CONSENTEMENT DES PEUPLES
Tous les peuples , anciens et modernes , civilisés et barbares , ont reconnu une puissance supérieure à la nature et à nous , une divinité à laquelle ils rendaient hommage d'une manière ou d'une autre. Ce fait historique est tellement confirmé, qu'il ne peut être révoqué en doute et qu'en effet on ne le nie pas.
D'où vient ce consentement unanime des peuples? Nous l'expliquons facilement , et voici comment : Dieu se manifesta à nos premiers parents et imprima, d'une certaine manière, au fond de nos cœurs , le sentiment de son existence : il fait reluire ses divins attributs dans les créatures et dans l'ordre admirable de l'univers.
Les premiers hommes donnèrent des notions exactes du Dieu créateur à leurs descendants , et leur apprirent à voir partout les opérations de sa divine sagesse. Les générations, en se succédant , se transmettaient la connaissance de cette grande vérité.
Plus tard, les hommes voulant expliquer la nature de Dieu, sa présence universelle et ses innombrables opérations , tombèrent dans de monstrueuses erreurs, imaginèrent plusieurs dieux auxquels ils attribuaient des fonctions diverses et partageaient entre eux les honneurs divins. Telle futl'origiue de l'idolâtrie qui se répandit de toutes parts , varia à l'infini et s'est perpétuée jusqu'à présent dans un grand nombre
de régions. Elle outragea le vrai Dieu , sans détruire l'idée générale de la divinité : elle la suppose , au contraire; car on ne se porterait point à honorer plusieurs dieux , si l'on n'était pas fortement persuadé que la divinité existe.
Qu'un athée veuille rendre compte de ce sentiment profond qui a constamment régné chez tous les peuples de la terre , il n'en pourra donner aucune raison plausible. 11 l'attribuera , comme déjà on a voulu le faire, aux préjugés de l'éducation , ou à la crainte occasionnée par certains événements terribles de la nature , ou à la faiblesse de l'esprit , qui ne pouvant expliquer ce qui se passe dans le monde physique, aurait eu recours à des causes surnaturelles , ou à la politique des princes , disant que , pour effrayer le peuple, ils auraient imaginé un être souverain dont les regards pénètrent partout.
Mais, 1.° les préjugés ne sont ni universels ni constants : ils ne peuvent se concilier avec la raison ; à mesure qu'on les examine , ils s'évanouissent et disparaissent. Or , l'idée de Dieu se trouve dans tous les siècles , dans tous les pays , partout où il y a des hommes vivant en société, jusque dans les déserts et dans les forets. Soumise a un examen sévère et consciencieux , elle ne s'affaiblit point : elle se développe , au contraire , s'éclaircit et se fortifie , tant elle s'accorde parfaitement avec la raison.
2.° Si elle venait de la crainte qu'inspirerait la vue de certains événements terribles , elle ne serait pas universelle , constante et uniforme, ou bien Dieu , dans cette hypothèse , serait regardé partout comme un tyran redoutable. Ce-
pendant on se le représente , pour l'ordinaire j comme souverainement bon et bienfaisant. Si vous êtes un Dieu, disaient les Scythes barbares au grand Alexandre , vous devez combler les mortels de vos bienfaits et non leur ravir ce qu'ils possèdent (\).
3.° L'idée de Dieu ne peut être attribuée à l'ignorance ; car il faudrait alors assigner une autre cause aux admirables effets que nous voyons dans le monde. Or , plus l'on contemple et l'on approfondit ce qui se passe dans l'univers , plus l'on est fortement convaincu de l'existence de Dieu , de sa grandeur, de sa puissance , de sa sagesse ; ce qui a fait dire à Bacon, l'un des plus illustres philosophes des derniers temps , qu'une connaissance superficielle de la nature nous faisait incliner vers l'athéisme , mais qu'une connaissance approfondie nous conduisait à Dieu et à sa providence.
4.° L'idée de Dieu ne peut être non plus attribuée à la politique des princes ; car comment les princes se seraientils tous accordés dans une invention de cette nature ? Comment auraient-ils établi une telle persuasion , sans qu'il en restât un seul vestige? Comment cette persuasion serait-elle passée chez les hordes sauvages qui n'ont point de gouvernement politique? Comment se maintiendrait-elle partout, malgré le progrès des lumières et les critiques si vives qu'on s'est tant de fois permises contre les princes?
La tradition constante et le cri si éloquent de la nature
(t) Quinte-Curce , liv. 7. , n.° 33.