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SHAKESPEARE

Il y a des noms dans la littérature de chaque peuple qui rappellent de glorieux souvenirs ; des noms qui sont l'apanage du génie, de la puissance et de la gloire. Ces hommes, ces élus de la Providence s'élèvent audessus des autres, semblables à ces chènes séculaires qui dépassent de leur cîme les autres arbres de la forêt, et le critique, en secouant la poussière des siècles, les voit toujours grands, toujours majestueux, Shakespeare est une de ces ruines colossales que les siècles ont respectées ; c'est l'âme de la littérature anglaise comme Lope de Véga en Espagne, Dante en Italie, Goethe en Allemagne et Corneille en France.

William Shakespeare naquit le 23 avril 1564 à Stratford-en-Avon, dans le comté de Warwick. Il était fils d'un industriel ou d’un boucher. Son enfance est enveloppée dans les ombres mystérieuses de l'inconnu, On ignore encore s’il était catholique ou protestant, et s’il était réellement boiteux comme quelques biographes l'affirment. A 18 ans il épousa une paysanne, Anna Otway, qui comptait vingt-six printemps. Gai compagnon, vive la joie avant tout, l'humeur toujours égale et parfois

aventureux, le jeune Shakespeare, accusé de braconnerie, quitta soudainement sgn pays et se rendit à Londres. Son occupation dans cette ville fut de garder les chevaux à la porte des théâtres. De la porte il pénétra dans l’intérieur, devint acteur, puis compositeur.

Ses premiers essais furent dans le goût italien, c'est dire qu'ils étaient

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Lucrèce, Vénus et Adonis et le Pélerin méluncolique ne présagent pas un talent supérieur. Ce n’est qu'en 1595, à l’âge de 31 ans, que l'on trouve son nom accolé à une de ses grandes créations théatrales : Roméo et Juliette. A cet âge, Corneille en France, était dans toute la splendeur de son talent et dans tout l’état de sa gloire : il avait écrit le Cid.

Shakespeare a été admirablement servi par les circonstances. Il vivait dans un siècle où la science et la poésie faisaient de grands et de sublimes efforts pour se débarrasser des langes du moyen-îge, Le vieux Chaucer avait ouvert aux jeunes talents les trésors d’une élégance nationale, indignée, et marquée au coin de l'originalité et du bon goût ; Spenser avait écrit les stances harmonieuses de la Reine des Fées; deux révolutions, l’une relisieuse sous Henri VITE, et l’autre politique sur le point d’éclater sous Charles T, avaient justement excité les esprits et dirigé les pensées vers un but marqué en créant un enthousiasme général, Shakespeare profita de toutes ces influences, et les idées les plus populaires de son époque devinrent le thème de ses pièces.

Il n’eut pas comme Dante, en Italie, et comme l'ont prétendu certains critiques, à créer l’idiôme national, mais il l'a perfectionné, il lui a donné l’ampleur et désigné la borne jusqu'où pouvait aller sa force et son énergique souplesse.

Si l’on remarque tant de rudesse, de bizarreries et de caprices dans les productions de Shakespeare, il faut en chercher la cause dans son siècle, dans son enfance et sa vie. C'est le dernier rejeton du moyen-âge et il a donné à tous ses écrits ce tour sauvage et barbare qui est une conséquence naturelle d’un ancien état de choses. ‘La gloire de Shakespeare, rapporte Villemain, parut d'abord en France un paradoxe et un scandale. Plus tard, elle menaça presque la vieille renommée de notre théâtre, et aujourd’hui elle la partage dans l'opinion de beaucoup de juges éclairés. (Cette révolution du goût fait supposer, sans doute, une connaissance plus répandue, une étude plus attentive de la langue et des ouvrages du poëte anglais; mais elle tient surtout aux changements de l'état social et des mœurs. Les grandes choses que nous avons souffertes et vues depuis un demi-siècle, la chûte de l’ancien ordre et de l'ancienne élégance, nos tragédies royales et domestiques plus terribles que celles du théâtre, nos frénésies populaires, la dureté de la guerre et de l'Empire, et enfin la rudesse inséparable d’un peu de démocratie,

