DE SOCRATE ET DE SON ÉCOLE
Socrate, fils de Sophrooisque, sculpteur, naquit à Athènes, en 470 avant J.-C. Sa mère était sage-femme. Pendant quelque temps , il suivit la profession de son père ; puis , encouragé par un riche Athénien , il s'adonna à l'étude delà philosophie. Prodicus , Anaxagoras , Archelaiis et plusieurs autres philosophes de différentes écoles, furent ses maîtres. Sous leur enseignement et leur direction , il montra un esprit juste, sérieux , appliqué, et fit de grands progrès.
La philosophie de l'école ionique , qui consistait principalement à expliquer la nature physique et l'origine du monde, lui inspira peu d'estime: les sophistes, qui disputaient sans cesse et ne s'accordaient jamais , n'excitèrent que son mépris.
Voyant l'inutilité de tant de vaines recherches et l'abus de ces interminables contestations, il s'affligeait que la philosophie fut ainsi dégradée. Dans le dessein de la réformer , il dirigea son attention vers ce qui pouvait rendre les hommes meilleurs , et fonda la philosophie morale chez les Grecs.
Comme Anaxagoras , il démontra , par l'ordre admirable de l'univers, l'existence d'une cause suprême , intelligente , éternelle et immuable, qui a tout fait, qui conserve tout, qui
prend un soin particulier des hommes et de ce qui les concerne ; cette cause est tellement inûnie que , par un seul acte , elle voit tout, entend tout et gouverne tout.
Yoilà une idée bien nette de Dieu.
Faisant attention que dans tous les pays du monde on regarde certaines actions comme bonnes et d'autres comme mauvaises , il en concluait que Dieu lui-même a gravé des lois morales au fond de nos cœurs , et que le bien diffère essentiellement du mal.
Par cette lumière intérieure , qui nous fait discerner le bien du mal , et par cet accord des peuples sur les principes de morale , il prouvait l'existence d'une vie future , où nous attend, après la mort, une destinée qui sera réglée sur la qualité de nos œuvres personnelles.
Par conséquent il reconnaissait la distinction de l'âme d'avec le corps et son immortalité.
Les âmes humaines , selon lui , participent à la divinité par les dons excellents qu'elles en reçoivent : d'où il suit que les hommes sont comme des dieux au milieu des êtres qui les environnent.
Entre Dieu et nous , il admettait un ordre intermédiaire d'esprits parfaits, préposés à la garde des hommes et au gouvernement des diverses parties du monde : il appelait dieux , ces sublimes intelligences , à cause de leur élévation , de leurs lumières , de leur puissance , et conseillait l'usage de la divination , comme moyen de nous mettre en rapport avec elles , de les interroger , d'apprendre d'elles les secrets de la nature ou les événements futurs.
Souvent il disait que , depuis son enfance , un génie de cette nature raccompagnait sans cesse, l'instruisait, le guidait, l'avertissait des choses futures , de ce que lui et ses amis devaient faire ou éviter.
Sur la foi d'un Dieu présent partout, et sur la certitude d'une autre vie après celle-ci , il établit son code de morale , dont voici les principaux articles :
1 .° Le bonheur sur la terre ne consiste pas dans la jouissance des biens et des plaisirs , mais dans la possession de la sagesse ; 2.° faire le bien qui est prescrit , éviter le mal qu'on connaît , c'est le premier principe de la sagesse : à la sagesse se rapportent la bonté, la justice et toutes les vertus; 5.° celui qui est juste , sage , vertueux et n'a aucune faute à se reprocher , est heureux ; la sagesse orne et embellit Famé , le vice la défigure ; 4°, le vrai moyen d'acquérir la sagesse est de réfléchir , d'entrer dans son propre cœur et de se connaître soi-même.
Socrate avait été vivement frappé de la célèbre maxime inscrite sur la façade du temple de Delphes, Connais-toi, toimême; sans cesse il la prescrit à ses disciples. Souvent aussi il disait qu'il ne savait qu'une chose , c'était qu'il ne savait rien ; non qu'il doutât de tout , on en convient , mais par opposition aux sophistes, qui prétendaient tout savoir , tout expliquer et ne s'accordaient sur rien ; S.0 d'après son enseignement , on devait prier les dieux , leur offrir des sacrifices , les honorer , selon le rit du lieu où l'on est ? et non autrement ; on devait surtout faire ce qu'ils commandent, parce que c'est là le culte qui leur est le plus agréable.
G.0 Les lois qui nous portent à honorer les dieux , à aimer nos parents , à reconnaître nos bienfaiteurs , sont divines , parce que les hommes n'en sont point les auteurs , parce qu'elles sont gravées dans nos cœurs et ne peuvent venir que du maître de la nature.
