DE LA. PHILOSOPHIE DES JUIFS, HORS DE LA JUDÉE
Malgré la haine héréditaire que les Juifs portaient aux Egyptiens , un grand nombre d'entre eux , contre l'avis de Jérémie , se réfugièrent en Egypte , lorsqu'ils virent leur patrie envahie par les Assyriens. Là ils ne furent point à l'abri des maux qu'ils voulaient éviter ; les menaces du prophète . qui avait cherché à les détourner de ce projet , se vérifièrent. Nabuchodonosor s'étant aussi emparé de ce royaume , y trouva ces réfugiés , les prit et les emmena presque tous à Babylone , où ils partagèrent le sort de leurs frères. Quelques-uns, néanmoins, restèrent en Egypte , s'y multiplièrent, et , par la suite , devinrent nombreux. Lorsqu'Alexandre fit bâtir la ville fameuse, à laquelle il donna sou nom , il y fit venir une colonie de Juifs et leur donna des privilèges assez étendus.
Ptolémée-Lagus , devenu roi d'Egypte , Fan 524 avant Jésus-Christ , ayant conquis la Judée , a son tour , emmena cent mille Juifs dans ses états ; il en attira beaucoup d'autres a Alexandrie , sa capitale , et leur y donna le droit de bourgeoisie. Ptolémée-Philadelphe , son fils et son successeur , leur accorda des privilèges plus grands encore. Ces Juifs eurent , dans le pays , et spécialement à Alexandrie , des syna-
gogues et des écoles publiques , pour l'enseignement de la loi et des prophètes.
Ce fut sous Ptolémée-Philadelphe , selon l'opinion la plus commune et la mieux fondée, que les livres saints furent traduits en grec. Cette célèbre version , qui est connue dans le monde entier , est celle des Septante , ainsi appelée , parce qu'on la croit l'ouvrage de 72 docteurs , envoyés exprès de Jérusalem , à la demande du roi égyptien. Quoiqu'il en soit du mode et des circonstances , sur lesquelles on dispute , il est du moins certain que cette version fut faite vers ce tempslà : elle a été un événement mémorable. A partir de cette époque , les gentils purent connaître nos livres divins et y puiser les notions assez claires , qu'on remarque dans quelques-uns de leurs écrits sur Dieu et ses attributs p sur Famé et ses destinées.
Les Juifs , de leur coté , ceux d'Alexandrie surtout , étudièrent les systèmes des philosophes payens , adoptèrent , en partie, leur méthode de discussion 9 de raisonnement , de dispute, et essayèrent de l'appliquer à leurs doctrines sacrées. Alors commencèrent les subtilités et les allégories dont les auteurs de cette nation ont tant abusé depuis.
Le second livre des Machabées (1) , nous apprend qu'Aristobule , de la race sacerdotale , fut précepteur d'un des Ptolémée , roi d'Egypte , qu'on croit avoir été Philométor ou son fils E vergeté II. Ce fait prouve qu'il y avait , à cette époque , parmi les Juifs , des hommes instruits dans les
(i) Chap. 1. m,
sciences profanes. Les premiers pères , et notamment saint Clément d'Alexandrie , ont beaucoup parlé de cet Aristobule , qui paraît avoir été un homme célèbre dans son temps.
On ne peut raisonnablement douter que l'école des Juifs , à Alexandrie , n'ait donné beaucoup d'autres hommes distingués : car elle ne paraît pas avoir jamais cessé , ni souffert d'obscurité. Or, à la naissance du christianisme et encore un certain temps après Jésus-Christ , elle continuait d'être renommée dans le monde. Nul ne l'a plus illustrée que Philon , qui vivait du temps des apôtres et fut chef d'une députation envoyée par les Juifs ses compatriotes, à l'empereur Caligula. Instruit dans les sciences sacrées et profanes , fécond en belles pensées, il écrivait en grec avec chaleur, élégance et facilité. La plupart des nombreux ouvrages qu'il avait composés sont perdus : ceux qui nous restent font 2 vol. in-fol. , édition de Thomas Mangey , réputée la meilleure. Presque tous sont sur l'Ecriture sainte. On y remarque , avec l'élégance et la beauté du style , de nombreuses allégories, des métaphores et une teinte des doctrines égyptiennes.