DE L1 ÉCOLE CYRÉNAÏQUE
Àristippe , né dans l'opulente Gyrène , en Afrique , ayant ouï parler de Socrate , alla le trouver à Athènes pour y profiter de ses leçons : mais peu fidèle aux belles maximes de son maître , il se livra , sans mesure , à la bonne chère et aux grossières voluptés de la chair.
Pour justifier cette conduite , il prétendait : \ ,° que , dans la vie morale , tout repose sur le plaisir et la douleur ; 2.° que cette double affection de Tarne est l'unique règle que nous ayions pour discerner le vrai du faux ; 5.° que ces affections étant présentes et propres à chaque personne , ne nous trompent jamais ; 4.° que la fin de l'homme et son bonheur
suprême consistent dans le plaisir ; que ce plaisir est un mouvement délicieux qui affecte en même temps l'esprit et le corps; 5.° qu'il est permis de chercher ce plaisir , même dans les actions réputées honteuses ; 6.° que les jouissances du corps remportent sur celles de l'âme ; 7.° que la nature a horreur de la douleur et souhaite le plaisir avec ardeur ; 8.° que la vertu n'a de prix qu'à raison du plaisir qu'elle nous procure ; 9.° qu'il n'y a rien de bon ni de mauvais en soi , mais seulement par la coutume et la loi ; que néanmoins l'homme honnête ne fuit point le mal , afin d'éviter les dangers auxquels il serait exposé.
Avec une telle doctrine on conçoit que ce singulier philosophe ne s'occupât ni de Dieu ni de la vie future : tout entier dans les plaisirs actuels , il méprisait les sciences physiques et mathématiques , prétendant n'y voir qu'obscurité , doute , incertitude.
Plusieurs fois il eut de vives altercations avec Socrate , qui ne pouvait souffrir cette morale dépravée : voulant éviter les reproches qu'il en recevait , il passait une partie de son temps à Égine, et s'y trouvait, quand son maître mourut. Après différents voyages en Sicile , dans lesquels il fut admis à la cour de Denys le Tyran , il revint à Gyrène , et continua d'y enseigner sa pernicieuse doctrine.
Arétée , sa fille , fut au nombre de ses disciples et forma elle-même, à cette voluptueuse philosophie, son fils Aristippe le jeune , surnommé pour cela Métrodidactos (enseigné par sa mère. )
Parmi les autres élèves de celte école , on distingue spécia-
lement Hégésias , qui rapportait tout à l'égoïsmc ; Anicerîs , qui conservait quelqu'estinie pour les sentiments généreux ; Théodore , surnommé l'Athée , qui fut banni de Cyrène et aurait été puni de mort à Athènes pour son impiété , s'il n'eût trouvé le moyen de s'échapper , par le secours de Démétrius de Phalère ; Évemèrc et Bion de Boristhène , qui furent aussi accusés d'athéisme.