7.° En vertu de ces lois, que Socrate étudiait en lui-même, et de cette lumière intérieure dont son esprit élevé était éclairé , il proclamait , comme règle de conduite , des maximes pleines de sagesse , qui ont fait l'admiration de tous les siècles : par exemple , l'avarice et la prodigalité sont également condamnables ; rien n'est plus précieux qu'un ami sage et vertueux ; on doit se montrer supérieur aux adversités et à la crainte de la mort ; il vaut mieux mourir avec honneur que de vivre dans la honte ; l'incontinence est à redouter , il en faut fuir les occasions ; les sensuels vivent pour manger, les hommes sages mangent pour vivre ; la vertu se trouve toujours dans un juste milieu , à égale distance du trop et du trop peu : le meilleur moyen d'obtenir de la gloire, est d'être homme de bien , sans chercher à le paraître : un homme de bien est celui dont la parole vaut un serment,
8.° Il donnait d'excellentes règles pour la conduite domestique et le gouvernement de la famille ; pour l'union des époux et le maintien de la bonne harmonie entre eux. Il disait que , dans les vues de Dieu , la femme était destinée aux soins du ménage et le mari aux affaires extérieures ; que l'un et l'autre devaient mettre en commun ce qu'ils avaient , s'acquitter fidèlement de leurs devoirs respectifs , s'aimer et se supporter réciproquement. Le caractère aca-
riâtre de Xantippe, sa femme, exerça rudement sa patience, mais ne le fit pas manquer à la modération qu'il prescrivait.
Pour conserver cette parfaite liberté d'âme que donne la vertu , il voulait qu'on réprimât sévèrement la paresse , l'indolence , la lâcheté , la négligence , le luxe , l'ambition , la volupté , l'amour du jeu , les conversations inutiles, en un mot, toute passion déréglée.
9.° En politique , il enseignait : 1 ,° que les rois ne sont pas tant ceux qui , parvenus au tronc par élection , hasard , fraude ou violence , tiennent le sceptre , que ceux qui possèdent l'art de gouverner ; 2.° que celui dont les sujets obéissent par affection est roi , et que celui qui règne par la crainte est tyran ; 5.° que le devoir d'un bon citoyen est de rendre la république heureuse en temps de paix , et victorieuse en temps de guerre ; de lui réconcilier ses ennemis , s'il le peut , et d'appaiser les séditieux en temps de trouble ; 4.° que la loi n'est point faite pour les bons ; mais pour les méchants ; 5.° qu'une ville est assez forte , quand elle ne renferme que de bons citoyens ; 6.° qu'elle est bien constituée , si elle a des magistrats unis entre eux , des prix pour la vertu , des châtiments pour les coupables , etc.
Telle était , en substance , la doctrine morale de Socratc , autant que nous pouvons la connaître , non par ses écrits , puisqu'il n'en a point laissé , mais par ses disciples , et spécialement par le célèbre Xénophon , dont nous avons Y Apologie de Socrate , Dits mémorables de Socrate , et le Banquet ; dans ces ouvrages se trouve u peu près tout ce fjuc nous venons de dire,
Socrate fut indignement calomnié , outragé , joué publiquement sur le théâtre , dans une comédie d'Aristophane ; on l'accusa devant l'Aréopage comme impie , parce qu'il ne parlait point des dieux vulgaires avec assez de respect , quoiqu'il les reconnût dans un rang inférieur et voulût qu'on leur sacrifiât. Condamné à mort , il but la cigiie et mourut à l'âge de 70 ans.
Ce qu'on a dit de sa bigamie et de son amour infâme pour le jeune Alcibiade , son disciple , est généralement regardé comme faux , calomnieux , et se trouve démenti par sa doctrine , par sa vie , enfin par le silence de plusieurs auteurs qui auraient dû en parler.
Outre Xénophon et Alcibiade , les principaux de ses disciples furent Criton , ce riche Athénien , qui l'avait déterminé à quitter la sculpture pour la philosophie , lui resta fidèle et l'assista à sa cruelle fin ; Simon , corroyeur , chez lequel il allait souvent philosopher ; Eschine , qui lutta toute sa vie contre la misère ; Glaucon et Simias. Tous avaient composé des dialogues philosophiques et plusieurs autres ouvrages qui ne sont point venus jusqu'à nous. A cette école appartenait encore Cébès , de Thèbes , auteur , à ce qu'on croit , d'un ouvrage que nous avons sous le nom de Tableau de Cébès , et de plusieurs autres qui sont perdus. Aux principes de Socrate , Cébès joignait des idées manifestement puisées h l'école pythagoricienne.