MILTON
John Milton naquit à Londres, le 9 décembre 1608, et mourut le 10 novembre 1674.
De bonne heure, il fit preuve de grands talents et d’une ardeur infatigable pour l'étude, Après de brillantes études faites à l’université de Cambridge, il se retira dans la solitude du Comté de Buckingham. On admire avec raison ce jeune homme, qui à peine a-t-il atteint sa vingt. quatrième année, va se séquestrer loin du tumulte pour fortifier son intellisgence du pain de la science. Philosophie, histoire, philologie, antiquité, mathématique, astronomie, littérature, il embrasse tout, tant son amour pour la vérité excite en lui un noble enthousiasme. Il a commenté l'attraction planétaire cent ans avant que Newton l'eut démontrée,
C’est à cette époque que date ses premiers essais poétiques. Il avait voué un culte spécial à la muse latine; on trouve dans ses vers latins l'harmonie, la correction, la phase cicéronienne. Ses premiers vers anglais marquent, au contraire, de la contrainte et de l'effort, L'ullegro, Le panseroso, Camus, Lycidas, et d'autres créations poétiques qui datent de cette époque, n’ont guère ajouté à Ja gloire de l’auteur du Puradis perdu.
Milton quitte sa retraite et commence à parcourir l'Europe pour asscoir ses études sur des bases encore plus solides. L'Italie, la patrie des grands hommes, l'Italie, avec son ciel bleu, son tombeau du Tasse et ses monuments, retint longtemps le voyageur enthousiaste, (C'est là que Milton, s'inspirant des ombres illustres qui planent dans l’atmos-
phère poétique de l'Italie, conçut l’idée de son épopée: Le Purudis perdu.
Et retournant dans sa patrie, en 1640, il y arriva le cœur joyeux, car depuis longtemps il convoitait l'honneur d'élever aux lettres anglaises un monument durable. Mais à peine en avait-il jeté les bases que les tempêtes soulevées par les révolutions l’entrainèrent sur le terrain de la politique.
Pendant les règnes orageux de Charles I et du Protecteur, Milton prit une part active dans ces querelles où l'esprit républicain se cachait sous l'argumentation théologique,
Outre un écrit sur l'Æpiscopat et un autre sur le Gouvernement de l'Eglise, il a encore publié, à cette époque, un Traité de lu Réformation ecclésiastique. Un mariage, qu’il avait contracté sur ces entrefaites servit de thème à de nouvelles controverses. Sa femme, née d'une famille attachée au roi, se sépara de lui à cause de ses opinions politiques. Milton en prit occasion pour publier successivement quatre dissertations sur la nécessité du divorce. Grâce à quelques amis, une entrevue avec sa femme lui remena son affection. Milton contracta plus tard deux autres mariages.
Parvenu au pouvoir, le fougueux Cromwell menagçait la liberté de la presse, Milton, âme passionnée pour l'indépendance, publia sous le titre d'Aréopagetica, une défense vigoureuse de cette liberté si chère à tous les peuples, et, pour braver davantage le Protecteur il mit au jour un autre écrit où se concentraient toutes les violences du puritanisme, La responsabilité des magistrats et des rois. Entrainé sur cette pente dangereuse, Milton appartient définitivement au parti des /ndépendants et alla jusqu'à justifier les attentats de cette faction. Accusé, calomnié par des ennemis puissants, il publia sa 14
Jense (Defensio auctoris), après avoir écrit auparavant les deux Défenses du peuple anglais. A la mort du Protecteur, il publia une nouvelle dissertation intitulée: Moyens prompts et faciles d'établir une société libre, Mais cette voix n'avait plus d'écho, ses opinions politiques lui-valurent la haine, l'indifférence et l'oubli de ses concitoyens, Pauvre, méconnu, aveugle depuis plusieurs années, mourant de la goutte, cette âme fière et altière ne semblait tenir à la terre que par un faible lien, c'était celui de son véritable génie fourvoyé dans la politique, de son génie poétique, Enfin, son œuvre favorite parut: la froideur l’accueillit, Le nom de
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l'auteur était d’un trop mauvais augure, et le Parrdis perdu fut condamné sans être lu.
Le poëte aveugle, mais infatigable, poursuivit ses travaux; rien nele décourageait. Un Abrégé de l'histoire d'Angleterre, remarquable par sa simplicité, fut suivi d'une tragédie, Sunsom, imitée de l'antiquité, Il a voulu peindre ses propres malheurs, les cuisantes douleurs de la cécité dans son héros, Ni la régularité, ni le mouvement dramatique ne s’y font remarquer. Son Paradis reconquis, poëme en quatre chants, destiné à être le pendant du Paradis perdu, est médiocre, à part certains endroits où brillent quelques éclairs de génie. Sa passion pour la controverse lui fit entreprendre de nouveaux travaux. Peu avant sa mort, il publia une logique, d’après la méthode de Ramus, et des Traités sur la Vraie Religion, L'hérésie, la Tolérance et Les moyens de prévenir les progrès du papisme.
