‹ Histoire abrégée de la littérature [microforme]Chapitre 177 sur 221 · RENAISSANCE ANGLAISE · texte numérisé non relu

RENAISSANCE ANGLAISE

Vers la fin du dernier siècle, la science, les arts et la littérature avaient perdu toute trace d'originalité en Angleterre. L'invention était découragée, l'esprit de recherche méprisé, et l'étude de la nature proscrite, [Il semblait généralement établi que les lumières accumulées dans les siècles précédents suffisaient aux besoins de l'homme, et que tout ce qu'il y avait à faire, c'était de les reproduire sous des formes plus nobles, des tours plus vifs et un style plus élégant, L'histoire seule est peut-être une exception, car Hume, Robertson et surtout Gibbon, montrèrent un esprit de doute et de critique qu'on ne retrouve dans aucun de leurs contemporains.

La guerre d'Amérique brisa d’abord les entraves qui avaient retenu captif l'esprit humain. De grandes passions s’allumèrent; la fureur des pertes éclata, et, au milieu du choc des opinions contraires, l'éloquence politique s’éleva tout à coup à une hauteur dont elle n'a fait que descendre depuis. Mais pendant que Chatham, Burke, Fox, Sheridan, et Pitt plustard, proclamaient l’indépendence de la parole au parlement, Cowper et Burns, pris entre les manchons de la charrue, luttaient de toutes leurs forces pour régénérer la poésie, et substituer les inspirations de la nature aux froides maximes de l'art, La révolution francaise qui éclata sur ces entrefaites cxerça une influence salutaire sur la littérature. Un changement total s'opéra dans la manière de penser; et l'on demanda aux écrivains du nerf au lieu de la chair, et de la vigueur dans la pensée au lieu d'élégance dans l'expression.

Crabbe, le poëte de la vie rustique, dut son impulsion à la guerre d'Amérique; mais c’est à la lutte qu’elle soutint contre la France que l'Angleterre doit Coleridge, Wordsworth et Southey, triumvirat de poëtes qui appartiennent à la même école par leur dévouement à la nature, et qui ne diffèrent que dans la manière d'exploiter eette grande

les plus les plus a varié, s ot Îles ment de aquence

térature nvention à nature unulées , et que s formes ‘histoire surtout retrouve

at retenu à fureur res, l'élofait que Sheridan, rlement; aient de pirations francaise e sur la

penser ; et de la

a guerre France virat de

ent à la

e grande

mine, à raison de la trempe particulière de leur génie. Leur exemple fut suivi par Montgomery, Campbell, Walter Scott, Byron et une foule d'autres poëtes qui ont enrichi la littérature anglaise (1).

Ce fut l'Allemagne qui donna le signal de ce réveil. Réagissant contre les traditions classiques que l'influence de l'école française avait longtemps inspirées aux poëtes allemands, Lessing, Herder, Goëûthe, Schiller, avaient essayé de trouver dans leur pays même des sources d'inspiration plus conformes au génie germanique, L'impulsion donnée par eux ne tarG: pas à se propager en Angleterre; on se mit à relire Shakespeare et les vieilles ballades, on y chercha les éléments d'une école nouvelle, l'école romantique, dont Cowper est généralement regardé comme le créateur.

La littérature germanique, dit Châteaubriand, à envahi la littérature anglaise comme la littérature italienne, d'abord, et la littérature française ensuite, firent autrefois irruption dans la patrie de Milton. Walter Scott débuta dans la carrière des lettres par la traduction du Berlinchengen de Goëthe. Puis les drames de Kotzebue profanèrent la scène de Shakespeare: on aurait pu choisir autrement, puisqu'on avait Goëthe, Schiller et Lessing. Quelques poëtes écossais ont imité mieux, dans leur courage et dans leurs montagnes, ces chants guerriers de la aouvelle Germanie, que M. Saint-Mare Girardin nous à fait connaître, comme M, Ampère nous à initié aux Edda, aux Sagas et aux Nibelungen.

Pendant que l'Allemagne accomplissait son grand mouvement littéraire au XVIIe siècle, l'Angleterre entrait dans la voie nouvelle que nous venons d'indiquer. Shakespeare, sinon oublié, du moins négligé depuis longtemps, revint en pleine lumière, L'évêque Percy publie les vieilles ballades nationales qu'il à recueillies avec un zèle enthousiaste, Il se manifeste à la fois un élan vers l'idéal et un retour à la nature digne d'attention, Un groupe littéraire personnifie cette double tendence: c’est l'école des Lakistes, composée de Wordsworth, Coleridge, Southey, Wilson, ete., et ainsi nommée parce que la plupart de ces poëtes avaient chanté la beauté des lacs d'Écosse, Puis enfin parurent Byron et Walter Scott qui, avec Châteaubriand, Mme de Ktaël, Goëthe et Nchiller sont les véritables chefs du romantisme, école que Victor Hugo, Lamartine et Musset ont illustré en France.

