‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 126 sur 156 · DE L'AME HUMAINE ET DE SA DISTINCTION DU CORPS · texte numérisé non relu

DE L'AME HUMAINE ET DE SA DISTINCTION DU CORPS

Qu'il y ait en nous un sujet pensant, réfléchissant , jugeant, raisonnant, personne n'en doute : mais ce sujet est-il une substance distincte du corps , comme le veulent ceux qu'on nomme spiritualistes , ou le corps , avec son admirable organisation, est-il l'homme tout entier, en sorte que la pensée, avec ses différentes formes, soit le produit de certains organes intérieurs , comme le prétendent les matérialistes ? On ne peut nier que cette question ne soit d'une haute importance.

La saine raison , d'accord avec la foi chrétienne, ne balance point à affirmer que l'âme humaine est une substance spirituelle, entièrement distincte du corps. Voici les principaux fondements sur lesquels s'appuie cette vérité capitale.

\ .° La création de l'homme est ainsi rapportée dans la Genèse. Après avoir fait sortir du néant les diverses parties de l'univers , Dieu dit : Faisons l'homme à noire image et à notre ressemblance, et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes et à tous les reptiles

qui se meuvent sur (a terre (1). Le Seigneur Dieu forma donc l'homme du limon de la terre, et il répandit sur son visage un souffle de vie : l'homme devint vivant et animé (2). Puis il dit : Il n'est pas bon que V homme soit seul : faisonslui une aide semblable à lui (3). ïl fit donc la femme sur le modèle de l'homme , et lui donna aussi une urne vivante.

Que la poussière rentre en la terre d'où elle avait été tirée, et que l'esprit retourne à Dieu qui l'avait donné (4). Dans plusieurs autres endroits de l'Ecriture sainte , lame de l'homme est appelée esprit , par opposition au corps. Elle est donc une substance distincte du corps.

2.° C'est ce que le troisième concile de Latran décida , en 4215, canon I : Il riij a qu'un seul Dieu.*.., créateur de toutes choses, qui, au commencement, tira du néant la nature corporelle et la nature spirituelle; c'est-à-dire l'angèlique et la mondaine; puis la nature humaine qui est composée de corps et d'esprit. 11 y a donc deux substances bien distinctes Tune de l'autre.

5.° Les Juifs , les chrétiens et les mahométans sont unanimes sur ce point. Si quelques docteurs ont cru , dans un temps , que l'âme humaine était composée de feu , d'éther, ou de quelque autre matière très-subtile } ils se trompaient sur sa nature , mais ils ne la confondaient pas pour cela

i) Gen., i., 26.

(2) Gen., 2., 7.

(3) Gen., 2., 18.

(4) Ecclésiaste, 12., 7.

avec le corps : ils la regardaient , au contraire , comme la noble partie de nous-mêmes , comme une substance bien supérieure à ce corps grossier qui nous assimile aux bêtes , sous tant de rapports.

4.° Le principe qui pense en nous , c'est-à-dire , qui sent , qui réfléchit, qui juge, qui raisonne, est unique : c'est l'individu tout entier qui éprouve ces sentiments ou fait ces opérations , et non une partie de lui-même : qu'on lui coupe une jambe ou un bras , qu'on lui enlève la moitié de son corps, la sensation, ridée, le jugement et le raisonnement ne seront pas pour cela fracturés : le sujet qui reçoit ces affections est donc différent du corps. D'ailleurs , s'il était composé de parties distinctes , la pensée serait-elle dans toutes les parties, ou ne serait-elle que dans une? Si elle était dans toutes , elle serait donc elle-même composée ; on pourrait dire la moitié ou le quart d'une pensée , d'un jugement, d'un raisonnement, ce que nulle personne raisonnable n'oserait avouer. Si la pensée n'était que dans une partie, cette partie elle-même serait-elle composée, ou ne le serait-elle pas ? Si elle était composée, la même difficulté reviendrait : si elle ne l'était pas, le sujet pensant serait esprit et non matière; par conséquent, il serait bien distinct du corps.

5.° Pour que nous éprouvions les diverses sensations de la vue , de l'ouïe , de l'odorat , du goût, du toucher , il faut , dans notre état actuel , que nos sens soient affectés par des objets extérieurs ; mais cela ne suffit pas : notre ame doit , en outre , être attentive : car , durant le sommeil , une syncope ou une forte distraction , nous ne sentons rien et

n'éprouvons rien , quoique nos sens soient extérieurement affectés. Les sensations ne sont donc pas uniquement le produit des sens corporels ou des objets qui les atteignent. D'ailleurs , les organes dos sens étant bien distincts les uns des autres , si les sensations n'étaient que des impressions corporelles , elles résideraient dans les parties affectées , et ne se réuniraient pas toutes dans un centre commun. Or, une multitude de sensations très-distinctes les unes des autres et venant par des voies diverses 3 s'identifient en nous. Nous entendons un concert; nous considérons le spectacle varié d'un grand nombre d'objets qui sont sous nos yeux : nous comparons ces différentes sensations et jugeons que celles-ci ou celles-là nous flattent davantage.

