CHAPITRE V
DE LA PHILOSOPHIE DES liMDIESS.
Nous allons raconter succinctement ce que nous savons de la philosophie morale des Indiens (4) : \ .° d'après les anciens témoignages; 2.° d'après les nouveaux documents; et, 5° nous ajouterons un précis historique de Bouddha.
rniLosoniiE des indiens d'après les anciens témoignages.
Les premières relations qui nous ont été transmises, sur Tétat de l'Inde et de ses doctrines , datent du temps d'Alexandre ; encore ne les connaissons-nous que par des auteurs qui ont écrit longtemps après ce conquérant, qui n'ont point été dans Flnde et ne nous donnent aucune garantie sur les sources où ils ont puisé : ce sont spécialement Strabon , Plutarque , Amen , Philosiratc, Apulée, Porphyre , etc. Nous ne pouvons donc connaître qu'imparfaitement , par cette voie , ce qui concerne les anciennes doctrines de Flnde.
Du témoignage de ces auteurs il résulte qu'il y avait dans Flnde un ordre de sages , appelés brachmanes , brhames ou
(i) Il s'agit de cette partie tle l'Inde qu'on appelle Indostan, ou Hindoustan, et dont les habitants se nomment aussi Indous ou Hindous.
bramincs , nommés par les Grecs gymnosophislcs , parce qu'ils étaient presque nus. Tous ces sages descendaient du même père et de la même mère , ne s'alliaient jamais à des familles étrangères et composaient ainsi une caste entièrement séparée. Ils vivaient dans les bois , sur les montagnes , dans des antres ou dans des monastères ; jeûnaient , priaient , se mortifiaient , se livraient à de rudes austérités et ne faisaient aucun cas de la vie; ils ne craignaient ni la mort ni le genre de mort qui pouvait leur arriver.
Le peuple les prenant pour des hommes célestes , avait en eux une confiance sans bornes : les princes eux-mêmes les honoraient ; souvent ils les consultaient et se recommandaient à leurs prières.
Voici les principaux points de la doctrine des brachmanes : \ ? Dieu est une lumière incorporelle , semblable au soleil ou au feu , et intellectuelle i dans laquelle les sages voient les mystères les plus cachés ; cette lumière n'est communiquée qu'aux sages > parce que les sages , c'est-à-dire les brachmanes , sont seuls dégagés des vaines opinions , dernière tunique de l'âme.
Les brachmanes appelaient cette lumière une parole , non une parole articulée , mais une parole de connaissance , qui manifeste la vérité en éclairant.
2.° Dieu , créateur et conservateur de l'univers , le pénètre en tout sens , lui est uni , en est revêtu comme d'un manteau , l'anime et le vivifie : il est une lumière intellectuelle et raisonnable , répandue partout , donnant partout le mouvement, l'ordre, la fécondité, etc.
C'est encore la doctrine de l'âme du monde , comme chez les autres orientaux ;
5.° Ce grand Dieu remplit le monde de sa présence, y exerce un pouvoir intelligent et admirable ; connaît tout , et rien ne peut lui être caché.
Aussi prétend-on qu'un célèbre brachmane , parlant à Alexandre , lui dit : Dieu connaît ma cause ; rien ne lui est caché : les étoiles , le soleil et la lune sont ses yeux.
4.° L'âme humaine est une portion de l'âme universelle , éternelle et divine : le corps est son vêtement ou son enveloppe , comme le monde est le corps ou le vêtement de Dieu. La mort n'est que le dépouillement de cette enveloppe.
Voilà pourquoi les brachmancs affectent de la mépriser.
5.° Les âmes doivent retourner au principe intellectuel d'où elles sont parties. Celles qui , à la mort , sont trouvées justes , entrent de suite dans la vie heureuse et éternelle : celles qui ne sont pas justes reçoivent des châtiments proportionnés à leurs infractions ; car le jugement de Dieu est sou verainemen l équi table .
6.° Au témoignage de saint Clément d'Alexandrie (1) , les Indiens admettaient la résurrection des corps , à la fin des temps, ou au moins un retour quelconque à la vie.
