BÉRANGER
Pierre Jean de Béranger est né, le 19 août 1780, dans ce Paris, plein d'or et de misère, comme il l'a dit lui-même; dans ce Paris, ville de
(1) Essais de morale et de critique.
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Républicain sincère, mais ébloui par la gloire militaire, Béranger avait applaudi au coup d'état du 18 brumaire ; il croyait naïvement, alors, que la dictature de Bonaparte était le salut de la République. Des biographes lui ont assurément reproché cette inconséquence avec beaucoup d'autres, oubliant qu'il n’était ni un philosophe, ni un politique, mais un poëte, un homme de sentiment, s'abandonnant, à la manière des femmes et des enfants, aux entraînements de la foule.
Malgré son admiration pour la gloire militaire et pour le grand capitaine, Béranger,n’éprouvait aucune envie d'aller moissonner en personne ces lauriers qu'il célébrait dans ses chants.
Après avoir rimé des satyres contre le Directoire, des odes, des idylles, des comédies, voir même des poëmes épiques, il eut l'idée, dans sa détresse, de s'adresser à Lucien Bonaparte qui l’encouragea dans ses essais et lui abandonna son traitement d'académicien.
Après avoir entassé rimes sur rimes, essayant tous les genres poétiques, le poëte n'avait pas encore frappé la veine qui devait le conduire à l'immortalité. On était en 1813 ; la nation épuisée par les continuelles levées d'hommes, étourdie par le fracas des armes, semblait morte à toutes les grandes idées qui l'avaient passionnée vingt ans auparavant. Tout à coup, au milieu du silence universel, un voix libre et joyeuse éclata comme un chant d’alouette, saluant comme une aube nouvelle le réveil de l’idée libérale ; l'esprit français, l'âme de 89 se mit à chanter; ce chant ironique, c'est le Roi d’Yvetot, fine satyre du régime impérial. Cette chanson est parfaite, dit Sainte-Beuve, Pas un mot qui ne vienne à point, qui ne rentre dans le rhythme et dans le ton; c'est poétique, naturel et gai; la rime si heureuse ne fait, en badinant, que tomber d'accord avec la raison.
A la suite de ce premier essai, parurent le Séxateur, Le petit homme gris, Les queux, et des refrains égrillards qui étaient dans le goût du temps. Sa réputation s’agrandissait, les lettrés recherchaient sa compagnie, et les factions politiques, qui voyaient quel parti tirer de son beau talent, lui faisaient une cour assidue ; la chanson devint le genre qu’il adopta définitivement : il sera le chansonnier de la France, comme Lafontaine en est le fabuliste. La chanson, dit un de ses biographes, est
française comme la baïonnette, il en fera une arme de guerre, il en Z
aiguisera les refrains meurtriers ; il relevera le drapeau des vaincus, le drapeau de la France et de la Révolution ; il ouvrira le combat contre
l'éternel ennemi du progrès, du peuple et de la liberté ; il vengera la nation :
de ses humiliations, et la consolera de ses malheurs, il la fortifiera par l'espérance d'un meilleur avenir, La vie de l’action allait commencer pour lui. En face de l'étranger campant sur nos places, d’une monarchie deux fois restaurée par les baïonnettes de l'ennemi, des couleurs nationales proscrites, de nos soldats flétris et persécutés ; en présence des trahisons et des lâchetés du monde officiel, des violences de la réaction, il se jeta résolument dans le combat, et naturellement avec les idées, les principes, et quelques-uns des préjugés des hommes de sa génération. La Restauration n'eut pas d'ennemi plus terible et plus dangereux. Qu'est-ce, en effet, que Manuel, et LaFayette, et Foy, dont quelques lettrés seule ment lisaient les discours, à côté de cet Athénien, trempé de Gaulois, dont les refrains meurtriers, à peine éclos, s’'éparpillaient à tous les vents et étaient chantés par le paysan rêvant sur son sillon, par le soldat murmurant à l'ombre d'un drapeau qu'il ne connaît pas, par l'ouvrier, par l'étudiant, par le bourgeois, par les fermes, par toutes les classes de la société, même par les dignitaires du gouvernement qui savouraient, en petit comité, le fruit défendu. Par son influence sur le peuple, sur la jeunesse, sur les hommes mêlés à la politique militante, non moins que par l'irrésistible effet de ses chants, il a largement contribué à la chute des Bourbons.
Sous le Gouvernement de Juillet. Béranger se reposa. Ce n'était pas encore le gouvernement de son cœur et de ses vœux; il ne dissimulait pas que ce régime devait être une préparation à la République, une planche pour pusser le ruisseau. En 1848, le vieux républicnin, comme il s'était dès longtemps qualifié lui-même, chanta :
La République est grande et sera stable,
Porté comme candidat aux élections de Paris, il fut élu par au-delà de deux cent mille voix; il siégea quelques j'urs à la Constituante, à côté de Lamennais, non moins.vieux que lui, Béranger, pour des motiis qu'on ne saisit pas bien, donna sa démission. 11 mourut à Paris, le 16 juillet 1857, âgé de 77 ans,
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