(1) Lalouel, Les Oraleurs de la Grande Bretagne, Il. 353.

On a dit avec raison que Lord Byron est le poëte du XTXe siècle; il en a rassemblé les principaux caractères dans ses écrits, Le septicisme, l'ironie, la mélancolie, le dégoût, la frivolité, le dédain, le désespoir, l'amour du terrible, la recherche de l'infini, le ton aristocratique, l’enthousiasme de la liberté, se fondent dans le moule ardent de sa poésie, Elle doit sa valeur à lu beauté de la forme et à l'étrange contraste des éléments qui la composent,

Lord George Gordon Byron, petit-fils du fameux amiral Byron, naquit à Londres, le 22 janvier 1788,

Pétulent, brave, hardi, téméraire, inconstant, le jeune Byron ne put se livrer à un travail soutenu. Le silence des classes le fatiguait, il lui fallait de l'air, des exercices violents, la liberté, l'indépendance, Il préférait se distinguer de ses camarades d’études par des excentricités, Personne ne pouvait lutter avec lui soit comme boxeur, soit à la nage, Il consacrait plus de temps à ses chevaux et à sa meute qu'à ses livres, Sombre, bizarre, il vivait avec un ours qu'il nourissait dans sa chambre, — ce trait suffit pour caractériser Byron. Aussi précoce en amour que Dante, mais moins constant que lui, il aima à l'âge de 8 ans cette Marie qu'il nous dépeint avec des couleurs si riches. À 12 ans, il fit ses premiers vers et à 13 ans, il entreprit une tragédie.

Après avoir étudié à Aberdeen, et à l’école de Harron, il entra en 1805 à l'Université de Cambridge,

Fier, hautain, méprisant les représailles de sa mère, il quitta à 17 ans la maison paternelle, poussé par la passion de l'indépendance ; à 19 ans il fit paraître son premier volume de poésies. Il en publia quelque temps après un second, Mes heures de loisir, qui fut reçu avec froideur, La ÆRevue d'Edimbourg critiqua vivement ces premiers essais, Byron riposta par sa pièce, des Poëtes anglais et des Critiques écossais, torrent de verve colérique et poétique où l’on sent l’orgueil blessé dans ses affections les plus chères. Toutes les rancunes du poëte trouvent place dans cette satyre. Anglais, Ecossais, whigs, tories, millionnaires, lords, partisans, protégés, tous ceux qui, dans l'esprit de Byron s'étaient montrés indignes de son estime, passèrent au creuset de son imagination capricieuse et indépendante, Cette critique fit sensation; tout le monde la lut. On se récria naturellement, mais chacun resta convaincu qu’un poëte était né à l'Angleterre, En butte à des attaques

id

es il sine, poir, l'en- \ésie,

ve des yron,

» put il lui , Il cités, nage, ivres, NC, — r que Marie it ses

ra en

7 ans 9 ans elque avec ssLIS, SSEs, E dans uvent aires, 3yron e son tion ; resta aques

incessantes de la part de ses concitoyens, sans amis, sans protecteur, méprisant sa patrie, Byron quitta l'Angleterre en 1809,

Et où va-t-il traîner dorénavant sa misérable existence ?..…..T; marche au hasard, où le conduisent ses caprices ; il parcourt l'Europe, visite l'O ie t, sur mer, sur terre, à grande journée, comme un homme qui a un but à atteindre ; pourtant, il n'en avait aucun; il voulait des émotions, c'est tout ce qu'il voulait, Cette imagination sauvage ne se soutenait que par un concours © nstant d'impressions fortes, profondes comme les mors océaniques, grandioses comme cette nature iaculte et sauvage qu'il contemplait avec délice, mystérieuses comme les forêts vierges de ces contrées lointaines qu'il a chantées pour déprécier la civilisation moderne,

C'est dans cette disposition d'esprit qu’il a écrit son chef-d'œuvre : le Pélérinage de Childe-Harold, Sa poésie n’a rien produit de plus fort ni de plus pur, Son livre excita un enthousiasme universel; l’auteur devait jubil:r, l'ambition était satisfuite,