7.° Ils croyaient à des dieux inférieurs , émanés de l'âme universelle et dignes des honneurs divins , à cause des rapports qu'ils avaient avec elle.
(i)Slrom:, 1. 3. p.45i.
<S.° Leur morale avait principalement pour objet d'aimer Dieu , de l'imiter et de l'honorer par le chant des hymnes et des cantiques sacrés , de regarder la vie et la mort avec indifférence , de bannir de l'esprit le plaisir et la peine , de soumettre Je corps à des rigueurs, pour que Famé fut plus libre et plus ferme, d'éviter le faste, de se contenter du présent , de ne point craindre l'indigence future , de ne laisser passer aucun jour sans faire du bien ; de mépriser la gloire et la vanité , de surmonter toutes les inclinations viles et charnelles, parce qu'on ne peut arriver à Dieu qu'à cette condition.
Néanmoins il y avait, chez cette nation, des pratiques de magie et d'astrologie judiciaire , comme chez la plupart des peuples de l'Orient.
Les savants ont remarqué dans les doctrines des anciens Indiens des traces assez claires de la philosophie grecque et même du christianisme. Rien en cela ne doit nous étonner, puisque ceux qui nous en parlent sont presque tous des philosophes grecs ou des docteurs chrétiens. Les auteurs auront pu facilement, même sans le vouloir, donner aux idées indiennes une tournure grecque ou chrétienne.
PHILOSOPHIE DES INDIENS, d' APRES LES NOUVEAUX DOCUMENTS.
Les voyageurs modernes nous ont fourni de précieux renseignements sur l'Inde et sur ses doctrines. Ayant puisé aux sources mêmes , ils méritent par là plus de confiance.
II y a dans l'Indostan une langue savante, polie, trèsperfectionnée , nommée le sanscrit. Cette langue , morte depuis des siècles, est mère de beaucoup de langues vivantes; c'est la langue sacrée et liturgique dont se servent les brachmanes. Un grand nombre d'ouvrages de tout genre, et notamment les livres sacrés , qui renferment tout ce qui a rapport ù la religion , aux sciences et aux arts , sont écrits dans cette langue. Ces livres étaient d'abord trèsnombreux : un sage, nommé Vyasa . les réduisit à quatre, qui sont connus sous le nom de Védas et renferment cent mille stances. Des savants en font remonter la première existence jusqu'au temps de Moïse. Cette assertion n'est appuyée sur aucune donnée positive.
On a fait d'innombrables commentaires sur les Védas. Un ouvrage, écrit en langue persanne, sous le titre de Oupnek'hatj contient de longs extraits de ces livres sacrés : c'est une traduction faite sur l'original sanscrit. Le savant Anquetil Duperron mit cette traduction en latin et la publia en 1801-1802 , sous le titre de Theologia et Philosophia indica.
On y trouve , en substance , ce qui suit :
î .° Dieu , qui est en même temps Brabma , Viclmou et Roudra , c'est-a-dire , créateur, conservateur et destructeur (1) , est une substance unique, immatérielle , éternelle,
(i) C'est ce que les Indiens appellent Trimourti ou Trinité. Des auteurs prétendent que ces trois noms désignent trois dieux. : d'autres soutiennent que ce sont trois formes du même dieu , avec des idées fort
lumineuse , active , immense , de laquelle sont émanés tous les êtres , et vers laquelle ils retournent tous , lorsqu'ils semblent se détruire. Avant la création, Dieu était tout; par la création il n'a fait que s'étendre.
2° Avant le monde sensible, existait un monde intellectuel, ou le monde des esprits; ce monde avait duré des éternités.
5.° Il y a des esprits de deux natures : on peut les appeler anges ou génies. Les uns sont bons et les autres mauvais. Un grand combat s'éleva entre eux : les bons ayant invoqué îe secours de Dieu , remportèrent la victoire.
