‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 55 sur 156 · PHILOSOPHIE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Jean- Jacques Rousseau , fils d'un horloger , naquit à Genève, en 1 742. Ayant fait sa première éducation dans des romans qu'il dévorait , il y puisa des notions bizarres , dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais pu le bien guérir, comme lui-même en fait l'aveu. Mis en pension chez un ministre protestant, il apprit un peu de latin et contracta de mauvaises habitudes qui obligèrent le ministre à le renvoyer. Placé d'abord chez le greffier de Genève, en qualité de clerc , puis chez un graveur comme apprenti , il se fit renvoyer de chez le premier et ne voulut pas rester chez le second. A 16 ans, il s'échappe , court après la fortune sans savoir où il la trouvera , arrive à Annecy , y fait la connaissance de M.me de Warens et trouve en elle une proteclricc. Cette dame, qui était catholique , voulut amener à sa foi ce jeune homme auquel elle prenait intérêt. Elle lui donna des lettres de recommandation , l'envoya à Turin et le fit placer à l'hospice des catéchumènes pour qu'il y fut instruit et préparé à son abjuration. Rousseau, s'ennuyant dans ce séjour, se fit promptement catholique , afin d'en sortir plus tôt,

Entré comme laquais chez M.me de Vercellis , il y commit un vol et eut la bassesse de l'imputer à une jeune servante qui fut victime de la calomnie. Renvoyé lui-même de cette maison , à son tour , il entre , comme domestique , chez M. de Gouvon , y est comblé de bontés et s'en fait encore chasser. Ne sachant plus que faire , il va trouver M.mc de Warens et se réclame à elle.

M.me de Warens, qui voyait en lui beaucoup de défauts , ne se rebute point néanmoins : elle espère toujours en faire quelque chose. Elle le garde chez elle , cherche à l'instruire , lui met entre les mains les bons auteurs français , et pour assurer son avenir , elle le place au séminaire , désirant lui faire embrasser l'état ecclésiastique. Le jeune aspirant , bientôt renvoyé de cette maison , retourne chez sa bienfaitrice et est placé par elle chez le maître de musique de la cathédrale. Ayant accompagné ce maître à Lyon , Rousseau le vit tomber d'épilepsie dans une rue , à ses cotés , et l'abandonna sans s'occuper de ce qu'il allait devenir. Revenu à Annecy, et n'y trouvant plus M. me de Warens , il erra de côté et d'autre, tomba dans la misère et alla à Lausanne, sous le nom de Vaussore, anagramme de Rousseau. Là , il se donna comme un musicien de Paris , et même comme compositeur. Ayant mal réussi , il prit la fuite pour se dérober à la honte. Arrivé à Neuchâtel , il y donna des leçons de musique, en repartit bientôt et arriva à Paris, dans un état misérable. Après un court séjour dans la capitale, il retourna en Suisse. Ne sachant que faire , il revint vers M.mc de Warens , qui était à

Chambéry. Cette dame, toujours pleine de bonté à son égard , lui obtint une place dans le cadastre , que le roi de Sardaigne faisait faire alors. Rousseau aurait pu vivre honorablement dans cette place : il s'en dégoûta , la quitta et se remit à enseigner la musique qu'il ne savait point.

Tout-à-coup épris d'une violente passion pour le jeu des échecs , il s'enferme , pendant trois mois , pour le bien apprendre , puis va au café , joue avec le premier venu et perd toujours. C'en est assez pour l'en dégoûter.

Il se livre à l'étude des mathématiques et n'y fait pas de grands progrès ; il veut apprendre le latin à 25 ans , et n'y réussit guère ; il passe une partie des nuits à contempler les astres, sans pouvoir devenir astronome.

La lecture de quelques livres de médecine lui persuade qu'il a un polype au cœur. Il va à Montpellier pour se faire guérir.

Dans le voyage , il se donne comme un anglais expatrié pour sa fidélité aux Stuarts ; se fait appeler Dudding et conçoit une vive passion amoureuse qui lui fait oublier son polype. Obligé de quitter l'objet qui l'avait séduit , il arrive à Montpellier , où la faculté se moque de son prétendu polype. De retour chez M.me de Warens, il obtient , par sa protection , la place de précepteur des enfants de M. de Mably, grand-prévôt de Lyon. Il veut séduire la mère de ses élèves , vole et boit avec délices le vin de leur père , s'acquitte mal de ses fonctions , perd sa place et va redemander du pain à M.n,c de Warens. Ses idées de musique lui reviennent : croyant pouvoir , avec ce qu'il

en sait, faire fortune à Paris, il s'y rend et ne réussit point. Mais il y voit les philosophes du temps , notamment Diderot et Vollaire ; se lie avec eux , et , par leur moyen , obtient une place de secrétaire chez le comte de Montaigu , ambassadeur à Venise.

