LA MÉMOIRE
Le sens intime nous révèle ce qui se passe actuellement dans notre ame , nos sensations , nos perceptions , nos jugements , nos raisonnements. Mais lorsqu'il s'agit de nos affections passées , de ce que nous avons vu , entendu , senti, goûté ou éprouvé , de ce que nous avons fait , dit ou pensé , c'est le souvenir ou la mémoire qui nous dirige. La mémoire ainsi considérée est-elle un motif certain de juger ? Oui . sans contredit , quand le souvenir est clair et distinct. Car , un penchant universel , constant , invincible , nous fait prononcer très-fréquemment et sans aucune crainte de nous tromper , que nous avons fait , dit ou pensé telle chose , conversé avec telles personnes , visité tels ou tels lieux , lu tel livre , écrit telle lettre , pris tel ou tel engagement , etc. Si un penchant de cette nature pouvait nous tromper , l'ordre moral serait renversé , la société détruite , et il ne nous resterait d'autre ressource que de nous enfoncer dans le doute universel. Nous ne pouvons pas plus douter de
la vérité de nos affections passées , que de ce qui est appuyé sur le sens intime , l'évidence , la relation des sens ou le témoignage des hommes : la mémoire est donc pour nous une règle de vérité aussi sûre dans son genre , que les autres motifs le sont dans le leur.
Mais quand le souvenir est faible, quand il ne rappelle que des images confuses ou peu distinctes, n'allons pas au-delà de la probabilité.