DE LA PHILOSOPHIE DES CELTES
Sous le nom de Celtes , il faut entendre une foule de peuples originaires du Nord , et ne faisant primitivement qu'une nation , qui avait la même langue , les mêmes mœurs et la même religion. Ce sont les Germains , les Gaulois , les Bretons, les Scythes, les Thraees, les Daces, les Gètes, les IHyriens, les Scandinaves , les Norvégiens, les Danois, etc. Tous ces peuples étaient d'abord des colonies qui émigraient, se disséminaient, devenaient de nouvelles nations, et, peu à peu, changeaient leur langue, leurs mœurs, leur doctrine.
On ne peut douter que la souche commune de ces migrations ne soit très-ancienne , puisque les Gaulois , qui en provenaient , étaient déjà si nombreux dans la Gaule , 590 ans avant Jésus-Christ , que Bellovèse partit avec une armée formidable , passa les Alpes et alla fonder plusieurs grandes colonies en Italie , pour y faire écouler l'excédant de la population de sa patrie. Ce fut ce qu'on appela , à Rome, la Gaule Cisalpine.
Ces peuples avaient pour maxime de ne transmettre que par mémoire leurs annales et leurs doctrines : Jules César
nous apprend (I) qu'il ne leur était pas permis de les écrire.
Aussi n'est-il fait nulle mention dans l'histoire , ni de leurs écrits , ni de leurs auteurs. Ce que nous savons d'eux ne nous est connu que par les auteurs grecs et latins , bien postérieurs à la naissance de ces nations barbares. Il nous est donc difficile de savoir , au juste , ce qui les concernait , surtout dans les temps qui ont précédé les conquêtes de César. Néanmoins nous savons que chez elles il y avait des collèges de sages , qui enseignaient, à leur manière, et transmettaient, par la parole , de générations en générations , leurs annales et leurs doctrines.
On les connaissait , chez les Gaulois , les Bretons et les Germains , sous le nom fameux de druides. Ce nom vient, a ce qu'on croit , du mot celtique Deru , qui signifie chêne. Leur institution est très-ancienne : Aristote , au témoignage de Diogène Laerce , les connaissait ; il les comparait aux mages de la Perse et aux gymnosophistes de l'Inde.
Ces sages , pris génériquement , étaient divisés en trois classes ; les bardes , qui chantaient en vers les exploits des dieux et des héros ; les devins (vates) , qui présidaient aux sacrifices , cherchaient à deviner les choses secrètes et annonçaient les événements ; les druides , qui s'occupaient du gouvernement de la nation , de l'administration de la justice et de l'instruction de la jeunesse.
Deux méthodes d'instruction existaient ; l'une publique , à laquelle le peuple était admis : elle avait pour objet la reli-
(i) De bel!" gallicOj 1, G , c. f 3.
gion , le culte , les sacrifices , et ce qui pouvait contribuer à exciter le courage ou à faire mépriser la mort.
L'autre secrète , destinée aux jeunes gens qui venaient d'eux-mêmes, ou que les parents envoyaient pour la recueillir. Il était strictement défendu à ces jeunes gens de parler de ce qu'ils entendaient et plus encore de le mettre par écrit, de peur qu'il ne se commît des indiscrétions.
Quant au fond de la doctrine , voici a peu près ce que nous en pouvons dire :
\ .° Les Celtes reconnaissaient trois grands dieux que le peuple adorait, et auxquels on offrait des sacrifices humains, Theutatès , Hesus et Tarâmes. Quelle idée attachaient-ils à ces dénominations? On ne peut le voir clairement nulle part. On regarde comme certain qu'ils croyaient , ainsi que les orientaux , à une espèce de grande âme du monde , c'està-dire à une divinité répandue partout et animant l'univers. Ils admettaient en même temps une infinité de divinités subalternes qui résidaient dans les parties notables du monde physique ; dans les astres , dans les bois , dans les pierres , dans certains arbres , particulièrement dans le chêne. Delà les autels élevés de toutes parts , et dont nous trouvons si fréquemment des restes. De-là aussi ce grand nombre de dieux et de déesses , nommés dans les Edda (1) , parmi
(1) Les Edda sont deux recueils faits en islandais , sur les traditions du pays ; l'un , dans l'onzième siècle ( on ne sait pas l'année ) , par Sœmond Sigfurson, et Vautre, en I2i5, par Snorro-Sturleson, tous les deux islandais. Résénius les a traduits en latin et Mallet en français.
lesquels sont , en premier lieu , Odin , Thoro , Tuisco , Ardoine, Avantie, etc.
