EXISTENCE DU MAL
Au milieu de l'ordre qui éclate de toutes parts dans le
(i) Deuteronome , 32., 3q.
monde et ravit d'admiration ceux qui le contemplent , une cohorte de maux physiques accable notre nature, et des désordres moraux multipliés eu tout genre, font rougir la raison. Voilà ce qu'on appelle le mal. Ou en distingue trois espèces ; le mal métaphysique , le mal moral et le mal physique.
Par mal métaphysique , on entend la limitation plus ou moins restreinte de l'être créé. Le mal moral , qu'on appelle aussi péché , est l'abus que les hommes font de leur liberté pour violer les règles de leur nature morale et faire ce qui est opposé à la vertu : le mal physique est l'ensemble des maux qui affligent le corps , comme le froid , l'excès de la chaleur, la faim , la soif, les infirmités, les souffrances, les maladies , la mort.
Le mal métaphysique ne souffre pas de difficulté. On conçoit que la créature est nécessairement limitée , et que le créateur étant libre de la créer ou de ne la pas créer, peut aussi lui donner tel degré de perfection qu'il juge convenable.
L'origine du mal moral et du mal physique ne s'explique pas aussi facilement. Comment un Dieu infiniment bon et connaissant l'avenir , a-t-il pu donner à l'homme une liberté dont il prévoyait l'abus ? Comment peut-il prendre plaisir à nous voir souffrir tant de douleurs , lorsqu'il pourrait si aisément les prévenir ou nous en délivrer ? Ce problème est très-difficile à résoudre par les seules lumières de la raison. De grands génies s'y sont exercés et n'ont pu réussir.
Les anciens Perses , et plus tard les disciples du persan Manès, appelés pour cela manichéens, admirent deux prjya-
cipes éternels , l'un , infiniment bon , auteur du bien , et l'autre infiniment mauvais, toujours occupé de faire le mal. Par là ils prétendaient rendre raison du mélange de bien et de mal qui est dans le monde. Le philosophe Bayle se montra favorable à ces principes.
Mais cette doctrine , manifestement contraire à la tradition et aux livres saints , ne peut soutenir l'examen de la raison. Car , 1 .° les deux principes dont il s'agit existeraient par leur nature même : ils seraient nécessaires , illimités et parfaits. Or, déjà nous avons vu qu'il ne peut y avoir deux êtres nécessaires et illimités. D'ailleurs un être infiniment mauvais, loin d'être parfait , serait infiniment imparfait : il n'aurait en partage que la négation des perfections , ce qui ne présente qu'une absurdité sans nom. 2.° Ces deux êtres, opposés Tun à l'autre , se combattant sans cesse , ne seraient ni heureux ni tout-puissants, puisque leurs volontés ne pourraient jamais être satisfaites. 5°. Ou , dans leur opposition , ils seraient de la même force , et alors il n'y aurait ni bien ni mal ; car deux forces égales opposées l'une à l'autre , se détruisent réciproquement ; ou ils seraient de force inégale , et le plus fort aurait détruit le plus faible, puisqu'il aurait eu l'éternité pour le combattre. Bayle lui-même, pressé par les arguments de ses adversaires , avoua que le système des manichéens était absurde, insoutenable et contraire aux idées de V ordre; qu'il est sujet aux retorsions , et qiïil ne saurait lever les difficultés (1).
(i) Dictionnaire , tome 4 , Eclaircissement sur les manichéens , à la fin.
L'existence du mal , tant physique que moral , est un fait qui ne peut être contesté : l'unité d'un Dieu infiniment bon ne peut pas être contestée davantage. Comment , sous un Dieu unique et infiniment bon , le mal peut-il exister ? La difficulté de résoudre cette question ne prouve logiquement qu'une chose , les bornes de notre intelligence. Or , de ce que nous ne pouvons comprendre comment deux vérités se concilient ensemble , il ne nous est pas permis de conclure que Tune ou l'autre doive être rejetée. Nous devons bien plutôt confesser la faiblesse de notre esprit et avouer notre ignorance.
Or , ce que la raison ne peut expliquer par ses propres forces , la foi , appuyée sur l'écriture et la tradition , nous l'enseigne nettement. Dieu, en créant l'homme libre, l'avait constitué arbitre de son sort et du sort de sa postérité : il lui promettait une immortalité pleine de bonheur , s'il persévérait , et le menaçait de la mort , s'il prévariquait. L'homme , malgré les faveurs divines dont il était comblé , devint infidèle , par l'abus qu'il fit de sa liberté. En punition de son infidélité , il fut dégradé , condamné à la mort et à toutes les misères qui la préparent. Au lieu des prérogatives de gloire et de bonheur qu'il devait laisser en héritage à ses descendants , il ne leur transmit qu'une nature dégradée et corrompue, qu'une funeste succession d'ignorance et de faiblesses , avec l'accompagnement de tous les maux physiques qui nous accablent. Dans cet état de dégradation , les enfants d'Adam conservent la liberté , quoique affaiblie : ils peuvent , au moyen des secours qui leur sont offerts ,
revenir à Dieu , sanctifier leurs maux physiques et se préparer un avenir immortel , plus glorieux que celui qui leur était primitivement destiné.
Le mal physique et le mal moral sont ainsi corrélatifs : ils ont été introduits dans le monde par la même cause. L'homme est devenu librement coupable : Dieu , comme ii l'en avait menacé , Fa puni de son péché , en lui enlevant des prérogatives qu'il ne lui devait point , en prononçant contre lui une sentence de mort et en le livrant aux douleurs, pendant sa carrière mortelle.
Cette doctrine , il est vrai , n'est pas sans mystères : nous comprenons difficilement comment les enfants sont punis à
cause de leur premierpère. Toutefois, il se passe souvent sous nos yeux des événements presque semblables, par proportion, et on n'y voit rien de choquant. Qu'un homme élevé en dignité ou environné de richesses perde, par sa faute, le rang qu'il occupe ou la fortune dont il jouit , il entraîne sa postérité avec lui dans son abaissement ou dans sa pauvreté. C'est ce que fit Adam par rapport au genre humain dont il était le père.
Avec le dogme fondamental de la chute de l'homme et de la transmission du péché originel , tout est suivi et parfaitement enchaîné ; tout s'explique. Sortons de cette hypothèse, nous ne rencontrons que ténèbres impénétrables , ou nous tombons dans des contradictions insoutenables.