Renvoyé encore de cette maison , il revient à Paris , se loge dans une petite auberge , où il était descendu la première fois , et y voit une servante , âgée de 24 ans , nommée Thérèse Levasseur. Cette fille n'avait rien de propre à captiver le cœur d'un homme. Rousseau ne put jamais lui apprendre à lire ni à connaître un seul chiffre ; il s'attacha néanmoins à elle , vécut avec elle , sans mariage , bien entendu , en eut plusieurs enfants qu'il mit tous à l'hôpital, et continua cette union illégitime pendant 53 ans.

Attaché par Diderot à la rédaction de l'Encyclopédie , et chargé des articles de musique , il les fit très-mal , selon son propre témoignage.

En 1749, l'académie de Dijon avait mis au concours cette question : Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs : Rousseau soutint la négative dans un discours qui , selon lui , manque absolument de logique et d'ordre , est , de tous ceux qui sont sortis de sa plume , le plus faible de raisonnement , le plus pauvre de nombre et d'harmonie. Ce discours fit cependant une vive sensation et eut le prix. Quatre ans après , la même académie proposa , pour sujet du prix , L'origine de V inégalité parmi les hommes : Rousseau traita cette question dans un discours plein de paradoxes , et obtint encore le

prix. Ce double succès lui donna une immense réputation de littérateur et de philosophe.

En \ 7o4 , il visite Genève , sa patrie , y est accueilli avec enthousiasme , et y abjure la religion catholique qu'il avait embrassée : il revient à Paris , se relire à Y Ermitage , petite maison que M.mc d'Epinay , la meilleure amie qu'il eût alors , lui avait fait construire dans la vallée de Montmorency. Brouillé avec cette dame , au bout de 48 mois , et ne voulant plus dépendre d'elle , il prend une autre petite maison dans la même vallée.

Se figurant que Diderot , Grimm et M.rae d'Epinay en veulent à sa vie , qu'ils lui tendent des embûches pour le perdre , il se met mal presque avec tous ceux qui avaient été ses amis et vit en misanthrope. Son imagination s'exalte et le tient dans une sorte de fièvre continuelle. C'est sous l'empire de celte exaltation qu'il compose les plus importants de ses ouvrages , la Nouvelle Hèloïse, qui parut en \ 759, et Y Emile , qui fut publié peu après et le fit décréter de prise de corps. Obligé de quitter la France, il se retira en Suisse, en 4762. Ayant appris que son livre avait été brûlé à Genève par la main du bourreau , et lui décrété de prise de corps , comme à Paris , il alla s'établir dans la principauté de Neuchatel. De cette retraite, il lança, contre ses adversaires , les Lettres écrites de la Montagne. Bientôt, persuadé par son imagination déréglée qu'on en veut à sa vie et qu'on jette des pierres la nuit contre sa maison , il quitte sa résidence , va dans l'île Saint-Pierre , ou canton de Berne , demande au sénat la permission d'y

rester , et reçoit , pour toute réponse , Tordre de quitter le territoire du canton dans les 24 heures.

Rentré en France , sans y être autorisé et sans garantie , il brave le décret lancé contre lui , arrive à Paris et est logé chez le prince de Conli , où il reçoit tous les jours des visites distinguées. Il s'attache à Hume et le suit en Angleterre, en 1766. Ces deux philosophes ne tardent pas à se diviser : Rousseau quitte brusquement l'Angleterre, repasse en France , et trouvant un asile que le prince de Conti lui avait ménagé à Brie-le-Château , à 13 lieues de Paris, il s'y réfugie sous le nom de Renou. Persuadé encore qu'on veut soulever les paysans contre lui , il quitte ce lieu , va à Lyon , à Grenoble , à Chambéry , à Bourgoin et s'arrête h Monquin , séjour délicieux , à une demi-lieue de Bourgoin. Là, il veut se séparer de sa Thérèse, avec laquelle il vivait depuis si longtems : au lieu de se séparer , il se maria avec elle , sous le faux nom de Renou.

En 4 770, il revint à Paris, se logea rue Platrière, qui maintenant porte son nom, et fut l'objet de toutes sortes de prévenances. Malgré ses préventions continuelles et son caractère bizarre , il affectait , contre ses habitudes et ses goûts, de se montrer à tous les regards , parce qu'il n'avait plus d'intérêt à les éviter.

