‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 57 sur 156 · CHAPITRE I.er · texte numérisé non relu

CHAPITRE I.er

PHILOSOPHIE DE CROUSAZ, DE BAUMGARTEN, MÉIER, PLOUCQUET, CRUSIUS, DARJES ET DE CREUZ.

1°. Jean-Pierre de Crousaz , né à Lausanne , en 46G5 , d'un père protestant, fut pasteur, professeur de philosophie et recteur de l'académie de sa ville natale. En 1724, il devint professeur de mathématiques à Groningue, puis gouverneur

du prince Frédéric de Hesse-Cassel , conseiller du roi de Suède et mourut en 1750. Il a laissé un grand nombre d'ouvrages , presque tous en français. Les principaux sont : Examen du pijrrhonisme ancien et moderne, in fol. . et un Traité de Y esprit humain , contre l'opinion de Leibnitz , de Wolf, de Bilfinger et autres, sur l'harmonie préétablie. Crouzaz soutenait que ce système détruit la liberté humaine et fait Dieu auteur du mal moral, etc.

2.° Alexande-Théophile Baumgarten , fils d'un ministre protestant, né à Berlin , en 1714 , montra , dès son enfance , une rare pénétration. Ayant perdu son père à 8 ans , il suivit d'abord les écoles de Berlin , passa à une maison d'orphelins à Halle , y étudia la philosophie et la théologie avec une grande distinction. Il embrassa les principes philosophiques de Wolf et s'en montra zélé défenseur. Après avoir enseigné , pendant plusieurs années , la logique , la métaphysique , la morale , à Halle, comme professeur honoraire , il fut nommé , par le roi de Prusse, en 1740 , professeur en titre à l'université de Francfort-sur-TOder , où il mourut d'excès de travaux, en 17G2.

Ce professeur a laissé des manuels philosophiques estimés et précis , en plusieurs volumes in-8.° ; un sur la métaphysique , un sur les principes de la philosophie pratique , un sur l'éthique ou la morale, deux sur l'œsthétique , ou philosophie du goût. Il essaya le premier de réduire en système les principes et les règles du goût et inventa le mot /Esthétique , qui a été adopté depuis pour exprimer celte partie de la science. Toutefois , ce mot signifie seulement,

d'après son étymologie , l'action de sentir et de comprendre.

L'auteur définit l'œsthétique , la science de la connaissance sensitive : il la divise en théorique et pratique , assigne ses caractères , ses principes , ses règles ; il disserte longuement, d'une manière subtile , souvent peu claire , sur le beau objectif, sur ses signes, sur le goût et ses conditions.

En métaphysique , il admet l'harmonie préétablie de Leibnitz , combat fortement l'influence physique du corps sur Tâme , et de l'âme sur le corps. Cependant il veut que , dans le monde , les substances actives influent sur les substances privées d'activité , ce qui contredit l'hypothèse de Leibnitz.

Dans son éthique , il traite seulement des devoirs de Thomme en général. Toute la morale repose , selon lui , sur ce que nous sommes obligés de faire ou d'éviter ; c'està-dire , sur ce qui tend à notre perfection , ou sur ce qui nous en éloigneroit. Mais de quel principe part cette obligation ? par quelle règle discernerons-nous ce qui nous perfectionne d'avec ce qui nous éloigne de la perfection ? Baumgarten ne le dit pas.

5.° Georges-Frédéric Méier , né à Amenendorf , dans le cercle de la Saal , en 1718, alla à Halle, en 1728 , étudia sous Baumgarten , le surpassa sous plusieurs rapports et obtint une chaire de professeur en cette ville , en 1746 ; il enseigna avec plus d'éclat que son maître ne l'avait fait , et mourut en 1777.

Ce professeur a laissé un grand nombre d'ouvrages philosophiques , sous le titre de manuels : on y a trouvé une

exposition généralement claire et une méthode bien supérieure à ce qui avait lieu autrefois. Faisant profession de suivre les principes de Leibnitz , de Wolf , et surtout de son maître Baumgarten , il admettait comme eux l'harmonie préétablie , la spiritualité et l'immortalité de l'âme , combattait le matérialisme et soutenait que la matière ne peut penser. Toutefois il prétendait que la raison seule ne pouvait démontrer l'existence future et perpétuelle de lame ; qu'il fallait au moins convenir que Dieu pouvait l'anéantir.

