société, les Etudes de la nature, et les Harmonies de lu nature sont ses principales productions.
Beaumarchais (1732-1799) est ie Rabelais du XVIIIe siècle ; ses 2/6. moires lui ont acquis une réputation colossale, J'ai lu, dit Voltaire, tous les mémoires de Beaumarchais, je ne me suis jamaistant amusé, Ces mémoires sont ce que j'ai vu de plus singulier, de plus fort, de plus hardi, de plus comique, de plus intéressant, de plus bumiliant pour «cs adversaires, [l se bat contre dix à douze personnes à la fois et les terrasse comme Arlequin Sauvage terrasse une escouade du guet.” I] blesse parfois la vérité et la décence, et voue la magistrature au ridicule dans ses comédies. [la attaqué la vieille société avec hardiesse, dans le Barbier de Séville et le Mariage de Fiquro.