nous ont successivement préparés à mieux comprendre, à goûter davantage le génie extraordinaire de Shakespeare, Et cela, soit dit en général, à part les engoûments des artistes imitateurs, et les admirations par système et par théorie qui n’ont jamais qu’une influence assez bornée; hors ce cercle, il est incontestable que le progrès de la liberté moderne, qui nous éloigne si fort du moyen-îge, nous a donné cependant une plus vive intelligence de sa littérature énergique et sans frein. Shakespeare, qui est le couronnement du moyen-âge ; qui en reproduit avec tant de force l'imagination et la barbarie, devait gagner à cette disposition nouvelle, choquer moins, plaire davantage, subjuger d’abord les esprits par la grandeur de ses créations irrégulières, et enfin leur laisser une admiration sérieuse et durable.”

Shakespeare n'eut jamais d’autres systèmes sur l’art dramatique que son génie, aussi n’a-t-il aucun scrupule de rejeter souvent loin de lui les règles de l’art et de mêler les genres. On ne trouve pas dans ses drames cette moralité consolante, ni l'intégrité historique ou géographique, ni les artifices, ni les intrigues, ni tous ces rafinements d’exposition des dramaturges de l’époque contemporaine. Quoiqu’en dise l'anglais Drake, on y rencontre trop souvent des jeux de mots, de grosses plaisanteries déplacées qui détruisent tout l'effet tragique, des constructions vicieuses, des mots ambigus, des expressions nouvelles ou surrannées, Etila jeté sur toutes ses pièces une trop profonde teinte de fatalisme; mais, pour le juger avec M. Chs. Turles, à travers les enflures du mauvais goût, deux grandes qualités le distinguent: la peinture des caractères et l'expression des passions. Nul n’a jeté un regard plus profond sur la nature, ni exprimé avec une plus admirable énergie les sentiments divers qui dominent le cœur de l'homme ; lorsqu'il veut être naturel et vrai, jamais l'émotion qu’il fait naître n’alla plus loin. Il sait à son gré attendrir, exciter l'horreur, l’épouvante et nous faire passer par toutes les gradations d’un drame déchirant ou terrible. Peintre sublime des passions, il retrace l'ambition, la vengeance avec des couleurs qui n’appartiennent qu’à lui; il donne à la douleur un caractère mille fois plus attendrissant que celui dont le fatalisme des anciens avait été la source; il fait couler les larmes pour l'infortune obscure et délaissée comme pour l’infortune la plus illustre. Shakespeare est, en outre, le roi des épouvantements. $es caractères de femmes sont admirables, ce qui surprend de la part d’un génie aussi rude. Son pinceau

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vigoureux nous a retracé dans ses drames près'de 700 caractères, tous copiés d’après nature ; comme Anacréon, il est intraduisible,

On à surnommé Shakespeare la Langue de miel et avec plus de justesse ’Eschyle moderne, mais quelle était l’idée dominante, philosophique et morale du grand tragique anglais dans ses drames ? Ecoutons un de ces biographes, Dans Eschyle, c’est le destin qui détermine les actions, Caldéron ouvre la vie future pour y montrer la solution des problèmes de celle-ci, Voltaire anime ses acteurs de ses propres sentiments, Alfiéri fait proférer par des héros habillés à la grecque les sentences des philosophes de son siècle, Shakespeare nous présente l'homme nu et il trouve en lui seul, dans ses forces, dans ses sentiments e motif de ses actions et des événements; vous apercevez les conséquences, et l’auteur vous a initié aux faits, aux sentiments qui les ont amenés. C'est pourquoi Goethe compare les personnages de Shakespeare aux horlorges transparentes qui, outre qu’elles indiquent les heures, laissent apercevoir leur mécanisme intérieur.

Les drames de Shakespeare sont au nombre de 35, tant comédies que tragédies. Suivant Malone, ils ont été composés dans l’ordre qui suit, de 1591 à 1614: Périclès, La peine d'amour perdue, Henri VI Les deux gentilshommes de Vérone, lu Fable de l'Hiver, Le songe d'une nuit d'été, Romeo et Juliette, La Comédie des erreurs, Hamlet, Le roi Jean, Richard IT, Richard ILL, Henri IV, le Marchand de Venise, AUs well that ends well, Henri V, Much ado about nothing, Comme il vous plaira, Les Commères de Windsor, Henri VII, Froïlus and Cressida, Measure for Measure, Cymbeline, Le roi Leur, Macbeth, The Taming of the Shrew, Jules César, Antoine et Cléopâtre, Coriolun, Simon d'Athènes, Othello, La Tempête, What you will.