4.° L'homme est composé d'un corps et d'une âme : a la mort , les corps sont dissous et détruits. Les âmes , si elles ont connu Dieu ou l'Être universel , iront s'unir à lui et aux anges de la lumière , dans les régions célestes : celles qui
imparfaites. Roudra et, selon d'autres, Siva-Roudra détruit tout ce qu'il peut : Vichnou est occupe à réparer le mal, et s'est déjà incarné neuf lois: il doit encore s'incarner une dixième fois, qui sera la dernière.
11 parait, d'après ce que dit Creuzer , Religions de l' ] antiquité , 1. 1. ch. 2., que la Trimouuti n'est point éternelle : elle aurait été produite par Braluna ( subsistant par lui-même) qui , étant éternel et sortant des profondeurs de son essence infinie, se révéla d'abord comme Brahma, ou créateur, puis comme Vichnou ou conservateur, et enfin comme Siya, destructeur et renovateur tout à la fois.
Ce qui contribue à embrouiller les idées, c'est le grand nombre de noms divers que portent ces dieux ou formes de divinités. Siya n'en a pas moins de mille, à ce que l'on dit.
n'auront point connu Dieu seront emportées par les génies de la fumée et de la nuit , descendront , avec eux , dans les lieux inférieurs , d'où elles iront animer des corps de vers , de papillons, de chiens, de serpents, etc. On ne dit point pendant combien de temps elles seront assnjéties à ces migrations ; ce sera apparemment jusqu'à ce qu'elles soient entièrement purifiées.
5 .° Le monde sensible ne présente que des illusions : c'est Dieu lui-même qui agit dans nos esprits , qui nous donne les idées et les impressions : l'objet extérieur n'est qu'un songe.
6.° L'âme peut, par certaines pratiques, se dégager des liens grossiers qui la retiennent, voir Dieu tel qu'il est, s'identifier avec lui et devenir lumière comme lui. Dans cet heureux état , l'homme ne s'occupe plus de rien et ne pense à rien ; les bonnes œuvres sont inutiles et les mauvaises ne peuvent nuire.
Si l'on veut connaître plus au long ce que contient rOapneh'hat, on peut consulter la traduction latine d'Anquetil, ou les analyses françaises qu'en a faites Lanjuinais; ces analyses se trouvent dans le Journal asiatique , t. 2 , p. 215, 265 et 544.
Depuis qu'une académie savante a été fondée par des Anglais, en 1784, à Calcutta , dans le Bengale, le sanscrit a été étudié et les ouvrages des brachmanes sont exploités avec ardeur. Celte académie publie le résultat de ses recherches , en anglais , et la collection de ses Mémoires est déjà volumineuse. Dès 1851 , cette collection formait 14 vol.
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in-4.°. L'académie de Calcutta envoie en Europe des exemplaires en sanscrit , qui sout livrés aux méditations des savants orientalistes : en 1855, elle a fait présent à la société asiatique de Paris d'une collection des livres sacrés des lndous, en cent vol. in-fol.
Outre les Védas et leurs nombreux commentaires , les Indiens ont des poèmes épiques d'une longueur démesurée , qui remontent à des époques très-reculées.
A mesure que ces antiquités indiennes se révèlent à nous, par les travaux assidus de tant d'hommes infatigables , nous acquérons une plus grande certitude qu'elles ne sont qu'un amas confus de fables absurdes et incohérentes. Nous y trouvons bien , à la vérité , quelques idées saines et des traces assez visibles des anciennes traditions du genre humain, comme l'avaient très-bien dit les missionnaires; mais ces débris des premières vérités sont noyés dans des détails fastidieux et insupportables.
Les théories philosophiques sont vagues , incertaines , contradictoires. Les unes sont réputées orthodoxes ou conformes à la doctrine des Yédas ; d'autres s'écartent , en partie , de cette doctrine ; d'autres enfin la rejettent tout-àfait, et sont regardées comme hétérodoxes.
La seule exposition de ces divers systèmes nous entraînerait trop loin, pour notre plan , et présenterait difficilement de la clarté à l'esprit des jeunes gens. Ceux qui désireront en savoir plus long pourront consulter ce que ditCreuzer, Religions de l'antiquité , ouvrage traduit de l'allemand par J, 7). Gnigniau(.