DE LA PHILOSOPHIE DES ÉGYPTIENS
Nous savons que Moïse avait été instruit dans la sagesse des Egyptiens (I); que de son temps les arts étaient déjà avancés dans ce pays, et qu'il y avait des magiciens fort habiles à faire des enchantements. Mais nous ignorons en quoi consistait cette sagesse si renommée , et quelles doctrines elle enseignait. Il nous est très-difficile d'avoir, à cet égard , des notions précises : les auteurs égyptiens , qui en ont parlé , sont postérieurs à Moïse , d'un grand nombre de siècles : d'ailleurs leurs ouvrages sont perdus.
Hermès ou Mercure est regardé comme le fondateur de la philosophie en Egypte. Ce qu'on dit de lui se perd dans une obscure antiquité , où il est impossible de rien démêler de clair. Un autre Hermès ou Mercure, surnommé Trismègiste, c'est-à-dire trois fois grand, prêtre et roi en même temps , à ce qu'on croit , ou simplement conseiller d'un des rois égyptiens , fut le restaurateur de la philosophie dans ce pays. Il passe pour avoir réglé tout ce qui constituait la sagesse égyptienne , les lois , la religion , les sacri-
( i ) Actes des apôtrea } 7. 22,
fices , la musique , etc. Pour l'enseignement de sa doctrine et pour les fonctions du culte religieux , il avait établi un collège de prêtres, divisé en différents ordres.
Quelques auteurs lui attribuent une immense quantité de volumes , mais il n'en reste rien ; ce qu'on en dit est plus qu'incertain.
Manéthon , prêtre égyptien , du temps de Ptolémée-Philadelphe, environ 500 ans avant J.-C, a écrit, en grec, une longue histoire d'Egypte, qu'il dit avoir tirée des ouvrages d'Hermès Trismégiste et d'anciens mémoires confiés à sa garde : il décrit une foule de généalogies de dieux et de rois, qui sembleraient faire remonter l'existence du royaume à plus de 35,000 ans : mais tous les hommes instruits conviennent que ces listes de personnages et ces calculs ne méritent aucune confiance. D'ailleurs l'ouvrage de Manéthon est perdu , aussi bien que l'abrégé qu'en avait fait Jules Africain, dans le troisième siècle : nous ne le connaissons que par la mention qu'en ont faite Josèphe , Eusèbe , Georges le Syncelle et quelques autres.
On cite , en outre , plusieurs anciens auteurs , tels que Chérémon , Asclépiade , Hécatée , qui , en divers temps , ont aussi écrit sur l'histoire , la religion et les sciences égyptiennes : il ne nous reste rien de leurs écrits. Nous ne pouvons donc connaître la philosophie des anciens Egyptiens que par ce que nous en disent les auteurs grecs et latins, bien éloignés de ces premiers temps. Or , le témoignage des grecs et des latins doit nous paraître suspect pour plusieurs raisons : 1.° ces auteurs n'avaient point de monuments
authentiques à consulter , comme nous venons de le faire voir ; 2.° Ils n'étaient point sûrs d'entendre parfaitement les hiéroglyphes dont on se servait d'abord , au lieu d'écriture syllabique; 5.° les prêtres étaient seuls dépositaires des livres appelés sacrés , seuls chargés de les expliquer : ils avaient deux sortes de doctrine , comme tous les savants en conviennent; une exolérique, ou extérieure, qu'ils enseignaient publiquement ; et une èsotérique ou secrète , qu'ils ne transmettaient qu'à leurs adeptes. Par là même il était difficile que des étrangers connussent bien ce que pensaient ces docteurs , et ce qu'ils disaient ainsi h leurs afûdés; 4.° l'Egypte ayant subi plusieurs invasions et changé de domination à différentes reprises , la doctrine avait dû éprouver des variations par le mélange des doctrines étrangères qu'apportaient les vainqueurs : or, comment démêler tout cela, avec un juste discernement , après de si longs intervalles , et malgré tant d'obstacles à surmonter?
Voici néanmoins , autant que nous en pouvons juger , en quoi consistait, à peu près , la philosophie des Egyptiens.