Villemain en France, Addison et Johnson en Angleterre, le Dr. Cunningham en Amérique, et un grand nombre d’autres critiques distingués ont laissé d'excellentes appréciations de Milton. Tous s’accordent à lui donner la première place après Shakespeare dans la littérature anglaise ; moins fécond, moins riche en sentiment positif que l'auteur de Macbeth, il lui enlève la palme par l'ampleur des descriptions et l'élévation philosophique.
Admirons le plan de cette épopée gigantesque qui honore à si juste titre la littérature anglaise. Satan foudroyé se réveille au milieu du lac de feu, et quel réveil ! …. [1 rappelle à ses compagnons de malheur l'oracle qui annonçait la création d’une race nouvelle pour remplacer le vide laissé par les anges tombés. Allons, dit-il, à la recherche de ce monde inconnu et tâchons de le détruire ou de le corrompre. Il part, explore l'enfer, rencontre le Péché et la Mort, se fait ouvrir la porte de l'Abîme, traverse le chaos, découvre la Création, descend au soleil, arrive sur la terre, voit nos premiers parents dans Eden. Il est touché de leur beauté et de leur innocence. Du haut de son trône, l'Eternel, apercevant Satan, prédit la perte de l’homme à moins que quelqu'un ne se présente pour être sa caution. Les anges restent muets d'épouvante ; seul, le fils se présente. La victime, est acceptée et l’homme est racheté avant d'être tombé. Dieu envoie Raphaël avertir nos premiers parents des projets de leur ennemi. Il raconte à Adam la révolte des anges arrivée dit-il, au moment où le père annonça qu'il avait engendré son
fils, et qu’il lui remettait tout pouvoir. L’orgueil de Satan l'entraîne à
la révolte et au combat, Vaïincu avec ses légions, il est précipité dans
l'enfer, Milton n'avait aucune donnée pour motiver la révolte de Satan . £ € < 1 1 a î | il l'a créé. En maître hubile, il fait connaître par le récit de Raphaël ce qui a précédé l'ouverture du poëme, Adam raconte ensuite sa propre
création. L'Ange retourne au Ciel. Eve se laisse séduire et entraîne Adam. Au 10e livre, tous les personnages apparaissent pour subir leur sort, au 11e et au 12me Adam voit les tristes suites de sa faute jusqu'à l’Incarnation du Christ. Au moyen d'une vision le Christ reste le dernier sur la scène pour accomplir dans le monologue de la Croix l'action définitive : Consummatum est.
Le Parudis Perdu est un poëme gigantesque, d'une originalité incomparuble, d'une conception sublime, qui a pour théâtre le ciel, la terre, et les enfers, pour personnages l'Eternel, la cour céleste, le premier homme et la première femme. Dans son œuvre Milton s'inspire de tout : l'antiquité etle moyen-âge, la Bible, Homère, Virgile et Ovide. Tout ce qui peut solidifier cette création grandiose se transforme par le simple effort de son génie en matériaux neufs et originaux. On n'a jamais vu un caractère plus profondément tracé que celui de Satan, cet archange foudroyé qui lève si fièrement la tête au milieu du lac de feu, continuant sa vengeance sur ceux qui l’ont suivi dans son exil, A-t-on jamais lu une description plus charmante, plus délicieuse que celle d'Eden, ce berceau du premier couple ? Là, on voit ce type humain, ce prototype, tel que conçu par Dieu, dévoué, religieux, fort, et la femme belle, gentille, naïve, gracieusement coquette. Qui n’a pas brisé ça plume de dépit à la lecture de ce voyage audacieux, entrepris par l'esprit de ténèbres pour tenter ses premières victimes, jaloux de leur bonheur et de leur ivresse,
Dix poëtes avant Milton avaient voulu traiter ce sujet: la Chute de l'honvme, ils ont tous failli, ayant les ailes trop courtes pour planer dans ces régions élevées, ou la vue trop faible pour supporter l'éclat des sphères célestes.
Le merveilleux fait tout le sujet de cette épopée, et contrairement à la règle générale, elle se termine par l’infortune du héros. L'action est une et entière. Les cinq premiers chants sont parfaits, tellement parfaits que si le poëte s'était soutenu, l'imagination de l’homme n'aurait rien produit de plus grand que le Paradis perdu.
