HOMÈRE
RL Le nom qui attire le plus l'attention quand on parcourt l’histoire de | la littérature grecque est bien celui d'Homère. Si, en effet, nous considérons le génie dont cet homme prodigieux était doué, si \:14 nous prenons le mérite réel de ses œuvres, si nous mettons ces œuvres en
LUE regard avec les circonstances et le temps qui les ont vues naître, on HU trouvera légitime cette admiration que tous les hommes prodiguent au ul : chantre de la Grèce. Homère avait à créer pour ainsi dire la poésie, ! |A Du moins, on le renconnaît l'inventeur del'art. Ilest le plus ancien
poëte que nous puissions rencontrer dans la nuit des temps. Il traça les règles du genre et donna les préceptes de l'art,
La naissance du premier écrivain épique est enveloppée de mystères, La tradition et les critiques la font remonter à environ 900 ans avant notre ère, trois siècles après la prise de Troie. Le lieu de sa naissance nous met dans la même incertitude. Sept villes se disputèrent l'honneur | de lui avoir donné le jour, Smyrne, Chio, Argos, Athènes, Rhodes, | (|| Salamine et Calophon. Sa cécité et la pauvreté qu'on lui attribue sont, (ut comme le reste, problématiques. Bien plus, quelques critiques allemands, Wolf entre autres, ont soutenu, dans de savantes dissertations, que les écrits attribués à cet homme ne sont pas de son crû, mais bien les chants populaires des rapsodes ou chanteurs ambulants, à la façon des Troubadours, et recueillis dans un même ouvrage.
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Cette opinion, qui paraît hardie, n’est pas invraisemblable ; au contraire, les données historiques les plus authentiques semblent lui donner raison.
Un fait bien certain, cependant, est que ce fut du temps de Pisistrate, que les poésies d'Homère furent écrites pour la première fois et réunies en un corps d'ouvrage tel à peu près qu'il existe maintenant.
Homère est le plus ancien des poëtes mais il est resté jeune.
Chénier a dit:
Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère. Et depuis trois mille ans Homère respecté Est jeune encore de gloire et d'immortalité.
Il a laissé deux poëmes épiques: l'Zliade et l'Odyssée. Dans le premier, le poëte raconte la colère d'Achille et la prise de Troie par les Grecs; dans le second, les aventures d'Ulysse et son retour dans sa patrie.
L'Odyssée ne jouit pas d’une réputation aussi universelle que l’Z/liade, Les critiques s’en sont moins occupés ; et en effet, on ne remarque pas ces grands tableaux, ces caractères inimitables, ces scènes émouvantes, ces descriptions remplies de feu, ni surtout cette éloquence du sentiment qu'Homère a su prodiguer dans son premier poëme. On a dit que l'Illiade avait été l’œuvre de la jeunesse, et l'Odyssée l'œuvre de la vieillesse du poëte.
La fable ne compte pas pour peu dans ces deux productions littéraires. Homère a créé des dieux à volonté; à son caprice l'Olympe se peuple de divinités. Il feint de trop croire aux extravagances qu'il raconte pour que le lecteur y attache du goût. L'auteur du Æolland furieux s'appue lui aussi sur la fable, mais il est le premier à en rire. Voilà pourquoi son style est naïf et original.
La marche de l'Odyssée est languissante, et tout ce poëme annonce un génie moins vigoureux. Longin le compare au soleil couchant qui, toujours grand, toujours superbe, a perdu cependant de sa chaleur vivifiante. Comme l'océan, à l'instant du reflux, voit ses flots couvrir moins de rivages et cependant est encore l'océan, à cette époque moins brillante de sa carrière, fidèle à lui-même, notre grand poëte reste encore Homère,
Généralement parlant, on a raison de dire qu’en certains endroits le vieil Homère sommeille; dormitat bonus Homerus. Heureusement que ce repos est comme celui de l’aigle et son réveil comme celui de Jupiter.
Les harangues, dans les deux poëmes, sont trop longues, il pêche contre le naturel lorsqu'il nous représente deux guerriers qui, avant de combattre, au fort de la mêlée, commencent par débiter leurs titres et réciter leur généalogie. Ses comparaisons, ordinairement trop nombreuses, manquent quelque fois de justesse. On rencontre des inconvenances et l’auteur s’écarte trop souvent de l’emploi convenable des fictions merveilleuses. Aussi, a-t-il dépassé les bornes d’une sage vraisemblance en faisant parler les chevaux, mouvoir des statues, marcher des trépieds.
