INTRODUCTION
« Quand on compare les deux peuples classiques, ce qui frappe au premier abord, c'est que les Grecs ont produit beaucoup de littérature avant d'écrire, tandis que les Romains, au contraire, I ont écrit pendant des siècles, mais n'ont com- ' mencé d'avoir des écrivains qu'après quatre ou « t cinq cents ans remplis par des travaux de scribes (1). » Le peuple romain a agi en bon père de famille : il a commencé par s'assurer le nécessaire et l'utile avant de songer au superflu. La situation exposée de la ville, prise entre les Etrusques, les Sabins et les Volsques, l'obligeait à la guerre en faisant d'une série de conquêtes la condition de son indépendance.[ Il fallait vivre,] et dans cette lutte pour l'existence, il n'y avait place à aucun luxe, pas plus au luxe de l'esprit qu'à tout autre ; il fallait fonder la cité, le foyer domestique, se pourvoir soi et ses descendants, et ce serait affaire à ceux-ci d'embellir dans la suite la maison tout d'abord solidement bâtie. En ne s'abandonnant que tard aux goûts litté-
(1) Louis Havet, Leçon d* ouverture du cours d'éloquence latine au Collège de France^ le 7 décembrel882.
UTTÉRATURE ROMAINE 1
raires, le peuple romain prouvait sa sagesse : ii marchait avec méthode à l'empire du monde. Soumis dans la paix à la loi sévère de l'épargne, dans la guerre à la vie pénible des camps, ces soldats laboureurs gagnaient à leurs fils l'aisance et la sécurité qui permettent de se livrer tranquil- ^». lement à de belles occupations. L'éloquence, sans doute, fut maniée dès les premiers temps : mais c'était un instrument politique . L'histoire fit de + bonne heure son apparition ; mais c'est qu'elle apportait, avec l'expérience du passé, des leçons pratiques et directes pour la conduite des affaires. t La poésie n'était pas tout à fait absente : mais elle se manifestait surtout dans les éloges funèbres, genre profondément latin (2), qui, par l'énumération un peu sèche des vertus du mort, des honneurs qu'il avait recueillis, se rattachait moins à la production littéraire qu'à l'éducation civique. En revanche, de toutes les spéculations de la pensée, celle que Rome éloigna davantage et ne devait jamais embrasser complètement, ce 4 +1 fut la philosophie, parce que, combattant parfois ou discutant la morale commune, elle constituait
pour les mœurs un danger fort clair à l'œil naturellement soupçonneux des vieux Romains.
Prétend-on conclure de là que le retard de la culture intellectuelle ait été uniquement le i^ésul-
(2) Voy. G. Mauhiâ, Mtnâes morales sur f antiquité,
uotauiit.Dijt p. 3 et suiv.
ni —
tat d'une sage réflexion, d'un calcul habile, d*une idée préconçue ? On doit à coup sur reconnaître, sans avoir besoin pour cela d'évoquer le souvenir de la Grèce, que le génie latin n'était pas des plus heureusement doués. On a, comme on dit vulgairement, les déXauts de ses qualités: le sens pratique et l'imagination ne s'accordent pas toujours ; la patience, la réflexion, ne favorisent ni la vivacité, ni l'abondance de la pensée ; l'esprit d'ordre et de discipline, sans s'opposer au développement individuel quant au fond, risque beaucoup de l'arrêter dans l'expression et d'imposer un aspect trop uniforme à des œuvres nées de cerveaux bien différents. Il n'importe pas moins de rappeler que les conditions^ extérieures furent longtemps un obstacle avec lequel il était sage de compter, et qu'en cela Rome a suivi une marche logique, de sorte que son éclosion littéraire s'est produite dans le moment et dans les circonstances les plus convenables pour faire valoir tout son génie. La poésie populaire et spontanée, l'épopée naïve qui berce l'enfance de certains peuples et dont s'enivra la Grèce à la coupe d'Homère, demande des qualités qui sont précisément tout l'opposé des qualités latines ; il est heureux que Rome, en dépit de l'hypothèse de Niebuhr aujourd'hui condamnée, n'ait jamais eu ce genre de poèmes : c'est alors que la comparaison avec la Grèce eût été véritablement écrasante. L'enfance est sérieuse chez ceux qui partent de rien et qui