DES PHARISIENS
Le nom de pharisien vient d'un mot hébreu , qui signifie séparé. Ce mot est très-propre à exprimer le caractère particulier de ces hommes , qui faisaient profession de se distinguer de tous les autres , par la pureté de leur doctrine et la régularité de leur vie. Outre le texte des livres saints ,
qu'ils révéraient , et que souvent ils interprétaient singulièrement , ils avaient une multitude de traditions orales , qu'ils prétendaient tenir de leurs ancêtres , les faisant venir, par cette voie, jusque de Moïse et de Dieu lui-même.
Tout , selon eux , dépendait d'une espèce de destin ou des décrets immuables de Dieu. Admettant la liberté de l'homme, la vie future , l'immortalité de l'âme , la résurrection des morts , ils croyaient néanmoins à une sorte de métempsycose , pour les âmes des plus grands hommes. Ainsi quelques-uns disaient , en voyant Jésus-Christ , c'est peut-être Elie ou un des prophètes ; Hérode s'imaginait que c'était Jean-Baptiste qui reparaissait en lui.
Ajoutant à la loi une foule de pratiques , ils jeûnaient fréquemment , s'imposaient de grandes mortifications , faisaient de longues prières, distribuaient ostensiblement des aumônes, payaient la dîme des plus petites choses , se vantaient continuellement et s'estimaient meilleurs que le reste des hommes ; comme si la première des vertus , n'était pas l'humilité et l'oubli de soi-même. Chez les Juifs ils étaient, 5 peu près , ce que furent les stoïciens parmi les philosophes payens , et ce qu'ont été dernièrement les jansénistes chez nous. Cette secte passait pour honorable : la plupart des hommes distingués par leurs vertus et leur science religieuse , comme Nicodême , Gamaliel , saint Paul , l'historien Josèphe , se faisaient gloire d'être pharisiens.
La secte survécut a la ruine du temple et de Jérusalem , arrivée l'an 70 de Jésus-Christ. Après les horribles catastrophes, qui détruisirent les Juifs, comme nation, les
docteurs pharisiens ne tardèrent pas à former des écoles , pour y enseigner la loi et leurs traditions.
La principale de ces écoles fut celle de Tibériade. Un certain Juda , surnommé le Saint , homme de grande réputation , en était le chef , sous l'empereur Antonin. Il fit un recueil contenant les constitutions , les règles et les traditions des docteurs juifs qui rayaient précédé. Cet ouvrage existe en hébreu et en latin , en trois yol. in-fol. , sous le nom de Misclme (\). Les successeurs de Juda y ajoutèrent beaucoup d'explications , pour lever les doutes qui survenaient , ou pour éclaircir ce qui était obscur : c'est ce qu'on appelle la Gémare (2). La réunion de ces deux parties constitue le Talmud (5) , ou livre doctrinal : la Misclme en est le texte ; la Gémare en forme le commentaire.
Ce Talmud } qui paraît avoir été terminé vers 500 ans après Jésus-Christ , est connu sous le nom de Talmud de Jérusalem , parce qu'il était à l'usage des Juifs de la Palestine.
Depuis cette époque , il n'a plus été question de Fccole de Tibériade. D'autres écoles qui avaient été établies par des disciples de Juda-le-Saint, dans le pays de Babylone, y prirent de F accroissement , selon les historiens Juifs , et furent très-
(i) Mischne vient d'un mot hébreu qui veut dire recommencer* d'où on a fait seconde ou seconde fois : les Grecs l'appellent dcutcrose ou seconde ; c'est-à-dire , seconde loi ajoutée à celle de Moïse.
(2) Ce mot est formé d'un verbe qui signifie compléter ou consommer.
(3) Talmud dérive d'un verbe dont le sens est enseigner.
florissantes , pendant environ 800 ans , jusqu'à ce qu'elles fussent détruites par les Sarrasins, en -1050.
De ces écoles sortit , vers Fan 500 de Jésus-Christ , un autre Talmud , qu'on appelle le Talmud de Babylone : ce Talmud a aussi sa Mischne , à peu près semblable à celle du premier , et sa Gèmare , mais beaucoup plus étendue et remplie de niaiseries qui n'ont pas le sens commun. C'est néanmoins ce Talmud , en \ 5 vol. in-fol. , qui est le plus estimé des Juifs modernes et à peu près le seul usité parmi eux.
Des débris de ces écoles , il s'en forma d'autres en Egypte et en Europe , particulièrement en Espagne. Ces dernières donnèrent quelques hommes célèbres. Les suivants , entre autres , peuvent être nommés avec distinction : \ .° Nathan- Ben- Jéchiel , mort à Rome , en 4106 , qui a expliqué tous les termes du Talmud ; 2.° Aben-Ezra , né en Espagne et mort à Rhodes, en 1174 , savant presque en tout genre , surnommé , par les Juifs , le sage , le grand , Yadmirable : ce savant a laissé un grand nombre d'ouvrages , sur différentes matières , mais principalement des commentaires sur l'Ecriture ; 5.° Moïse Maimonides, ou fils de Maimon, né à Cordoue , en 1154 . Ayant fait de très-grands progrès dans les sciences et les arts , il passa en Egypte , eut la confiance du sultan et fut son médecin. Il composa, 1.° un long commentaire sur la Mischne , en arabe , lequel a été traduit en hébreu et en latin , et imprimé en 1G vol. in-fol. ; 2.° un abrégé du Talmud, en 4 vol. in-fol. ; 5.° plusieurs autres ouvrages, tant dogmatiques que moraux , qui furent eslimés dans le temps.
D'autres rabbins distinguos , mais d'au rang inférieur à ceux que nous avons nommés , ont existé en Espagne en Italie , en Allemagne : tous généralement , à très-peu d'exceptions près , étaient pharisiens.
Les Juifs actuels , encore attachés à la foi de leurs pères , font également partie de celte secte. Depuis quelques années leur littérature s'est remontée en Allemagne et en Hollande : ils cultivent la langue hébraïque , la poésie et la philosophie , ont des écoles en différents endroits , et une académie à Amsterdam. Cette académie compte 60 membres , dont plusieurs donnent des leçons gratuites (1 ) .
Outre ces deux fameuses sectes , qui étaient les principales chez les Juifs , il y en avait d'autres moins considérables : 1 .° Les karéens , c'est-à-dire ceux qui voulaient s'en tenir uniquement au texte des livres saints et rejetaient toute espèce de traditions ; 2.° les esséniens , qui , par leur perfection , étaient à peu près chez les Juifs , ce que les religieux sont chez nous , excepté qu'ils ne vivaient point en commun dans des monastères : ils n'avaient aucuns dogmes particuliers ; 5.° les hérodiens, dont parlent saint Matthieu, 22 , 16 ; et saint Marc ,5,6, mais sur lesquels nous ne savons rien : Josèphe et Philon n'en parlent point ; A .° la cabale , ainsi appelée du mot hébreu houbale , tradition : c'est une manière occulte , secrète et mystique d'interpréter les divines Ecritures , de trouver des sens cachés et difficiles , en décomposant ou en combinant autrement les mots , les
(i) