‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 58 sur 156 · CHAPITRÉ IL · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ IL

PHILOSOPHIE DE SULZER , BASEDOW, LAMBERT, MENDELSSOHN3 ERERHARD, TETENS, PLATRER ET FEDER.

1 .° Jean Georges Sulzer , né à Wenterthur , en Suisse , en 1720 , était le dernier de 25 enfants qu'eut son père, de deux lits. 11 reçut de ses parents une éducation soignée , suivit , pour l'instruction , les cours publics de Wenterthur et de Zurich. Condisciple et ami du célèbre Gessner , il s'adonna surtout à la philosophie et à l'histoire naturelle. En \ 744, il entra , comme précepteur, dans la maison d'un négociant de Magdebourg. Trois ans après , il obtint une chaire de mathématiques à Berlin et entra à l'académie de cette ville , en 1750. Connu et estimé de Frédéric, il se lia d'amitié avec le marquis d'Argens, voyagea , pour sa santé, en Suisse et en Italie, revint à Berlin et y mourut en 4779.

A des manières aisées il joignait une rare affabilité et possédait de vastes connaissances en mathématiques , en physique , en métaphysique , en a?sthétique.

Ses principaux ouvrages , sont : \ ,° Théorie des beaux arts, 2 vol. h>4.°, ou 4 vol. in-8.° , ouvrage qui a , dit-on, prodigieusement contribué au progrès des lettres et des arts en Allemagne ; 2.° Mélanges philosophiques : ce sont

des mémoires sur diverses parties de la philosophie , sur l'immortalité de l'àme , sur l'idée de la raison , sur l'être éternel , sur la nature des idées obscures , etc. L'auteur prétend que l'ànie peut être immortelle sans être simple , pourvu qu'elle soit distincte du corps ; mais que la raison ne peut exister sans l'usage de la parole.

Il prouve la nécessité d'un être éternel qui ait créé le monde , et disserte assez longuement sur la nature des idées obscures. Ses explications , difficiles à saisir , semblent peu d'accord avec l'existence réelle de la liberté humaine.

2.° Jean-Bernard Basedow , fils d'un perruquier , naquit à Hambourg, en 1723. Rebuté par les mauvais traitements qu'il essuyait dans la maison paternelle,, il la quitta et se mit au service d'un médecin de campagne. Par le conseil de ce médecin , il retourna chez son père , commença à étudier et suivit les classes du collège comme externe ; il y eut des maîtres rudes , ce qui , joint à la dureté de ses parents , le rendit pour toute sa vie d'un caractère rustre et violent.

Ayant de l'intelligence , il obtenait des succès et conçut de bonne heure de l'aversion pour les méthodes qu'on lui faisait suivre. Souvent il se chargeait de faire le devoir de ses condisciples , riches et paresseux : en récompense il était admis gratuitement à leurs parties de plaisir , et contracta une habitude de dérèglement et d'excès dans la boisson, dont il ne se corrigea jamais.

A 21 ans , il alla étudier la philosophie et la théologie à Leipsick, sous le docteur Crusius. Devenu sceptique, il fut ramené à la religion par la lecture plus approfondie des

livres saints. Mais réglant la foi à sa manière , il ne croyait point , comme les luthériens qui dominaient à Hambourg : il retourna dans cette ville et y vécut jusqu'en 4749. A cette époque, ayant été chargé de l'éducation d'un jeune homme, il voulut lui enseigner le latin uniquement par routine . en parlant cette langue. En 1755 , nommé professeur de philosophie à l'académie de Soroë , en Danemarck , il publia , en 1758, en 2 vol. in-8.°, un ouvrage qui avait pour titre : Philosophie pratique pour toutes les conditions. S'étant attiré la haine des luthériens par des propositions qui furent jugées hétérodoxes , il perdit sa place. Alors il se retira à Altona et y publia , en 1764 , un nouvel ouvrage , en 2 vol. in-8.°, intitulé : Philalcthce. Dans cet ouvrage il attaquait l'éternité des peines de l'autre vie , et plusieurs autres dogmes. Les ministres luthériens l'excommunièrent , lui et sa famille. Son intention était, disait-il, de purger le christianisme des doctrines corrompues , qui, selon lui, s'y étaient introduites. Par cette raison il fit encore beaucoup d'autres ouvrages aussi répréhensibles que les premiers. Voulant réformer l'éducation dans toute l'Allemagne , il publia une Adresse aux amis de l'humanité et aux hommes puissants , sur les écoles et les études , avec le plan d'un traité élémentaire des connaissances humaines : il fit des livrets pour les maîtres et les enfants , alla à Brunswick h Leipsick , à Dessau , à Berlin , à Halle , pour étudier les divers systèmes d'éducation en usage. Ayant fondé, à Dessau, une institution pour former des maîtres selon sa nouvelle méthode , il lui donna le nom de Philanlhropinon , en prit