“ Byron, observe un de ses biographes, se trouvait naturellement préparé à recueillir, en augmentant leur intensité, toutes les influences misanthropiques et septiques, anti-sociales et désespérées de l'époque précédente et de l'époque actuelle. Sur ce fonds réel et amer, le poëte exécuta son œuvre, Childe-Iurold, axvec une force de talent extraordinaire, De cette âme blessée et de cet esprit amer jaillissent les accents stridents et moqueurs de Voltaire, les douloureuses extases de J, Jacques Rous eau, les doutes malins de Bayle et les plaintes tendres de Bernardin de St, Pierre. Ni se constituer ainsi l'écho universel des douleurs de son temps c'est être un grand poëte, Byron le fut, et la fièvre qui animait son œuvre fut contagieuse. À mesrre qu'il parcourait l'Europe, il écrivait son poëme et semait sur sa route l'ironie, les descriptions enthousiastes de la nature et de la solitude, Aussi, le succès de ce livre fut-il immense. Du même point de vue philantropique l'auteur aperçoit et décrit les divers pays de l'Europe ; plein de dédain pour les sociétés, de rage contre leur convention, d'idolitrie pour la nature, invoquant Dieu et le confondant avec ses œuvres ; pantéiste sans le savoir, sceptique sans modération, et parcourant avec une rapidité de merveilleuse éloquence toutes ces notes extrêmes de sensations opposées.”

La seconde époque de son talent est marquée par l'apparition de son

Don Juin, vaste ra'llerie qui dénote encore l'état de souffrance de cette âme ambitieuse que le doute a bouleversée.

Ennemi de l'Europe, des convenances, de l'étiquette et de la civilisation moderne, il chante les voluptés de la vie sauvage et gro:sière dans ses petits poëmes : Parisina, Mazeppa et l'Ile,

On à ait: tout cœur bien né aime son pays; cette maxime condamne Byron, car jamais poëte n’a autant détesté sa patrie. Il a contredit les tendances et les goûts de ses compatriotes, non par conviction, mais par haine, pour le plaisir de les contredire.

Ainsi, on aimait Shakespeare, il le désavoua, méconnaissait-on une influence étrangère, 1] la patronisait; rejetait-on le système dramatique des anciens, Byron s'efforçait de Le relever dans ses pièces : S'erdona poule : les deux Foscari et Fuliéro, Ses meilleures pièces tragiques sont Cuius, Werner et Menfred, La dernière surtout est une conception gigantesque où le poëte s'élève parfois jusqu'au sublime, Mais Byron n'a jamais

pu tirer de sa lyre ces sons passionnés et touchants, éminemment

poëtiques et entrainants, qui distinguent le véritable poëte lyrique ; le doute est trop ennemi du genre.

La fivncée d'Abydos, Lara, le Giaour, le prisonnier de Chillon, le Corsuire, Conrad, vinrent mettre le comble à la réputation de l'auteur, Byron n'avait pas le talent de tracer divers caractères, en sorte que tous ses poëmes se ressemblent sur un côté.

Voici ce qu'en dit M. Villémain : “ Son imagination est inépuisable àse peindre lui-même ; à découvrir toutes les plaies de son âme, t utes les inquiétudes de son esprit, à les approfondir, à les exagérer, mais hors de lui, il invente peu. Parmi tant d'acteurs de ses poëmes, il n'a jamais conçu fortement qu'un seul type d'homme et un seul type de femme; l'un, sombre, altier, dévoré de chagrin, ou insatiable de plaisir, qu'il s'appelle Harold, Conrad, Lara. Manfred ou Caïn; l'autre, tendre, dévouée, soumise, mais capable de tout par amour, qu’elle soit Julia, Huidée, Zullika, Guluare où Medora. Cet homme c'est Tui-mêime ; cette femme, celle que voulait son orgueil, Il y à dans ses eréations uniformes moins de puissance que de stérilité. Et malheureu-ement, par un faux système où par une triste prétention, dans ses personnages dont il est le modèle, le poëte affecte d’unir toujours le vice et la supériorité. Il semble dire comme ie satan de Milton: Mal, sois mon bien.”

La Prophétie du Dante est une déclamation en faveur de la républi-

cette

ation

AS es

amne lit les

5 pa r

n une atique pue ; Caius, tesque jamais ninent

{ue ; le

lon, Le auteur,

ue tous

uisable utes les hors de jamais eine; HA qu'il tendre, Julia, méme ; LGations sement, HINO'ON SU} ri bu n.”

