CHAPITRE VII
DE LA SECTE DES SOniISTES.
Le nom de sophiste, considéré dans son étymologie, n'a rien de flétrissant; car il vient d'un verbe grec qui signifie enseigner la sagesse , et il ne désignait primitivement que ceux qui étaient chargés de cette belle mission. Mais dans la suite il se trouva une nuée d'ergoteurs qui abusaient de leurs talents , des connaissances qu'ils avaient de l'art du raisonnement et de leur facilité à parler, pour disputer sur tout ; ils embrouillaient ce qu'il y avait de plus clair, ébranlaient toute vérité , séduisaient . trompaient les esprits, sous prétexte de les instruire, et se décoraient du titre honorable de sophistes. Dès lors ce mot a changé de signification , et , tout noble qu'il est dans son origine , il n'a plus été pris qu'en mauvaise part.
Les derniers soutiens de la secte d'Ionie avaient transporté leur enseignement à Athènes : ce fut là aussi que se réfugièrent les débris des écoles d'Italie ou de la Grande-Grèce ; c'est-à-dire des pythagoriciens et des éléa tiques. Nous avons vu combien les deux branches de l'école d'Élée étaient opposées l'une à l'autre, jusqu'à quel point allait la manie de disputer, et comment le doute surgissait de toutes parts. Dans celte métropole républicaine, où les esprits, pouvant
tous aspirer aux dignités de l'état, étaient déjà livrés a une incroyable turbulence , il y eut une foule de systèmes contradictoires ; chacun de ces systèmes avait ses défenseurs , pleins d'orgueil et de prétention , qui ne cherchaient qu'à briller et à l'emporter les uns sur les autres. Au lieu d'étudier à fond , de voyager , de consulter les savants, de composer des écrits longtemps médités , pour y consigner le résultat de leurs recherches , comme l'avaient fait tant de grands hommes , ces philosophes, d'une nouvelle espèce , ouvrirent des écoles publiques , où l'on pouvait venir les entendre pour de l'argent ; ils s'efforçaient d'attirer les auditeurs en le plus grand nombre possible , non pour leur montrer la vérité et leur enseigner la vertu , mais par ostentation et pour le profit qu'ils en retiraient.
Les jeunes gens de familles riches , ceux qui aspiraient aux emplois publics , suivaient ces écoles et s'en faisaient gloire. Pour les y attirer plus efficacement, les maîtres tachaient de les flatter par l'éloquence, par la facilité et l'abondance des argumentations ; ils leur faisaient envisager, comme fruit de ces exercices, le triomphe qu'ils pourraient plus tard remporter sur leurs compétiteurs , et les succès qu'ils obtiendraient par d'habiles raisonnements.
Les plus célèbres parmi eux furent ,
1.° Gûrgias-, de Léonte, en Sicile, disciple d'Empédocle. Il a été surnommé le prince des sophistes. Après avoir enseigné la rhétorique à Athènes , au milieu d'un immense concours d'auditeurs, il se mit à parler publiquement d'abondance , c'est-à-dire sons avoir appris par cœur. On croit
qu'il a le premier usé de cette méthode. Il parlait en tout sens avec une telle facilité qu'on créa , pour exprimer ce genre d'éloquence , un mot exprès sorti de son nom , et qu'on ne peut rendre en français que par gorgiariser.
Dans un livre intitulé : De ce qui n'est point , ou De la Nature, il affirmait qu'en réalité rien n'existe; que du moins rien ne peut être connu ou exprimé avec certitude; que les règles de morale et les principes d'ordre public ne sont que des conventions humaines, auxquelles on peut manquer sans scrupule , quand on n'a rien à craindre.
2.° Protagoras, disciple de Démocrite , dont nous avons déjà dit un mot , fut d'abord porte-faix. Ayant pris des leçons de Démocrite , il enseigna aux environs d'Abdèrc , sa patrie , la grammaire, qui comprenait alors la rhétorique, la poésie et la musique. Ensuite étant venu à Athènes , il y ouvrit une école, mit le premier ses leçons à prix et les faisait payer fort cher. Comme il eut une vogue prodigieuse , il amassa de grandes richesses.
Dans un traité qu'il avait aussi composé Sur la Nature, il mettait en principe que l'homme est la mesure de tout , des choses qui sont et de celles qui ne sont pas. De-là il concluait que toutes les opinions sont vraies , puisque chacun a le droit de soutenir la sienne. Doutant qu'il y eût des dieux, il s'abstenait d'en parler , soit en bien , soit en mal. Accusé d'impiété et condamné à mort , il prit la fuite , erra d'île en île , ht naufrage et périt. Ses ouvrages furent recherchés , par ordre des magistrats , et brûlés sur la place publique. Platon l'a réfuté dans un de ses dialogues.
5.° Prodicus , disciple do Protagoras , fut aussi un célèbre rhéteur qui tenait école publique à prix d'argent. Par le moyen de certains entremetteurs , il attirait à lui , au préjudice de ses compétiteurs , les jeunes gens de familles riches. Afin de les flatter davantage , il ne parlait point sans s'être préparé ; souvent il lisait ses discours. Gomme plusieurs autres , il fut accusé d'être impie , corrupteur de la jeunesse , et en cette qualité, condamné à mort.
De plusieurs ouvrages qu'il avait faits , aucun ne nous est parvenu.
Xénophon et Platon font mention , en outre t d'IIippias ,
d'Enthydème , de Trisimaque , de Calliclès et de plusieurs
autres sophistes du même genre , qui avaient corrompu la
j)hilQSûpliic--ct jeté un horrible confusion dans les idées
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