Malgré ces défauts, on considère Homère comme le premier des poëtes épiques. S'il est parfois défectueux, les beautés rachètent bien des endroits faibles.
Ce que l'on admire le plus dans les poésies d'Homère c’est cette individualité de caractère qui distingue chacun de ses personnages, caractères qui se soutiennent du commencement du poëme jusqu'à la fin, Il est admirable sous ce rapport, le Tasse le suit et Virgile vient en troigième lieu. Homère possède, à un extrême degré, l’art admirable de créer des caractères de différents contrastes, en gardant les nuances et en évitant toujours la confusion dans les moeurs poétiques. La plupart de ses personnages sont braves, mais cette bravoure n'est pas la même pour tous. Ajax est plus hardi, Diomède plus brave, Achille plus violent, Hector plus humain, et cependant leur qualité dominante est la valeur. Priam et Nestor sont sages et prudents: mais le premier est timide, tremblant, l’autre est plus ferme, même présomptueux, D’autres caractères bien tranchés diffèrent également dans l'espèce, entre autres Achille et Thersite, Hector et Pâris.
Homère avait une connaissance profonde du cœur humain; il possédait à un haut degré l’art sublime de peindre les sentiments. Les douleurs de mères, d’épouses, de sœurs palpitent dans ses récits. Il faut encore admirer la fécondité de cet homme extraordinaire: créer un monde céleste qu’il fait intervenir dans les affaires humaines, inventer des personnages, embellir des faits historiques, faire naître des difficultés, transporter le lecteur dans des domaines inconnus, et avec cela, n'avoir aucun prédécesseur, aucune trace pour se guider, tout cela demande une fécondité, une imagination réellement transcendante.
Le sujet de l'ZUiade est simple. Pâris, fils de Priam dans un voyage à Sparte, enlève Helène, femme de Ménélas. A cette nouvelle, la
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famille des Atride arme la Grèce et la mêne devant Troie pour venger cet affront, La peste se déclare dans le camp des Grecs à cause du vol de Criseis. Achille déclare qu'il faut rendre cette fille, Pour toute réponse, Agamemnon lui enlève une esclave et de à cette colère qui éloigne Achille des combats jusqu'au sixième chant où il va venger la mort de son ami Patrocle, Le vingt-troisième chant est consacré aux funérailles de Patrocle, le vingt-quatrième à la visite de Priam qui vient demander le corps d'Hector immolé par Achille.
C'est dans ce chant admirable qu'H mère semble s'être surpassé.
Il donne au vieux Priain des paroles si tendres, si attendrissantes, st paternelles qu'apès les avoir lues on ne peut s'empêcher de reconnaître dans Homère le poëte du sentiment par excellence,
Les deux épisodes que nous rencontrons dans l'Z/liade, Fentretien d'Hcetor et d'Andromaque et lenlèvement des chevaux de
Rhéus par Ulysse et Diomède, sont naturels, variés, et agréables,
Ils viennent à propos nous reposer de la trop grande fréquence des combats,
Chose remarquable, chaque fois que le poëte fait parler son héros c'est toujours avec ce langage bouillant qui, du reste, va bien avec le caractère d'Achille, Quelles nobles paroles il Jui met dans la bouche lorsqu'on lui annonce Ja mort de son ami Patrocle! on ne peut concevoir unc idée plus profonde de Ja colère, de la haine et de la vengeance,
Les poésies d'Homère ont exercé une grande influence sur l'avenir de la poésie ct sur le vénie des Grecs, Elles leur inspirèrent ce goût délicat, ce vif amour de la patrie, ect enthousiasme pour la valeur, ce respect pour l’uuité nationale, qui en firent un grand peuple.
M, Dugas-Monthel, qui a consacré sa vie à l'étude des poëmes homériques, ct dont la traduction des deux épopées grecques est la meilleure que nous ayions, partage l'opinion de Wolf, le fondateur et le chef de l'école historique. Voici comment il s'exprime dans son {listoire des poésies homériques :
“Tous ceux qui s° sont permis d'examiner la question, ont été taxés d'être les détracteurs d'Homère,
Portera-t-on contre moi la même aceusation ?