2.° Les druides et leurs femmes se prétendaient en rapport avec ces dieux inférieurs ; au moyen dss sacrifices , surtout du sang des esclaves immolés et en usant de plusieurs autres pratiques superstitieuses , ils s'imaginaient découvrir ce qu'il y avait de plus caché et prédisaient l'avenir.
Telle a été l'origine de la magie et des sortilèges , qui ont si longtemps résisté aux lumières du christianisme , et se trouvent encore dans le bas peuple , en quelques contrées.
5.° Outre ces dieux locaux , qu'on appelait aussi bons génies , il y avait des esprits mauvais auxquels on avait recours pour faire des maléfices , pour découvrir des trésors ou pour s'enrichir par d'autres voies , pour susciter les morts ou produire des fantômes. Ces esprits malfaisants ont été une autre source d'interminables superstitions.
4.° Avant l'origine des siècles , Ymerus vivait seul : il n'y avait que lui et un espace immense en tout sens. Cet Ymerus produisit , sans qu'on dise comment , le soleil , la lune , les étoiles , puis la terre ? avec toutes ses plantes , ensuite Mannus et Emla , homme et femme, d'où est provenu le genre humain.
5.° Tous les Celtes admettaient la vie future , avec la double condition des peines et des récompenses. Les méchants descendaient dans une sorte de Tartare , pour y être inondés des flots empoisonnés du fleuve Naslrand : le dragon Nidhagger et des vipères les déchiraient continuellement ; ce qui paraît signifier les tourments que les mauvais
génies exerçaient sur eux. Ceux qui avaient vécu selon les règles de la piété et de la justice, entraient dans un magnifique palais , plus brillant que le soleil , nommé Gimle : ils y jouissaient de toutes sortes de voluptés. Ceux qui mouraient en héros allaient dans un lieu appelé Valhalla , destiné à eux seuls. Là ils devaient avoir , avec eux , Odin ? dieu de la guerre , et jouir de tout ce qui peut flatter des guerriers.
C'est ce dogme , à ce qu'il paraît, qui a inspiré aux diverses nations , connues sous le nom de celtiques , cette intrépidité guerrière et ce mépris de la mort qu'on ne trouve point ailleurs.
G0. Ces nations croyaient à un embrasement général , qui détruirait le monde et envelopperait , dans sa ruine , les hommes et les dieux , c'est-à-dire les esprits issus du dieu éternel , destinés à se réunir à lui après leur destruclion et à ne plus avoir d'existence individuelle.
7.° La morale de ces peuples avait principalement pour objet d'honorer les dieux , d'éviter le mal et d'exercer le courage. Le désir qu'ils avaient d'être courageux et leur foi dans l'immortalité les portait à mener une vie dure, à se contenter de vêtements simples , d habitations modestes , de nourriture grossière , à fuir la volupté , à être chastes dans le mariage , à former la jeunesse aux exercices de la guerre, etc.
8.° César nous apprend (\) que les druides dissertaient, à leur manière , sur le cours des astres , sur la grandeur du
(t)Debello gallico, 1, 6., ç. \\.
monde et de la terre, sur la nature des choses. Jusqu'où s'étendaient leurs connaissances astronomiques ? L'écrivain guerrier ne nous le dit point : il n'en savait probablement rien.
9.° En médecine , ils avaient deux remèdes qu'ils appliquaient à toutes espèces de maux et de maladies , avec mille cérémonies superstitieuses , le gui et la selago. Ils portaient une grande vénération au gui, et le regardaient surtout comme propre à augmenter la fécondité des femmes. Pour faire leurs prières , ils s'assemblaient de préférence sous les chênes où il y avait du gui : ils le coupaient avec une faux d'or , le consacraient et le distribuaient , au commencement de leur année sacrée , en criant : au gui , Van neuf. De-la certains chants vulgaires , au renouvellement de l'année ; delà aussi probablement ces moyens superstitieux de guérir , auxquels le peuple ignorant a si souvent recours encore aujourd'hui.
Ceux qui voudraient connaître plus en grand ce qu'on a recueilli sur les doctrines des anciens Gaulois et des divers peuples hyperboréens , peuvent consulter la Religion des Gaulois, de dom Martin, bénédictin, 2 vol. in-4.°, et Histoire des Celtes , par Pelloutier , édition donnée par Chiniac, 2 vol. in-4.°, ou 8 vol. in-42.