Le monde réel ne suffisait pas au poëte à la langue de miel: il évoquait les esprits. Il est le créateur de ce genre inconnu dans l'antiquité, et il y déploie, avec une abondance et une prodigalité sans mesure, les richesses d’une imagination toute orientale, Le songe d'une nuit d'été et la Tempête sont des modèles du genre. En Angleterre, Shakespeare est regardé non-seulement comme le meilleur pote dramatique, mais Johnson va jusqu'à préférer ses comédies à son génie tragique, ce qui est plus que douteux; ses comédies sont à la vérité de charmantes peintures de mœurs, sans être toujours vraisemblables, Une complication d'incidents bizarres, dit Villemain, une exagération,

une caricature presque continuelle, un dialogue étincelant de verve et d'esprit, mais où l’auteur paraît plus que le personnage, voilà souvent ses effets comiques. À la fantasque bouffonnerie du langage, au caprice des inventions, on dirait quelquefois Rabelais faisant des pièces comiques, Simon d'Athènes est une des plus piquantes: elle à quelque chose du feu satyrique d’Aristophane et de la malignité de Lucien, On pourrait encore citer les Commères de Windsor qui est la mieux ordonnée avec le Marchand de Venise.

Nous terminons cette pâle biographie d’un grand homme, par ces paroles de Cantu qui nous font connaître les plus grandes productions de l'Eschyle anglais: “ Les chefs-d’œuvre de Shakespeare sont les drames fondés sur le développement d’une idée, comme le Macbeth avec ses vagues mélancolies et sa morale vacilante, véritable épopée et sublime effort du génie; comme !’ Hamlet où il offre à la plaie de nos sociétés modernes, cette manie d'analyser et de vouloir tout connaître, portée au point de paralyser l’action; cette manie, il l’a personifiée dans Hamlet, qui rève toujours, n’agit jamais, et, perdu dans la recherche des causes, répudie des affections et déchire des cœurs passionnés, Un pareil caractère n'aurait pu être deviné avant le protestantisme,”

Shakespeare, dit Chateaubriand, dans son Æssai sur la littérature anglaise, est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi au besoin et à l'aliment de la poésie: ces génies-mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé l'antiquité : Eschyle, Sophocke, Euripyde, Aristophane, Horace, Virgile, sont ses fils. Dante a engendré l'Italie moderne, depuis Pétrarque jnsqu’au Tasse. Rabelais a créé les lettres françaises; Montaigne, Lafontaine, Molière, viennent de sa descendance. L'Angleterre est toute Shakespeare, et jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa langue à Byron, son dialogue à Walter Scott. On renie souvent ces maîtres suprêmes, on se révolte contre eux; on compte leurs défauts; on les accuse d’ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout se teint de leurs couleurs, partout s’imprime leurs traces, ils inventent des noms et des mots qui vont grossir le vocabulaire général des peuples ; leurs dires et leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des

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horizons d’où jaillissent des faisceaux de lumière ; ils sèment des idées, germes de mille autres ; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts: leurs œuvres sont des mines inépuisables, où les entrailles même de l'esprit humain. De tels génies occupent le premier rang ; leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font reconnaître tout d’abord pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde d’insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants; n’imitons pas Cham le maudit, ne rions pas si nous rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les Montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme. Respectons ce navigateur diluvien qui recommença la création après l'épuisement des cataractes du ciel: pieux enfants bénis de nos pères, couvrons-le pudiquement de notre manteau.

Shakespeare a puisé la plupart de ses sujets dans l’histoire d’Angleterre et dans des faits politiques qui rencontraient l’assentiment populaire, ce qui contribua à l'en faire le poëte éminemment national. Outre ses drames, Shakespeare a encore laissé 154 sonnets marqués au coin de son originalité. Il mourut dans son pays natal en 1616.