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Des dissertations déplacées, des bons mots qui n’ont pas leur raison d'être, des suppositions et des inventions bizarres et superflues, de fastidieux détails de géographie et de mythologie, des subtilités, des controverses, des expressions techniques, une trop grande recherche d'érudition, sont autant de défauts qui viennent obseurcir l'éclat du poëme, La découverte de l'artillerie dans le ciel, les serpents qui siflent leur chef, lorsqu'il annonce la chute de la race humaine, Dieu circonscrivant l'univers avec un compas, la mort levant la tête pour respirer l'odeur des cadavres futurs, les démons siégeant en parlement, et quelques autres inventions de ce genre, ont été généralement blâmées par les critiques.
“ Peut-être aussi, ajoute M, Villemain, manque-t-il au poëte anglais quelque chose qui n'a été donné qu'aux heureux génies de la Grèce et de l'Italie, et qui ressemble à l'horizon limpide et pur dont ils étaient environnés, Peut-être dans ses mains la lyre hébraïque appesantie par les cieux monotones du Midi, rend-elle des sons plus tristes et plus lourds, Et, toutefois, quels jets de lumière, quelle poésie de l'Orient brille à travers ces nuages et les colorent d’un éclat céleste ! on a souvent admiré qu'un poëte d’un génie si fier et si sombre ait excellé dans les peinturegracieuses, Cette alliance des images douces et terribles n’est pas cependant particulière à Milton. C’est le caractère même de l'inspiras tion poétique, c’est la source de l'intérêt et de la variété. Depuis Homère jusqu'à Dante, depuis le Tasse jusqu'à Racine, l'âme du vrai poëte a toujours mêlé ces tons divers. Maïs comme jamais les contrastes ne furent plus marqués, jamais l’art du poëte n'étonna davantage.”
Milton conclut avec Spinosa qu'à la consommation des siècles, le fils s'absorbera dans le sein du père avec les autres créatures, et Dieu sera tout en tous.
Le républicain se retrouve à chaque vers du Puradis perdu ; les discours de Satan respirent la haine de la dépendance, Les discours, quai iorment plus de la moitié de ce poëme, ont pris un nouvel intérêt depuis que la tribune joue un si grand rôle dans la société moderne, Le poëte a transporté dans son ouvrage les formes politiques du gouvernement de sa patrie, Satan convoque un véritable parlement dans l'enfer; il le divise en deux chambres. L’éloquence forme une des qualités essentielles du talent de l’auteur: les discours prononcés par ses personnages sont souvent des modèles d'adresse ou d'énergie. On sent dans Milton,
dit Châteaubriand, un homme tourmenté, encore ému des spectacles et co
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des passions révolutionnaires, il est resté debout après la chute de Ja révolution réfugiée en lui, et palpitante dans son sein. Mais le sérieux de cette révolution le domine ; la gravité religieuse fait le contrepoids de ses agitations politiques et néanmoins, dans l’étonnement de ses illusions détruites, de ses rêves de liberté évanouis, il ne sait plus où se prendre : il reste dans la confusion, même à l'égard de la vérité religieuse, Ce poëme qui s'ouvre aux enfers et finit au ciel en passant sur la terre, n'a, dans le vaste désert de la création nouvelle, que deux personnages humains ; les autres sont les habitants surnaturels de l’Abîme des félicités sans fin, ou du gouffre des misères éternelles, Eh bien, le poëte a osé entrer dans cette solitude ; il s’y présente comme un fils d'Adam, député de la race humaine perdue par la Désobéissance ; il y paraît comme l'hiérophante, comme le prophète chargé d’apprendre l'histoire de la Chute de l'homme et de la chanter sur la harpe consacrée aux pénitences de David. IT est si rempli de génie, de sainteté et de grandeur, que sa noble tête n'est point déplacée auprès de celle de notre premier père, en présence de Dieu et des anges. On sent dans ce poëme, à travers la passion des légères années, la maturité de l’âge et la gravité du malheur ; ce qui donne au Paradis perdu un charme extraordinaire de vieillesse et de jeunesse, d'inquiétude et de paix, de tristesse et de joie, de raison et d'amour,
Samuel Butler (1612-1680) était doué d’une imagination riche et
d'une grande facilité d'expression. Son Zudibrias, poëme qui rappelle le Don Quichotte de Cervantes, à été accueilli avec enthousiasme ; il a vieilli avec les idées,
Rochester (1648-1630) a montré beaucoup de chaleur et d’imagination dans son poëme du Æien ; il y a trop de hardies-e dans ses satyres
contre l’homme et le mariage.
Les principaux poëtes dramatiques qui vécurent sous la République et les règnes de Charles IT et de Jacques IT sont Dryden, Wycherley et Otway.