épubli-

que italienne; et joignant l'exemple au précepte, Byron se lia à la société secrète des carbonari. Il apprécie les découvertes antédiluviennes de Cuvier dans son Mystère de Cuin.

Le journal de ses pensées prouve que l’auteur doutait de tout.

Byron à trop négligé l'ordonnance de ses plans, ainsi que ses transitions, Sa pensée poétique est passionnée; ce n'est qu'un gémissement, une plainte, une imprécation : image de sa vie aventureuse.

Byron mourût le 19 Avril 1824. Il n'avait pas encore 32 ans, Kon inquiète et perpétuelle angoisse, l'aspiration ardente de cette âme malheureuse vers le beau, l'ironie amère qui dévora cet esprit troublé, l'admirable talent qui anime ses œuvres, la vie misérable et splendid de ce poëte héros, offrent un des types les plus complets des passions de ce siècle et l’un des spectacles les plus tristes que le philosophe puisse contempler. Rien de tel ne s'était offert encore dans la longue révolution des années littéraires, Shakespeare avait résumé le moyen-âge, Molière avait immortalisé le bon sens bourgeois dans sa plus féconde intimité ; Voltaire avait représenté l'esprit français armé pour la destruction, mais il était réservé à ce malheureux et grand poëte d'exprimer en vers sublimes les dernières angoisses de la civilisation qui se détruit et qui cherche à revivre de ses ruines,

Ce qui survit de Byron, dit M. Villemain, ce qui se présente aujourd'hui, c'est son génie de poéte si hautement reconnu chez les deux grandes nations qui parlent la langue anglaise, et si admiré chez presque toutes les autres. Sans être réellement inventeur, ct avec plus d'originalité dans la manière que dans les idées, Byron a beaucoup agi sur les talents contemporains, et excite par son exemple Ja hardiesse poétique qu'il réprouvait par ses doctrines littéraires, Les esprits les plus libres ont reçu quelque chose de lui, Les éncrgiques peintures d'un de ses poëmes n'ont pas été étrangères à la pensée de la belle ode française où le supplice bizarre et le triomphe imattendu de Mazeppa ravirert en traits de feu, comme le symbole et l'histoire même du génie, L'inspiration toute entière de Byron, sa poésie brillante et mélancolique n'a pas été sans influence sur le premiers essais du grand poëte qui combattit son désolants cepticisme avec tant d'éclat et de pureté, Ka trace est encore partout dans l'imagination de notre siècle ; etil a pu beaucoup perdre de l'enthonsiasme qu'il inspirait, sans cesser d'être admiré,

Par la tristesse de son génie, dit Victor Hugo, (1) par l’orgueil de son caractère, par les tempêtes de sa vie, lord Byron est le type du genre de poésie dont il a été le poëte. Tous ses ouvrages sont profondément marqués du sceau de son individualité. C’est toujours une figure sombre et hautaine que le lecteur voit passer dans chaque poëme, comme à travers un crêpe de deuil. Sujet quelquefois, comme tous les penseurs profonds, au vague et à l'obscurité, il a des paroles qui sondent toute une âme, des soupirs qui racontent toute une existence, Il semble que son cœur s’entr'ouvre à chaque pensée qui en jaillit comme un volcan qui vomit des éclairs. Les douleurs, les joies, les passions, n'ont point pour lui de mystères, et s’il ne fait voir les objets réels qu'à travers un voile, il montre à nu les régions idéales. On peut lui reprocher de négliger absolument l'ordonnance de ses poëmes; défaut grave, car un poëme qui manque d'ordonnance est un édifice sans charpente où un tableau sans perspective. Il pousse éxalement trop loin le lyrique dédain des transitions ; et l'on désirerait parfois que ce peintre si fidèle des émotions intérieures jetât sur les descriptions physiques des clartés moins fantastiques et des teintes moins vaporeuses, Son génie ressemble trop souvent à un promeneur sans but qui rêve en marchant, et qui, absorbé dans une intuition profonde, ne rapporte qu'une image confuse des lieux qu'il a parcourus, Quoi qu'il en soit, même dans ses moins belles œuvres, cette capricieuse imagination s'élève à des hauteurs où l'on ne parvient pas sans des ailes. L’aigle a beau fixer ses yeux sur la terre, il n’en conserve pas moins le regard sublime dont la portée s'étend jusqu’au soleil.

Page 1