lui-même la direction , et mit obstacle au succès de celte entreprise par son caractère peu sociable, et par sa conduite désordonnée.

Ses projets rencontrant trop de difficulté , il y renonça , revint à des méditations théologiques et se rapprocha un peu plus du christianisme. Retiré à Magdebourg , il donna une Nouvelle méthode d'apprendre à lire , et en fit lui-môme l'application à deux écoles de petites filles. Il mourut en 1790. Philosophe actif, laborieux , mais sans plan arrêté, sans idées fixes , il a toujours été inquiet , tourmenté et jamais heureux.

5.° Jean-Henri Lambert, fils d'un pauvre tailieur, naquit à Mulhausen , en 1728. Faisant ses premières études au petit collège communal de cette ville, il s'y distingua et obtint , à Page de \ 7 ans , une place de secrétaire chez le docteur Iselin, à Baie. A ses moments de loisir, il étudia Wolf , Malebranche, Locke et autres logiciens et métaphysiciens renommés , s'adonna aux mathématiques avec ardeur , lut les moralistes profanes et religieux , et bientôt il lut vraiment instruit. En 1748, le comte de Salis l'appela à Coire , lui confia l'éducation de ses enfants, mit à sa disposition une nombreuse bibliothèque et toutes sortes de moyens d'instruction. Le jeune précepteur en profita et en recueillit des fruits abondants. Il écrivit sur divers sujets et publia, en 1754, une Nouvelle logique , dans laquelle il se montra profond et subtil penseur, surtout en ce qui concerne l'art syllogistique. En 1756, il commença à voyager avec deux de ses élèves , les conduisit à

Gottingue, à Utrecht, à Paris, h Marseille, à Turin, les ramena à Coire et profita des occasions qu'il eut de voir les savants , pour augmenter ou perfectionner ses connaissances.

En \ 759 , il quitta la maison du comte de Salis et fut nommé professeur honoraire à l'académie de Munich. Après un court séjour à Augsbourg , il revint à Coire , en 476i , et y1 resta deux ans. Ensuite, s'étant rendu à Berlin , par le conseil de quelques amis, il fut bien accueilli de Frédéric , qui le nomma académicien et lui assigna une pension.

Tout en publiant un grand nombre de mémoires , Lambert coopéra activement à la rédaction d'un journal savant , entretint une vaste correspondance et mourut en 4777, avec la réputation d'un homme probe, honnête , de mœurs pures, sage, tolérant dans son protestantisme, et d'un grand savoir , surtout en mathématiques. Ses ouvrages sont très nombreux. Outre sa Nouvelle logique , qu'il appelait Organon, il fit une métaphysique très profonde, d'après les principes de Bacon et de Locke : il nomma cet ouvrage Archi tectonique , voulant désigner par ce mot la Théorie de ce qu'il y a de simple et de premier dans les connaissances philosophiques et mathématiques.