Les yeux ne voient pas les sons , les oreilles n'entendent pas les couleurs : les uns et les autres ne goûtent pas, ne sentent point. Cependant , au môme instant l'âme voit , entend, goûte, sent, touche, éprouve ces sensations sans partage , les examine , en tire des conclusions et se forme des règles de conduite. Tout cela ne démontre-t-il pas évidemment que le sujet qui pense et sent en nous n'est pas le corps , qu'il n'a rien de corporel , qu'il est simple et par conséquent spirituel. On peut dire que celte preuve est une démonstration aussi assurée que celles des géomètres, et si tout le monde n'en sent pas l'évidence, c'est à cause que l'on n'a pu ou que Von n'a point voulu s'élever au-delà d'une imagination grossière (1).

(1) Bayle, t. i., p. 110, de ses œuvres. •

6.° Les corps n'agissent que sur les corps présents et par un contact quelconque; les effets de ce contact sont de nature corporelle et toujours proportionnés aux causes , tellement que les personnes habiles peuvent les prévoir et les calculer d'avance. Or, l'ame humaine agit sur des objets absents ou incorporels , qui ne peuvent être touchés : elle se souvient du passé , prévoit l'avenir , considère le temps et les siècles , fait des abstractions , des comparaisons , réfléchit , dislingue les principes généraux des sciences , en déduit des conséquences , soumet à l'examen ses propres affections , les combine en diverses manières , se détermine spontanément , tantôt d'une façon , tantôt d'une autre , uniquement parce qu'elle le veut, à l'occasion de cause extérieure ou sans cause extérieure, etc. N'est-il pas évident que ces opérations et une foule d'autres n'ont aucun rapport avec les corps ni avec les lois qui régissent la matière?

Les métaphysiciens catholiques donnent encore plusieurs autres raisons qui ne sont pas moins solides.

De-là il suit que Dieu lui-même , tout-puissant qu'il est , ne peut donner à la matière proprement dite , à la matière composée de parties réunies , quelque déliées et subtiles qu'elles soient , la faculté de penser , parce qu'il est impossible que la pensée et la sensation résident dans un sujet étendu ou matériel : d'un autre côté, la toute-puissance de Dieu ne va pas jusqu'à faire l'impossible, par exemple, une montagne sans vallée, un bâton sans deux bouts , un cercle carré, un composé sans parties , un sujet divisible sans divisibilité. Locke est donc convaincu d'avoir admis une

contradiction , quand il a dit que peut-être Dieu pouvait faire penser la matière.

Que les matérialistes placent la pensée dans les nerfs , dans le fluide nerveux , dans le cerveau , ou partout où ils voudront , jamais ils ne prouveront autre chose , sinon que Tâme , dans l'exercice de ses fonctions , dépend du corps auquel elle est assujettie durant cette vie , par proportion , comme un musicien dépend de son instrument dans les morceaux qu'il veut exécuter : si l'instrument est mauvais , l'habileté du musicien est entravée. De même , si le corps est mal disposé , l'âme est gênée et quelquefois tout-à-fait troublée dans ses opérations. Elle n'est pas plus pour cela identifiée avec le corps que le musicien avec son instrument.

Si l'on dit que des objets corporels sont représentés dans Famé , nous en conviendrons , parce que c'est un fait incontestable : mais nous soutiendrons qu'ils n'y sont pas représentés d'une manière corporelle ; car , ou ils y seraient selon leur forme naturelle , et alors des maisons, des villes , d'immenses campagnes seraient en nous , ce qui n'est pas admissible : ou il n'y seraient qu'en miniature , et ces miniatures ne pourraient montrer les objets tels qu'ils sont, leurs idées ne sauraient être comparées ensemble.

Il faut donc convenir que les objets corporels sont représentés en nous d'une manière incorporelle. Nous ne pouvons comprendre comment cette opération se fait ; mais dous comprenons fort bien qu'il y aurait absurdité à dire qu'elle n'est qu'un effet purement corporel.

On remarque de grandes différences entre les opérations

intellectuelles des individus. Pascal et Bossuet avaient certainement plus d'idées , et des idées plus étendues que certains idiots , que les pauvres paysans qui n'ont fait aucune étude. A quoi cela tient-il ? Peut-être à la supériorité que certaines âmes ont sur d'autres, cela serait possible; mais aussi certainement à la constitution physique , à la disposition des organes, à l'exercice des facultés. Pour revenir à la comparaison du musicien, des individus ont naturellement plus d'aptitude que d'autres; puis leur habileté plus ou moins grande dépend beaucoup de leurs instruments , des maîtres qu'ils ont eu et de l'exercice qu'ils ont fait de leur art. Il en est de même des facultés de l'âme , relativement au corps. En admettant dans l'homme deux substances entièrement distinctes , une corporelle , que personne ne nie , et une spirituelle dans laquelle résident les sensations et se font toutes les opérations intellectuelles, on est d'accord avec les livres saints , avec l'enseignement constant de l'Eglise et de ses docteurs , avec les traditions les plus anciennes et les plus universelles , avec la raison et avec tout ce qu'il y a eu jusqu'ici d'hommes le plus honorables dans le monde. En disant , au contraire , que l'homme tout entier est matériel , divisible et périssable , on le dégrade et on tombe dans un abîme de contradictions que nulle raison ne peut justifier. Parmi les objections des incrédules, il n'y en a pas une qui aille directement contre les preuves de la spiritualité de l'âme.

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