DE LA PHILOSOPHIE DES CHINOIS
L'empire le plus étonnant par son antiquité , son étendue et sa durée, par le nombre de ses habitants, par leurs mœurs et leur langue , est celui de la Chine. Son origine, quoique douteuse et mêlée de fables , remonte à des temps très-reculés ; on ne peut en douter. Quel a été l'état de la philosophie religieuse et morale , durant cette longue suite de sièdes , chez ce peuple singulier ? Il n'est pas aisé de le préciser.
Les Chinois ont bien aussi , comme les Indous et les Persans, leurs livres sacrés, appelés King. Ces livres contiennent l'origine des choses , des principes dogmatiques et des préceptes de morale : mais on convient que , dans leur état actuel, ils n'ont rien de très-ancien ni d'authentique.
Environ 600 ans avant J.-C, existait, en Chine, un philosophe très-célèbre, nommé Lao-Tseu (vieil enfant) : on l'avait ainsi nommé parce qu'il était venu au monde ayant les cheveux blancs ; ce qui fut regardé comme le symbole d'une sagesse prématurée. Effectivement il se distingua par sa doctrine et fit un livre fameux , connu sous le titre de Livre de la Raison et de la Vertu : ses disciples s'appellent eux-mêmes docteurs de la raison.
Lao-Tseu donne , comme premier principe de tout, la raison , être éternel , immense , silencieux , immuable et toujours agissant. L'homme , dit-il , a son modèle dans la terre , la terre dans le ciel , le ciel dans la raison et la raison en elle-même.
Les âmes sont des émanations de cette substance primitive et doivent se réunir à elle au moment de la mort, si elles sont pures : les âmes vicieuses ne jouiront de cette; faveur que lorsqu'elles auront été purifiées par les mutations de la métempsycose.
Abel Remusat (1) , qui a soumis la doctrine de ce philosophe à un examen approfondi , assure y avoir trouvé l'empreinte d'un esprit noble et élevé , et des caractères manifestes de ressemblance avec la doctrine de Pythagore.
Lao-Tseu , dont la morale respire la douceur et la bienveillance , montre une aversion prononcée pour les cœurs durs et pour les hommes violents : il fait consister la perfection à vivre sans passions, pour mieux contempler l'harmonie de l'univers.
Vers l'an 550 avant notre ère , naquit en Chine , d'une famille illustre , dont la généalogie bien conservée subsiste encore , le plus célèbre philosophe de tout l'Orient, nommé , en Chinois, Koang-tsé. De ce nom on a fait en latin Confucius. Dès ses premières années, Confucius parut un enfant extraordinaire ; bientôt ce fut un jeune homme d'une rare
(i) Mélanges asiatiques, tom. i. p. 91. Annales de philosophie , t. 4» p. 169.
sagesse , qui l'emportait sur les plus habiles lettrés , dans la connaissance des rites et des usages de la haute antiquité. A 17 ans, il fut mandarin dans un poste inférieur : à 19 ans, il se maria à une jeune personne d'une naissance distinguée , qui lui donna un fils, l'année suivante. Peu de temps après , il devint inspecteur des campagnes et de l'agriculture.
Sa mère étant morte, lorsqu'il n'avait encore que 24 ans , il voulut , à cette occasion , faire revivre les usages presque oubliés de la vénérable antiquité, touchant le culte des ancêtres. Dans ce dessein, il fit rendre à sa mère les plus grands honneurs funèbres , renonça aux emplois publics , s'enferma dans l'intérieur de sa maison et y passa les trois années de deuil, prescrites en pareil cas.
Durant ce temps , il réfléchit profondément sur la morale, sur la politique, sur les désordres de la société et sur les moyens de les réformer. Ayant étudié à fond les Kings anciens ou livres sacrés, il renonça aux jouissances que pouvaient lui offrir sa naissance et ses talents, se mit à enseigner la sagesse , à condamner les abus , à rappeler les règles primitives et à demander ainsi une réforme complète. Il rencontra de grandes difficultés et éprouva des contradictions sans nombre ; sa vie fut pleine de dégoûts et d'amertume.
Cependant il ne se rebuta point : quelques hommes goûtant sa doctrine , s'attachèrent à lui ; bientôt il eut jusqu'à trois mille disciples , non réunis dans un lieu , comme des écoliers , mais dispersés dans l'empire ; les uns l'écou-
taient , d'autres le visitaient ou le consultaient, et tous l'admiraient. Au moment de sa mort, il se plaignait que sa doctrine n'avait reçu jusque-là que de stériles applaudissements : il ne prévoyait pas ce qui est arrivé depuis.
Sa mémoire a été et est encore en telle vénération dans toute la Chine , qu'on lui rend un culte religieux et que personne ne peut parvenir aux emplois publics sans avoir le titre de docteur dans sa philosophie.
Confucius épura et mit en ordre les Kings , ou livres canoniques , donna des commentaires sur plusieurs et composa d'autres ouvrages. Le plus célèbre est le Chong-King , dont nulle traduction n'a pu rendre l'énergique laconisme. Le but de l'auteur est de rappeler les anciennes maximes de la morale politique , en réunissant les discours et les règles de conduite qu'avaient tenus les empereurs , les ministres et les sages de la plus haute antiquité. La liste des empereurs cités commence à Yao , qui monta sur le trône , l'an 2557 avant J. C. , et finit à Tan 624. Cet ouvrage a été traduit en français par le P. Gaubil , et publié en 1770 , in-4.°
Le IIiao-Kixg, qui est un dialogue sur la piété filiale , le Ta-hio ( grande science ) , le Tchong-Yong ( invariable milieu ) et le Lux-Yu ( livre des sentences ) , ouvrages attribués à Confucius ou à ses premiers disciples, contiennent plus expressément encore sa morale.