4.° Moïse Mendelssolin , fils d'un père juif et maître d'école à Dessau , naquit en 4 729. Instruit d'abord par son père , il montra dès son bas âge une rare intelligence. A 1 5 ans il alla a Berlin et y vécut plusieurs années dans une extrême pauvreté. Employé comme copiste par le rabbin Frankel , il acquit , en exerçant cet emploi , de grandes

connaissances en ce qui tient aux doctrines judaïques. Ayant eu occasion de lire Y Essai sur l'entendement humain de Locke , il devina ce qu'il ne comprenait pas à la lecture. Initié à l'élude des langues modernes par un médecin juif, fort instruit, qu'il avait rencontré, il eut l'avantage plus tard , d'entrer , comme précepteur , chez un riche manufacturier en soie.

Bientôt il fut distingué par le roi de Prusse, qui voulait favoriser les Juifs, et en reçut un emploi avec 1,000 liv. d'appointement. En 4755, il publia un ouvrage philosophique ayant pour titre : Lettres sur les sentiments. Dans cet ouvrage , il cherche à discerner les sentiments agréables de ceux qui ne le sont pas, ce qui conduit à la perfection et ce qui en éloigne ; il suit une méthode nouvelle , claire, nette, précise et très-éloignée du ton pesant de l'école WolOenne.

Il concourut à la rédaction de divers recueils savants qui paraissaient a Berlin , traita avec solidité et élégance plusieurs sujets de métaphysique et publia , en \ 767 , son Phœdon , ou traité de l'immortalité de l'âme , ouvrage remarquable par le bon goût du style, mais dans lequel les preuves du dogme qu'il voulait soutenir sont peu concluantes. Dans ses Matinées , autre ouvrage qui parut en 1785, il cherche à démontrer l'existence de Dieu et donne des raisons subtiles qui ne satisfont guère. Cependant il était théiste, mais riçn de plus. Tendant, par ses écrits, à propager le déisme , il déplut en même temps aux Juifs et aux chrétiens. Il mourut en 1786.

5.° Jean-Auguste Eberhard , né à Halberstad , en 4 759 , d'un père instituteur primaire , suivit les cours de l'université de Halle et entra comme précepteur chez un seigneur. Ce seigneur le mena avec lui à Berlin et lui fournit de nombreux moyens de s'instruire. Le jeune Eberhard en profita et s'appliqua surtout à la philosophie et à la théologie : il mit au jour, en 4772 , son Apologie de Socrate , ouvrage d'un style pur et élégant, mais hardi dans la doctrine.

Cet ouvrage eut une grande influence en Allemagne, mais il excita de violentes oppositions. L'auteur voulant justifier Socrate contre la maxime des pères de l'Eglise, adoptée par beaucoup de protestants, que les vertus des payens ne sont que des vices brillants , attaquait les dogmes chrétiens sur la chute de l'homme , sur la nécessité de la grâce et d'un rédempteur ; par là il ruinait les bases de la révélation et renversait la religion chrétienne dans ses fondements. Cependant, après une longue attente, il obtint , mais avec beaucoup de peine , et par la seule protection du roi de Prusse , une place de prédicateur à Charloltenbourg.

En 177G, il publia une Théorie de la faculté de penser et de sentir, qui fut couronnée à l'académie de Berlin. Dans cet ouvrage, il suivait et développait les principes psychologiques de Leibnitz et de Wolf , s'efforçant surtout de démontrer que la force de penser et de sentir est la même. De-là il concluait que l'âme est une substance.

Nommé professeur de philosophie à Halle , en \ 778 , il

en remplit les fonctions avec zèle, et fit imprimer une foule d'écrits sur toutes les parties de la philosophie. Ardent défenseur de Leibnitz , de Wolf et de leurs partisans , il combattit les nouveautés de Kant , dont nous parlerons bientôt. Outre plusieurs autres ouvrages pleins de goût pour le style , il publia un Manuel d'œslhélique , en 4 vol. in-8.°, qui est devenu classique en Allemagne, et Y Esprit du christianisme primitif, en 5 vol. in-8.°. La morale chrétienne lui paraissait excellente ; mais il la faisait dériver d'une source toute humaine et ne voyait rien de divin dans son auteur. Il mourut en 4 809.