Toutefois , sa misanthropie , loin de diminuer , ne faisait qu'augmenter et aggravait de plus en plus sa mélancolie. Un jour qu'il marchait à pied sur le chemin de Ménilmontant , il fut renversé par un chien qui courait devant une voiture : sa frayeur ordinaire en fut considérablement ac-

crue. Atteint de convulsions fréquentes , il devint effrayant par ses regards , et sa santé s'altéra visiblement. M. de Girardin le voyant dans cet état de dépérissement , l'invita à venir chez lui et lui offrit une retraité' dans sa belle habitation d'Ermenonville , près de Senlis. Rousseau accepta cette oflre obligeante par le conseil de son médecin ; il alla visiter cette retraite , y resta , et y mourut six semaines après, le 3 juillet 1778. Les uns disent que sa mort fut naturelle , quoique subite : les autres , en plus grand nombre , parmi lesquels se trouvent M.rae de Staël , Marmontel , Grimm , soutiennent qu'il se débarrassa lui-même de la

vie, parcequ'elle lui était devenue insupportable. Son corps fut inhumé à Ermenonville même , dans une petite île plantée de peupliers.

Il a paru une foule d'éditions des ouvrages de Rousseau , in-12, in-8.°, in-4.°, en 20 vol., 22 vol., 25 vol. , 33 vol., 38 vol. , etc.

On y trouve souvent un style brillant , quelquefois une véritable éloquence, mais aussi beaucoup d'inutilités, des paradoxes sans fin , des contradictions palpables , un désordre continuel de pensées ; des idées bizarres , singulières , extravagantes ; des signes manifestes d'un orgueil insensé. Le tableau de sa vie , tracé par lui-même, dans ses Confessions , nous le présente sous des couleurs hideuses qui en font tout à la fois un objet de pitié et de mépris. 11 était impie et vicieux : pourtant il conservait encore un reste de croyance qui le rendait excessivement malheureux.

Il a écrit contre les spectacles et a fait des pièces de

théâtre ; il a combattu et approuvé le duel ; improuvé le suicide et s'est tué. Il vante la chasteté et conduit à la corruption par des pages séduisantes et par une vie abominable ; il a prêché l'humanité et mis ses enfants a l'hôpital , sans même vouloir qu'on cherchât à les reconnaître ; il a crié contre l'incrédulité des philosophes , et a sapé la révélation par ses fondements , dans la Profession de foi du vicaire savoyard, etc.

Un homme lui présentant un jour son fils , lui dit : Voilà un enfant qui a été élevé selon les principes de votre Emile. Tant pis pour vous et pour votre fils , lui répondit Rousseau. Une dame l'ayant consulté sur des doutes qu'elle éprouvait , il lui répondit, en 1763 : Vous avez une religion qui dispense de tout examen : suivez-là en simplicité de cœur. C'est le meilleur conseil que je puis vous donner. Le 15 janvier 1769, il écrivait à un jeune homme qui ne croyait même pas en Dieu : Bon jeune homme , de la bonne foi , je vous en conjure... Voire honnête cœur , en dépit de vos arguments, réclame contre votre triste philosophie. En parlant de Voltaire, il disait: Le malheureux a perdu ma patrie. Je le hairais davantage, si je le méprisais moins (1). Ce fanfaron d' impiété , ce beau génie et celte âme basse , cet homme si grand par ses talents et si vil par Vusage qu'il en fait, nous laissera de longs et cruels souvenirs de son séjour parmi nous (2).

(i) Lettre du 20 janvier 1760.

(s) Lettre à Vernot, nov. 1760.

Voltaire le lui rendait bien «t le traitait de la manière la plus grossière.

La Nouvelle Hèloïse de Rousseau , quoique Fauteur dise dans la préface , que toute fille qui lira ce livre est perdue , fut lue avec une incroyable avidité par les femmes comme par les hommes : Y Emile, où se trouvent, dans la profession de foi du vicaire savoyard , les plus forts arguments contre la révélation , fit un mal infini qui persévère encore; le Contrat social y petit traité politique , sec et paradoxal , où la souveraineté du peuple est portée aux dernières limites , bouleversa les tètes , acheva de rendre le gouvernement monarchique méprisable , et prépara les théories démagogiques , dont on fit un si déplorable essai à l'époque de la révolution française.

La lecture de tels ouvrages ne peut être que funeste , surtout aux jeunes gens qui n'ont ni assez d'instruction ni assez de force d'intelligence pour démêler le vrai du faux et pour porter un jugement sain.

Nous terminons ici notre précis sur la philosophie du 18.e siècle en France : on voit quel en fut le caractère.

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