Non ecrtes, et je ne pense pas l'avoir méritée, si par Homère
on entend les ouvrages qui portent ce nom ; mais si l'on entend parler
de l'homme lui-même, je cherche quel est cet homme, objet d'une si
grande prédilection ? On ne connaît ni sa naissance, ni sa patrie, ni sa E
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destinée ; sa vie entière est environnée de circonstances mystérieuses, bizarres, contradictoires, Les uns supposent qu'il est fils d'Apollon et de la muse Calliope; d’autres, d’un fleuve et d'une jeune nymphe, Tantôt il a le nom d’'Homère parce que c’est un pauvre aveugle qui va chantant ses vers pour obtenir une hospitalité qu'on lui refuse ; tantôt parce que c'est un otage célèbre auquel un divin génie inspire les plus sages conseils, Où saisir la vérité, à travers toutes ces fables ? Sur quels fondements historiques reposcra notre admiration ? Je ne vois ici rien de réel, rien de positif, que des poésies admirables, Il cst vrai que, dans leurs dispositions générales, je n’aperçois point cette pensée unique, conçue par un premier poëte, et que chacun s'efforce vainement de saisir ; je n’y découvre simplement que l’enchaînement successif des faits et l'ordre naturel des événements, ce qui suffit à mes yeux pour former un ensemble dramatique d’un très-puissant intérêt, Car, je conviens que ceux qui réunirent par l'écriture tous ces chants divers, d'une plus ou moins grande étendue, apportèrent à ce travail des combinaisons fort habiles, et j'y reconnais volontiers les premiers développements de cctte science littéraire qui, dans la suite, fit la gloire d'Athènes. Mais ce n’est point là, je l’avoue, que je place le plus grand mérite des deux poëmes. Ce qui me charme bien davantage, c'est d’y retrouver l'histoire passionnée des siècles héroïques de la Grèce, d’une époque de la société qui ne laisse presque jamais aucun monument après elle, Ce qui me charme, c’est cette aimable naïveté du monde naissant, ces sentiments exprimés avec une énergie que n’ont point encore altéré la politesse et l'élégance de la civilisation. Pour moi, tout vit et tout respire dans ces poésies sublimes ; ce n'est plus un merveilleux d: convention; ce ne sont plus des dieux éclos, dit-on, du cerveau des poëtes, c’est la religion des peuples dans leur enfance, religion bizarre sans doute, mais pleine de croyance et de sincérité. Ce ne sont plus toutes cvs machines poétiques, si habilement arrangées ; ce sont les accents d’une muse créée par les intérêts les plus chers, et qui redit des malheurs récents à ceux même qui les éprouvèrent. Ce ne sont plus de vaines fictions, des aventures inventées pour le plaisir de l'imagination, ou des larmes supposées ; ce sont des nations entières qui me font partager leurs émotions les plus vives, c’est la voix même de leur douleur qui retentit dans mon âme. Voilà, n’en doutons pas, le secret de notre admiration pour ces peintures animées, pour ce pathétique si profond que
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uses, jamais aucun art humain, jamais les plus puissants génies ne sauraient ollon égaler. Aussi la grande erreur est d avoir voulu juger ces cris de l’insnphe. piration comme toute autre production littéraire, d'avoir voulu les k eugle D? soumettre à la règle commune, et de les avoir sans cesse corrigés dans la dé : même pensée. Certes, je le regrette, je Neue qu'un goût trop délicat Le re les ait affabli ces empreintes vigoureuses, quoiqu'un peu grossières, d'un 1 bles ? âge rude encore. J e regrette que nous n'ayons pas, au moins, les ÿ ; poëmes du temps de Pisistrate ; mais enfin, même dans l'état où nous sta si les a transmis l’école d'Alexandrie, si nous écartons pour un moment les li pens ée 74 idées qui nous préoccupent, nous pourrons apercevoir ce qu'étaient ces in Ÿ lement poésies lorsque dans le palais des rois elles faisaient couler d’abon- EL sif des dantes