‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 2 sur 156 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

AUTEURS QUI LES PREMIERS ONT CONTRIBUÉ, DANS LES XIV.C ET XV. e SIÈCLES, AU RÉTABLISSEMENT DES LETTRES ET DE LA PHILOSOPHIE.

\ .° Raimond Lulle , homme singulier , bizarre et extraordinaire, qui a vécu pendant une grande partie du 13.e siècle et le commencement du 14.e , est regardé , par plusieurs, comme ayant contribué à donner de ressort à l'esprit humain, et à le diriger vers des études sérieuses. Né dans l'île de Maïorque, en Espagne , il fut d'abord soldat , courtisan et libertin. Vivement frappé de la vue d'une plaie hideuse qui consumait toute vivante Eléonore , objet de ses impures convoitises , il abandonna la cour de Jacques I.er , roi d'Aragon , renonça aux armes , s'appliqua à l'étude , apprit l'arabe et les doctrines des Sarrasins , afin de travailler à leur conversion. Ayant quitté sa femme, et reçu l'habit du tiers-ordre de saint François , il passa en Afrique , débarqua à Tunis et prêcha la religion aux infidèles , avec zèle. Arrêté, mis en prison, sauvé de la mort avec peine, il revint en Europe et se présenta dans toutes les cours chrétiennes : il obséda le pape , les rois , les princes et les grands , pour leur faire adopter ses projets de réforme dans les sciences. A force d'instances, il obtint plusieurs collèges pour l'enseignement de sa doctrine : il l'enseigna lui-même

à Paris, après l'avoir fait approuver par quarante docteurs ou bacheliers de l'université, En 1541 , il se rendit auprès du concile général de Vienne , et sollicita des évêques l'adoption de sa méthode : il voulait que ses principes fussent admis dans toute la chrétienté.

Au milieu de cette vie vagabonde , tumultueuse et traversée par mille incidents , il trouva , on ne sait comment , le temps de faire un nombre incroyable d'ouvrages, subtils et métaphysiques , très-difficiles à comprendre. Tous n'ont pas été imprimés , et ceux qui l'ont été composent 10 vol. in-fol.

Toujours poussé par un zèle ardent pour la conversion des mahométans , il repassa en Afrique , à l'âge de 80 ans, et prêcha de nouveau la foi, selon le système qu'il s'était formé. Arrêté une seconde fois , il fut mis en prison , battu et maltraité. Délivré par des marchands génois et embarqué , à demi-mort , pour être conduit à Maïorque , sa patrie , il expira en mer, fut débarqué et enterré chez les franciscains de Maïorque où on le vénère comme martyr. L'Eglise cependant ne l'a point mis au nombre des saints qu'elle honore. Nous trouvons même, dans l'histoire ecclésiastique, une bulle de Grégoire IX, touchant les erreurs qui lui étaient imputées.

Ce qui fit principalement sa réputation d'homme savant , fut son fameux système scientifique , appelé le Grand Art ou l'Art merveilleux.

Ce système consiste à mettre en commun , comme dans une sorte de magasin , les termes généraux de logique ,

de métaphysique , de morale , de théologie ; à les combiner entre eux, selon leurs rapports de quantités, de modes, de ressemblance , de dissemblance ; à en former des cadres , sous des dénominations de convention , telles que les lettres de l'alphabet , afin de pouvoir les trouver au besoin et y recourir pour arriver à de nouveaux aperçus. Par ce moyen on devait faire de rapides progrès dans les sciences , qui dérivent toutes de ces premiers principes.

L'auteur épuisa les ressources de son esprit à imaginer des combinaisons et à former ses cadres. Il fondait son système tout entier sur le nombre ternaire. Partout il trouvait ou il faisait entrer ce nombre. En Dieu il distinguait la faculté , l'acte et l'opération ; par là il prétendait démontrer logiquement l'existence du mystère de la sainte Trinité.