Dans un ouvrage intitulé : Essai d'un nouveau système sur les âmes des animaux , il s'élevait fortement contre l'opinion cartésienne, qui faisait des bêles de purs automates vivants. Il établissait les points suivants : 1.° Les bètes sentent , imaginent , se souviennent , remarquent l'analogie des choses , les comparent , éprouvent du plaisir et de la peine , ont par conséquent une idée du beau et du laid , du bien et du mal , elles craignent d'être punies , prévoyent ce qui peut leur arriver , jugent , raisonnent , expriment leurs sensations et leurs pensées par des signes . par des attitudes et des sons : leurs actions, connues par l'expérience, attestent tout cela de la manière la plus claire ; il s'ensuit donc qu'il y a en elles , comme en nous , un principe immatériel , une substance spirituelle , susceptible de différents degrés d'esprit et de génie , privée seulement des facultés supérieures qui constituent la raison humaine. 2.° L'harmonie préétablie , existante entre les âmes humaines , leurs corps et les substances qui les environnent , existe pareillement pour les bètes > selon la proportion qui convient à chaque espèce,

3.° Ces substances immatérielles et simples , n'ayant en elles aucun principe de dissolution , doivent survivre aux corps : il n'y a aucun motif raisonnable pour admettre que Dieu doive les anéantir. D'où il résulte que les âmes des botes seront immortelles comme l'âme humaine. 4.° Nous sommes fondés à croire , d'après cela , que ces âmes , en quittant les corps auxquels elles sont liées, passent en d'autres corps pour les animer et pour subir un nouvel état plus parfait, ou moins parfait , selon l'usage qu'elles auront fait du corps précédent.

On ne comprend guère ce que veut dire ici l'auteur , puisqu'il refuse aux bêles la liberté morale , et , par conséquent, toute espèce de mérite ou de démérite proprement dit.

5.° Méier soutenait encore que l'âme d'un animal, métamorphosé dans un autre , contractait aussitôt de nouvelles relations , acquérait un pouvoir qu'elle n'avait pas auparavant, ou souffrait du changement et de la diminution dans celui qu'elle possédait. De-là il concluait que ces substances pensantes pouvaient aller en se perfectionnant et devenir enfin des esprits raisonnables.

Il est manifeste que ce système exagéré repose sur des bases bien aisées à renverser.

Méier donna aussi des Eléments de belles lettres , qui ne sont qu'un commentaire étendu et populaire du traité d'œslhétique de Baumgarten.

4.° Godefroi Ploucquet , fils d'un aubergiste \ né à Stuttgard , en 1716, étudia à Tubingue, y lut les ouvrages de Wolf , en adopta les principes, en grande partie, les défendit

avec zèle et devint professeur à l'université de Tubingue, en 1750. Parmi les nombreux ouvrages qu'il publia, et qui eurent du succès , plusieurs étaient dirigés contre les incrédules du temps, spécialement contre Helvétius et Robinet.

Il enseigna , avec clarté et précision , la logique , la métaphysique et l'économie politique. Dans un traité de logique, il représentait les syllogismes par des figures géométriques et par des formules mathématiques. Ce procédé fit naître des disputes et lui attira de nombreux adversaires. Il mourut en 1790.

5 ° Chrétien- Auguste Crusius naquit à Lenna, pays de Mersebourg , eu 1715. Elève de Ridiger , il devint professeur de philosophie et de théologie à Leipsick et y mourut en 1775. À l'exemple de Ridiger , il se montra l'adversaire de Wolf et de ses doctrines, les combattit constamment dans son enseignement et dans ses écrits.

Il divisait la philosophie en trois parties , la logique à laquelle il rapportait la psychologie , la métaphysique , et la morale. Sur chacune de ces parties , il fit des manuels pleins de termes nouveaux , d'idées abstraites , de distinctions subtiles , d'assertions hasardées et de paradoxes insoutenables. Regardé d'abord comme un profond penseur , il eut de la célébrité parmi les anti-wolfiens ; mais en examinant sa philosophie plus sérieusement , on y remarqua de nombreux défauts : Crusius eut le chagrin de voir sa réputation s'évanouir même de son vivant.

6.° Joachim-Georges Darjes vit le jour à Gustrow en 1714. Professeur de philosophie à Iéna , en 1738 , il y

enseigna avec tant de succès , qu il avait ordinairement de h à 500 auditeurs. En 1765, Frédéric-le-Grand le nomma conseiller intime et professeur de droit à Francfort-surl'Oder, où il mourut en 1791.

Auteur de manuels particuliers sur toutes les branches de la philosophie , sur la logique , sur la métaphysique , sur la morale , sur le droit naturel et des gens , sur la politique , il laissa encore plusieurs autres ouvrages , qui ne sont réputés ni profondément pensés, ni élégamment écrits.

Prononcé aussi contre les woltiens , il attaqua surtout , comme l'avait fait Crusius , l'harmonie préétablie , ainsi que l'optimisme , c'est-à-dire le système de la raison suffisante , prétendant que ce système renversait la liberté humaine. On lui reprocha d'exposer mal le système qu'il voulait réfuter , et d'avancer des principes faux. Aux violentes contradictions qu'il s'attira , il répondit d'une manière peu satisfaisante , tant pour le fond que pour la forme.

7.° Frédéric Charles-Casimir de Creuz, né à Hambourg, en \ 724 , conseiller intime du Landgrave de Hesse-Hambourg , poète et philosophe , mourut en \ 770. On a de lui , outre ses poésies bien oubliées , un traité de psychologie intitulé : Essai sur Vâme. Dans ce traité il prétend que l'âme est une chose intermédiaire entre une substance simple et une substance composée. Pour développer et soutenir son système , il entre dans des subtilités inintelligibles et souvent absurdes.

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