Histoire abrégée de la philosophie
Les esprits , fatigués des vaines disputes du moyen âge (1), étaient naturellement disposés à se retourner vers des objets plus graves , plus étendus , plus dignes d'exciter l'attention et d'encourager les efforts. Ce fut en Italie que le premier mouvement eut lieu. On commença à rechercher et à lire les anciens auteurs latins. A mesure qu'on
(1) On entend par moyen âge tout le temps qui s'est écoulé depuis la chute de l'empire romain, en 475, jusqu'à la prise de Constanlinople par Mahomet II, en i453.
les comprenait , on était frappé de la différence qui se trouvait entre leur style correct, élégant, harmonieux, et la grotesque contexture des scolastiques. On dédaigna et on méprisa ces derniers , en proportion de ce qu'on se prit d'estime et d'affection pour les autres.
Dès le 44.e siècle, ou même auparavant, comme nous l'avons vu , quelques textes originaux des philosophes grecs , notamment d'Aristote , furent retrouvés ou apportés de l'Orient : on les étudia et on parvint à les entendre. Pour en propager l'intelligence, on les traduisit. Peu à peu des idées plus justes de la philosophie grecque , principalement de la philosophie d'Aristote , se formèrent et s'étendirent.
Les amateurs commencèrent aussi à rechercher les classiques latins : ils les achetaient à grand prix , et mettaient leur gloire ou leur vanité à se former des bibliothèques de manuscrits rares et précieux. Cet enthousiasme , qui avait gagné les classes riches, tira de l'oubli ou préserva du naufrage d'importants ouvrages , dont peut-être il ne restait alors qu'une seule copie dans le monde.
On ne faisait guère , il est vrai , dans ces premiers temps de retour vers la science , que recueillir les anciens chefsd'œuvre , que les copier ou les faire copier , les lire , les admirer et les propager : mais déjà c'était un prélude d'une haute portée , et qui annonçait pour l'avenir d'immenses résultats.
La prise de Constantinople , par les Turcs , en 1453, accéléra ce mouvement et lui donna subitement une vive impulsion : les Grecs, persécutés dans leur patrie et ne
pouvant plus y attendre qu'un sort déplorable , la quittèrent en foule et abondèrent en Italie. Comme la plupart avaient tout perdu , ils se mirent à enseigner leur langue , leurs arts , leurs sciences , partout où ils purent le faire , afin de se créer des ressources contre Tindigence. Les princes et les républiques les accueillirent avec faveur, se les disputèrent en quelque sorte, et leur donnèrent, dans leurs états respectifs , des chaires publiques avec des traitements honorables. On vit ces savants étrangers enseigner publiquement à Bologne , à Rome , à Milan , à Ferrare , à Florence , à Pise , à Padoue et dans plusieurs autres villes.
Le pape Nicolas V les protégea ouvertement et fit de nouveau traduire Aristote. Cosme de Médicis les soutint de son pouvoir et de sa fortune. Laurent de Médicis , surtout , se déclara leur Mécène : il leur ouvrit son palais et ses trésors, les recommanda aux princes d'Italie et leur procura des établissements. Il envoya l'un d'entre eux, nommé Lascaris , chercher en Grèce et acheter , à grands frais , les ouvrages les plus estimés. Par ses largesses, il excita les savants à corriger ces livres , à les traduire , à les expliquer , à les commenter. Son exemple inspira le même zèle aux membres de sa puissante famille , notamment à Jean de Médicis, son fils, qui devint pape, en 1512, sous le nom de Léon X. Ce pape se montra en prince magnifique et s'illustra par l'éclatante protection qu'il accorda aux sciences et aux arts.
Une autre cause contribua puissamment au renouvellement des lettres et à la rapide propagation des lumières; ce
fut la découverte de l'imprimerie , arrivée à Maycnce , ou plus vraisemblablement à Strasbourg, vers J450. La première pensée de cet art merveilleux est attribuée à Guttemberg (i) , gentilhomme, né à Mayence en 4400, et l'exécution de cette pensée est due , au moins en grande partie , à Fust , citoyen notable de la même ville , et à Schoeffer, son gendre. Jusque-là on ne pouvait former de bibliothèques qu'avec des copies manuscrites , ce qui était fort dispendieux et souvent difficile à obtenir . Il fallait posséder d'immenses ressources pour être dans le cas de réunir seulement quelques centaines de volumes importants.
Quand une fois l'imprimerie fut en usage , les exemplaires de chaque ouvrage , soumis à ce procédé , se multipliaient avec une extrême facilité , et leur prix fut presque nul , en comparaison de ce que coûtaient les manuscrits. Alors il se forma , de tous les côtés , des bibliothèques publiques et particulières, dans lesquelles on trouvait de précieuses collections. Le nombre des savants et de leurs admirateurs augmenta en proportion. De toutes parts on vit s'étendre l'horizon qui avait borné les connaissances humaines; chaque
(i) Guttemberg , ne pouvant réaliser seul son projet, s'associa Fust : celui-ci employa la sagacité de Schoiffer ou Schoeffer, son subordonné, dont il fut tellement satisfait, qu'il lui donna sa fille en mariage.
Il est indubitable que les Chinois connaissaient depuis longtemps l'art d'imprimer avec des planches en bois. Peut-être que la première idée de Guttemberg ou de tout autre sera venue de chez eux.
année les progrès devenaient sensibles. Mais il a fallu près de trois siècles d'efforts , de recherches et de sacrifices pour amener cet art , dont la force est incalculable , au point de développement où nous le voyons maintenant.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner philosophiquement jusqu'à quel point cette découverte a été utile à la religion , à la morale et à l'ordre social : il résulte certainement de l'imprimerie un grand bien ; mais il en vient aussi beaucoup de mal, par l'abus qu'on en fait pour répandre de funestes doctrines.