larmes ; lorsque, des rivages de l’Tonie, elles pénétraient dans la il « pour À Grèce charmée, dont elles amélioraient les mœurs; et lorsque dans Li cons + À Sicyone on refusait de les entendre parce qu’elles célébraient avec trop 1 di d'éclat l’ancienne gloire d’Argos. Non, certes, en les considérant sous fi à re ce point de vue, les poëmes d'Homère (1) ne perdent rien de leur prix ; ti or | au contraire, c’est les replacer au rang qu'ils avaient perdu ; c’est les | ê Mais rendre à leur caractère primitif, | Pour moi, qui longtemps ai partagé | doux de l'opinion commune, ce nest, je l'avoue, qu'après les avoir considérés r l'his- sous ce point de vue que je mes suis fait une juste idée ; plus je suis . ds là li: entré dans cette vole, j'y ai découvert de nouvelles beautés. Dès lors, ls: Üe j'ai quitté sans regret un Homère fabuleux, pour retrouver d’antiques | poésies nationales pleines de vie et de candeur, que voilaient à nos yeux Lu . À de fausses traditions ; ct j'ai cessé de poursuivre l'idée chimérique d’un as plan de poëme, que chacun int-rprête à son gré, puisque nous avons ee enfin recouvré une véritable épopée, c’est-à-dire une de ces histoires mer- " c'est veilleuses que tous les peuples ont coutume de c'anter dans leur preà mière jeunesse.” oute, & tite HÉSIODE.
Me sn Le deuxième nom que l’on remarque dans cett2 première période est bura-té | celui d'Hésiode, Homère et Hésiode sont comme les deux colonnes qui , yaines | soutiennent l'édifice littéraire de la Grèce. D'une côté l'imagination, de k. Lou des l'autre la raison ; Homère invente, Hésiode trace les règles de l’art; le 4 partager premier puise dans l'idéal, le on Le, au réel ct procède par pré- Lau rquire À cepte. Tous deux réagissent l’un sur l’autre et s’aident mutuellement ; pa re admi- (1) Lorsque dans ce discours j'emploie le mot d’Homère, je me sers d’une expression k ond que eonvenue pour éviter une périphrase. put
c'est l’image précoce de ce qui devait arriver plus tard par l'alliance de la philosophie avec la littérature,
Hésiode suit de près Homère; il est peut-être son contemporain, Comme le poëte épique, il est peu connu dans sa vie privée. D'après les critiques les micux informés, il scrait né en Béotie au Xème siècle, Les ouvrages d'Homère ne lui sont pas inconnus car il en cite des extraits dans les sicns,
Des seize ouvrages qu'on lui attribue, il ne nous en reste que trois : les Zravcux et les Jours, la Théogon te, où la Vaissance des Dieux, ct le Bouclier d'Hercule,
Sa T'héogonie est histoire la plus ancienne du naturalisme primitif; l'écrivain nous fait une énumération fastidicuse ct ennuyante des divin tés de l'Olympe. Il semble pourtant se réveiller pour chanter le combat des Titans contre Jupiter et leur expulsion dans le Tartare, Cett: tradition apparaît pour la première fois dans la poésie, Cet ouvrage est le modèle des Hétumorphoses d'Ovide,
Le travaux et les jours sont divisés en trois parties ; l'une est consacrée à la mytologie, l'autre à la morale, la troisième est entièrenint didactique, Ce sont des préceptes sur l'agriculture qui guidèrent Virgile dans ses Géorgiques.
ue Bouclier d'Hereule est un fragment épique dont l'authenticité est contestée,
Cicéron et Quintillien reconnaissent dans Iésiode un poëte harmonieux mais surtout un maître distingué dans l'art d'enseigner, Kes vers étaient écrits dans les temples et les lieux publes afin de servir à l'éluation des enfants, Il mourut dans un âge avancé, La poésie était son plus grand loisir sur la fin de sa paisible vie.
Ses ouvrages sont essentiellement didactiques, Il procède par principe et par maxime; il trace les règles de ee qu'il enseigne. I succéda à Homère dans la marche de l'art, de même que la réflexion succède à l'inspiration, là raison à l'imagination, Quintillien lui donne la préférence sur Homère dans le style tempéré; c'est déjà beaucoup si l'éloge est mérité.