Multipliant trois par trois , il trouvait neuf ; divisant neuf par trois, il revenait à trois. Ainsi il formait des échelles ascendantes ou descendantes d'attributs et de sujets. Par exemple , la bonté , la grandeur , la durée constituent l'essence ; la puissance , la sagesse , la volonté composent l'unité ; la vérité , la vertu , la gloire forment la perfection ; voilà pour les attributs. La différence, la concordance et la contrariété ; le principe , le milieu et la fin ; la supériorité , l'égalité et l'infériorité ; voilà pour les relations. Dieu , l'ange, le ciel ; l'homme , l'imaginatif , le sensitif , le végétatif, l'élémentatif , Tinstrumentatif ; voilà pour les sujets.

Quant aux vertus , c'était , la justice , la prudence , la force ; la tempérance , la foi , l'espérance ; la charité , la patience, la piété. Relativement aux vices , c'était l'avarice,

la gourmandise et la luxure ; l'orgueil , la paresse et Penvie ; la colère, le mensonge et l'inconstance.

On voit combien ces divisions et ces arrangements de mots , évidemment empruntés à la cabale des Juifs ou aux doctrines mystérieuses des Arabes , sont arbitraires , insignifiantes , peu propres à favoriser le développement des sciences. Toutefois , cette méthode inintelligible excita , dans le temps , l'admiration d'un grand nombre de personnes : elle donna lieu à une infinité de commentaires , et fut admise dans beaucoup d'établissements publics. Plus tard, des hommes célèbres, tels que le P. Kircher et Leibnitz, ne dédaignèrent pas d'en faire l'objet spécial de leurs méditations. On a fini par s'accorder généralement à la regarder comme un assemblage de rêveries , propres uniquement à embrouiller les idées et à faire perdre un temps précieux.

2.° Le Dante , poète florentin , mort en 1321 , à 56 ans , a été célèbre par plusieurs ouvrages , mais surtout par sa Divine Comédie , poème fameux sur l'enfer , le purgatoire et le paradis. S'élevant singulièrement au-dessus du mauvais goût de son siècle , il contribua puissamment , par la profondeur de ses pensées, par la justesse de ses images et la grâce de ses tournures , par l'énergie et la vérité de ses expressions , à ranimer le goût de la bonne littérature , et de la saine philosophie qui en est inséparable.

M. Ozanam a publié, en 1839, un bon ouvrage, en 2 vol. in-8.°, intitulé Philosophie du Dante, et M. Artaud, en 4 841, Histoire de Dante, excellent ouvrage, en un gros vol. in-8.°.

5.° Pétrarque, né à Arezzo, en 1304, mort près de Padoue , en 1574, est justement regardé comme le père de la littérature italienne. Epris d'une violente passion pour la belle Laure , il la chanta dans des vers italiens , pleins de sentiment et de charmes. Nous avons de lui plusieurs ouvrages philosophiques , peu intéressants en eux-mêmes , mais qui ne laissèrent pas de contribuer à la renaissance des bonnes études, et surpassent de beaucoup les ouvrages scolastiques de la même époque. On peut citer, en particulier , ceux qui ont pour titre , Des Remèdes contre l'une et Vautre fortune ; De VArt de bien gouverner ; De l'Ignorance de soi-même ; Du Mépris du monde.

4.° Boccace , fils d'un marchand de Florence , né hors mariage à Paris, en 13(5 , fut élevé , par la volonté de son père , à Florence , à Paris et à Naples , dans les affaires de commerce ; mais il ne put jamais s'y accoutumer. Son goût le portait uniquement vers les lettres , pour lesquelles il se sentait né. D'abord il étudia comme à la dérobée : plus tard il se livra tout entier à l'étude. Ami de Pétrarque , son admirateur , son émule , il ne put l'égaler dans la poésie ; mais il le surpassa dans la prose italienne , fixa la langue et est devenu classique. Ses ouvrages , en latin et en italien , en vers et en prose , sont très-nombreux : le plus fameux est son Dècamêron , ou Recueil de cent nouvelles. C'est cet ouvrage qui l'a placé au premier rang des prosateurs italiens. Il mourut en 1375 , à Certaldo , village de la Toscane , où il avait un petit patrimoine.

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