6.° Jacques-Nicolas Tétens , naquit à Tétenshull , en 4757. Ayant achevé ses études, il occupa successivement plusieurs emplois dans l'instruction publique. Après avoir enseigné la philosophie et les mathématiques à l'université de Kiel, en 1776 et années suivantes, il fut appelé en 1789 à Copenhague , nommé conseiller d'état , et mourut en 1807.

Il a laissé des Essais philosophiques sur la nature humaine, en 2 vol. in-8.°, avec d'autres écrits sur des sujets de métaphysique , sur l'essence de l'âme , sur sa liberté et son immortalité , sur l'origine des langues et de l'écriture, etc.

Toutes les opérations de l'intelligence ne demandent , dit ce philosophe , que trois facultés, celle de sentir, celle d'imaginer et celle de penser : ces trois facultés ne sont que les effets d'un principe unique , qui se manifeste en suivant des directions différentes , et possède deux qualités essen-

tielles , la réceptivité et l'activité. En expliquant la spontanéité ou l'activité , l'auteur semble adopter le système de l'optimisme ; pourtant il le combat.

7.° Ernest Piatner, fils d'un médecin, né a Leipsick , en \ 7 M , fit ses études à l'université de cette ville , y devint maître ès-arts, docteur, puis professeur en médecine , décemvir de l'université et conseiller de l'électeur de Saxe. Outre des ouvrages estimés sur la chirurgie et la médecine , il en publia d'autres , bien plus célèbres, sur la philosophie , exposa avec clarté , perfectionna tant qu'il put , ou réforma et défendit courageusement le système de Leibnitz. Examinant les doctrines de Kant, il les réfuta et voulut établir ton large système d'éclectisme ; mais ne pouvant lui assigner de bases solides , il finit par se montrer presque entièrement sceptique. Dans ses Aphorismes philosophiques, 2 vol. in-8.°, il soutenait qu'il n'y avait d'absolument certain pour nous que nos sensations , nos représentations ou perceptions intérieures. Son opinion était que nous croyons nécessairement à l'existence des objets extérieurs, mais que nous ne pouvons donner aucune raison de leur réalité ; que nous n'avons nuls moyens pour faire passer sûrement nos connaissances de la qualité de subjectives à la qualité d'objectives. Le principe fondamental de la morale est , selon lui , dans la conscience du moi , sans relation certaine avec ce qu'on appelle les objets. Cependant il n'hésite pas à se déclarer convaincu de la force obligatoire de la loi du devoir. D'où vient cette force? 11 ne le dit pas et il n'est pas aisé de le comprendre, Ses talents.

sa manière piquante d'écrire, la tournure de son esprit lui donnèrent une réputation que le fond de ses doctrines ne pouvait lui mériter. 11 mourut en 1818.

8.° Jean-Georges-IIenri Féder, né en 1740, professeur de langues anciennes à Cobourg , puis à Gottingue , ensuite directeur du collège Saint-Georges à Hanovre , montra de la capacité et des connaissances très-étendues. Ses principaux ouvrages sont : Institutions logiques et métaphysiques; Esquisse des sciences philosophiques; Recherches sur la volonté humaine ; Essai sur le sentiment moral.

En psychologie il se rapprocha plus du système de Locke, que de celui de Leibnitz et de Wolf. Il faisait venir toutes les idées par les sens , même celles de l'espace , du temps, et tout ce qui constitue les sciences mathématiques. Eclectique prononcé, il modifia souvent ses opinions, à mesure que ses connaissances s'étendaient, cherchant toujours a ne pas choquer le sens commun. Sur certains points essentiels, tels que l'existence de Dieu, la providence, la liberté et l'immortalité de Famé , il se montrait plus décidément dogmatique. En morale , le sens commun était son guide. Ce qui paraît juste ou injuste à tout le monde l'est aussi réellement; telle était sa maxime et il Paniquait ù tous les points de morale. C'était également par cette règle , qu'il voulait qu'on distinguât le beau du laid , le bon goût du mauvais goût, etc. Il mourut en 1821.

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