1 .° Quant à la doctrine extérieure , qui était enseignée au peuple et mise journellement en pratique , rien n'était plus absurde. Aucune nation sur la terre n'a été plus stupidement superstitieuse que les Egyptiens : ces prétendus sages ne se contentaient pas de rendre les honneurs divins aux plus vils animaux , au bœuf , au chien , au loup , au crocodile, à l'épervier, au chat, etc.; ils adoraient encore les plantes et jusqu'aux légumes de leurs jardins. Les prêtres et les hommes instruits se soumettaient, comme les autres,
à ces impies et ridicules pratiques du vulgaire. Les mêmes divinités cependant n'étaient pas adorées partout : dans certaines villes , on tuait un animal , qui , dans d'autres , était honoré comme dieu. De-là , de graves dissensions religieuses qui rendirent les Egyptiens un objet de risée aux yeux des autres payens , notamment des philosophes grecs et romains.
La doctrine ésotérique ou secrète , qui ne pouvait être communiquée qu'aux seuls initiés , était moins évidemment absurde : mais elle est, pour nous, enveloppée dans de profondes ténèbres. Toutefois , d'après ce que nous en disent une foule d'auteurs , nous pouvons regarder comme certains les points suivants :
-I.0 11 y avait un principe actif, éternel, immatériel, répandu partout , pénétrant tout , animant et vivifiant tout , désigné sous le nom d'Osiris ; et un autre principe également éternel , matériel et passif , appelé Isis. De l'union d'Osiris et d'Isis , est émané tout ce qui existe. Voilà encore Dieu, appelé 1 âme universelle du monde , qui ne fait qu'un avec l'univers , comme le corps et l'âme ne font qu'un seul homme. Ce Dieu qui est l'âme universelle du monde , a sa principale résidence dans les plus nobles parties , surtout dans le soleil , principe actif de la lumière , et dans la lune , principe passif. En conséquence , le soleil fut honoré sous le nom d'Osiris, et la lune sous celui d'Isis.
2.° A la nature matérielle, d'où découlent, par la vertu du principe fécondant , tous les êtres qui existent , est attaché , sans qu'on sache comment , un principe de ténèbres de
résistance , de mort et de destruction ; c'est le mal , qui est appelé Typhon.
5.° Du principe immatériel sont venus : 1.° les démons ou dieux subalternes , esprits immortels , préposés aux diverses parties du monde pour les gouverner; 2.° les âmes humaines , immortelles comme leur principe, parce qu'elles participent à sa nature, ou plutôt en sont des parties.
4.° Les âmes humaines viennent du principe immortel , et sont immortelles comme lui : elles retournent à lui , mais sous des conditions diverses. Celles qui sont entièrement pures, au moment de la mort, entrent de suite dans la société des dieux : elles reçoivent des places plus ou moins distinguées, selon leurs vertus. Celles, au contraire , qui sont vicieuses , vont dans un lieu souterrain , nommé Amenthes, où elles attendent leurs destinées. De-là elles sont envoyées successivement dans des corps d'hommes ou de bètes, selon le genre et le nombre de leurs souillures, afin qu'elles se purifient. Les plus impures sont jetées dans des corps avilissants et ont de longs circuits à faire, de corps en corps , avant d'arriver au principe éternel , d'où elles sont parties.
5.° Pour que les âmes soient pures, au momentde la mort, il faut qu'elles aient , pendant toute la vie , servi fidèlement les dieux et honoré leurs parents ; qu'elles n'aient ni tué , ni commis d'adultère , ni violé de femme libre , ni expose leurs enfants , ni manqué aux conventions , ni altéré les monnaies , ni usé de faux poids , ni supposé des signatures ou
— *¥ — des sceaux , pour tromper, ni fait aucune autre fraude , ni agi contre la tempérance.
Les fabricateurs de faux poids i de fausses monnaies ou de fausses signatures étaient condamnés à avoir les deux mains coupées. Avec ces beaux principes, les Egyptiens permettaient les mariages entre frères et sœurs , même entre deux jumeaux (1). Le reste de leur philosophie consistait dans quelques principes de géométrie , auxquels ils avaient été conduits par la nécessité d'arpenter leurs terres , afin d'en retrouver les limites , souvent détruites par les débordements du Nil ; dans des connaissances astronomiques , mêlées de fables sur l'astrologie judiciaire ; dans quelques expériences sur la médecine et dans des notions de musique. Leur sagesse , si vantée dans le monde , n'allait pas plus loin.