Dans ces différents ouvrages le nom de Dieu ne se trouve point; il n'y est pas question non plus de l'âme humaine, de la vie future , des peines et des récompenses qui nous y sont préparées. Beaucoup de savants soutiennent que Con-
fucius ne croyait point en Dieu , mais admettait seulement une certaine force active dans la nature, principalement dans le ciel, auquel il rendait et faisait rendre des hommages religieux : d'autres prétendent que le mot Xang-ti , dont il se sert , ne veut pas dire seulement le ciel, mais l'empereur du ciel , et que par là , il faut entendre le Dieu créateur et modérateur de tontes choses.
Plusieurs sont d'avis qweXang-li signifie le ciel animé, et concluent de-là que Confucius, comme la plupart des orientaux , admettait une âme universelle , qui anime le monde , le gouverne et fait sa résidence spécialement dans le ciel. Selon cette opinion , qui est la plus vraisemblable , le monde aurait été produit par émanation : les êtres , en se détruisant , retourneraient vers la grande âme , d'où ils seraient sortis,- les méchants passeraient par les purgations de la métempsycose, etc. Cette doctrine paraît du moins avoir été celle des plus anciens Chinois; elle se retrouve dans le peu que nous avons dit de Lao-lscu. Confucius , si religieux observateur des rits anciens , n'aura probablement pas changé des points d'une telle importance : il les aura bien plutôt supposés comme admis par tout le monde et en aura fait la base de son enseignement.
Sa morale , qui tend surtout au bien politique de la nation , se réduit à trois points capitaux : 1 .° les devoirs réciproques du souverain et des sujets; 2.° les devoirs du père et des enfants; 5.° les devoirs des époux les uns à l'égard des autres. À ces principes de morale Confucius joignait la recommandation de cinq vertus principales , l'humanité , la
justice, la fidélité aux cérémonies et aux usages établis, la droiture d'esprit et de cœur , qui fait qu'on cherche toujours la vérité , et enfin la sincérité ou la bonne foi.
Un peu plus d'un siècle après Confucius , vint Mincius , dont le nom chinois est Meng-Tseu, autre philosophe célèbre. Dans un livre en sept chapitres , il développe la doctrine de Confucius , sous des formes moins sévères et plus à la portée de tout le monde. Cet ouvrage, traduit en latin par le P. Noël, missionnaire en Chine , fait partie des six livres classiques chinois , dont ce missionnaire publia la version latine en 1744 , in-4.°. Abel Remusat l'a mis en français.
En 215 avant J. C. , Xi-hoam-ti, fondateur d'une nouvelle dynastie en Chine , fatigué des représentations que lui faisaient les grands , en citant les anciens ouvrages , ordonna de brûler tous ces livres , excepté ceux qui traitaient d'agriculture , de médecine ou de sortilège. La rigueur avec laquelle cet ordre fut exécuté porta un grand préjudice à la science de l'antiquité et de la philosophie : car on n'a pu recomposer la plupart des livres anciens , actuellement existants , qu'avec des lambeaux extraits des murailles ou des tombeaux où ils avaient été cachés et où on les retrouva longtemps après.
Environ un demi-siècle après J. C. , la doctrine de Foë ou Bouddha fut introduite en Chine. Voici comment le fait arriva : l'empereur Ming-ti se souvenant de ce qu'avait dit Confucius, qu'il viendrait un saint, descendu du ciel, et sachant toutes choses , envoya des députés pour le chercher : ces députés s'arrêtèrent dans l'Inde , crurent avoir trouvé
ce saint dans Foë ou Bouddha, dont ils emportèrent une statue. L'empereur lui fit décerner un culte public. La doctrine de cette nouvelle religion se répandit et eut beaucoup de partisans : elle plut au peuple par sa morale et la netteté avec laquelle elle parle de la double condition de la vie future. Depuis cette époque, la Chine est pleine de temples et d'idoles en l'honneur du dieu Foë , et de prêtres qui sont appelés bonzes.
Dans le dixième on onzième siècle, deux philosophes chinois corrompirent les livres classiques , en les commentant : ils changèrent ou détruisirent les pratiques religieuses en usage , et formèrent une nouvelle secte qui se fit gloire de ne point penser comme le vulgaire et de montrer de Tindifférence ou du mépris pour les croyances communes. C'est la classe des lettrés. Ces hommes font profession de déisme et même, selon plusieurs, sont suspects d'athéisme. Us rendent des hommages au ciel et ne pratiquent pas d'autre culte. Ceux qui sont initiés aux points secrets de la doctrine de Bouddha, nommé, en Chine, Foë , ne s'éloignent guère , au fond , de ces sentiments ; peut-être ont-ils donné naissance à cette secte d'indifférents.
Les Chinois ont fait peu de progrès jusqu'ici dans les sciences : toutefois ils ont quelques ouvrages de littérature , d'histoire et de géographie. Dans certains arts , tels que l'architecture , la peinture , l'agriculture , ils sont assez avancés. Ils connaissaient , avant nous , la porcelaine , l'imprimerie , la poudre à canon , la boussole , etc.