John Marston a écrit des tragédies et des comédies. Il aurait plutôt réussi dans la poésie satyrique que dans le drame; George Chapman a laissé une traduction d'Homère en vers qui ne fut éclipsée que par celle de Pope, Ses tragédies renferment de hautes pensées philosophiques et ses comédies beaucoup d'humeur ; il manque d'imagination et de passion. Thomas Dekkar a laissé onze drames et quatorze autres publications dans le genre satyrique.

Les deux meilleures tragédies de Webster sont La Duchesse de Malfi et le Diable blanc. Le plan de ses compositions, comme ceux de la plupart de ses contemporains, est irrégulier et confus, mais des scènes détachées sont admirables ; il savait donner à ses acteurs des paroles capables d'impressionner l'auditeur, Il était contemporain de Ben Jonson,

François Beaumont et John Fletcher associèrent leur fortune littéraire ; cinquante-deux drames, comédies et tragédies, nous sont parvenus de ces deux écrivains; leurs pièces renferment des beautés supérieures et des défauts grossiers; beaucoup de sentiments naturels, beaucoup

d'idées inexactes. Fletcher est l’auteur d’un drame pastoral, le À fidèle, qui est l'expression de l'union des poésies dramatique et pastorale,

Philippe Massinger, auteur dramatique dont les principales tragédies sont Lu vierge martyre et Le duc de Milan, manquent de chaleur, mais il a de la dignité et de l'harmonie ; sa meilleure comédie est Un nouveau moyen de payer ses vieilles dettes.

La meilleure tragédie de John Korde est le Frère et la sœur, ses huit autres pièces sont médiocres, La seule passion qu'il a su développer avec succès est l'amour, il excelle à représenter l'orgueil et la galanterie, Ses caractères de femmes ont beaucoup de douceur et de magnanimité, James Shirley a composé 39 pièces tragiques, comiques et tragi-comiques, Il a surtout excellé dans le comique.

Des dix volumes que nous a laissé le célèbre Bacon (1561-1626), le plus remarquable est The }.oficiency and advauncement of Learning, où il divise la science humaine en trois parties: l’histoire, la poésie et la philosophie, qui correspondent aux facultés intellectuelles, la mémoire, l’imagination et la raison. Dans son Novum organum, il donne une méthode nouvelle d'employer ces facultés pour acquérir la science en énonçant, le premier, ce principe célèbre: Mihil est in intellectu quod prius fuit in sensu, The Instoration of science contient une histoire de la nature, qui sert de corollaire à ses deux autres livres. Son style est orné de toutes les fleurs de la rhétorique, ce qui lui enlève sa concision,

John Selden à publié un grand nombre de traités sur la politique, la loi et l'archéologie, On cite surtout ses Propos de Table. Le Levétique de Thomas Hobbes, où l’auteur traite les plus hautes questions politiques au point de vue des principes, annonce une grande force de logique, beaucou, de réflexion. Jérémy Taylor (1610-1667) est un des meilleurs écrivains théologiques de l'Angleterre ; ses principaux ouvrages sont: La liberté de prophétiser, où il entreprend de prouver que personne n’a le droit d'imposer sa foi religieuse à un autre, Æègles et erercices pour mourir saintement, considéré comme le meilleur de ses ouvrages, Une imagination brillante, un style figuré et expressif, des sentiments nobles, des pensées élevées sont les qualités principales qui distinguent l’évêque Taylor.

Tels sont les noms qui apparaissent dans l’histoire de la première période de la littérature anglaise : Chaucer, Spenser, Marlove, Shakespeare, Ben Jonson, Bacon et Taylor les résument tous.

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Avec le XVIIe siècle commence la seconde période ou l’âge d'or de la littérature anglaise,

Abraham Cowley (1618-1667) est l’auteur d'une Davideide, composition épique qui ne consiste guère qu’en descriptions ; ses poésies élégiaques et anacréontiques sont encore lues de nos jours, mais ila passé pour le plus grand poëte de son temps; la popularité l'avait élevé bien au-dessus de Milton, son rival et son contemporain, La postérité en a jugé autrement. Milton, le poëte épique de l'Angleterre, se place à côté de Shakespeare,

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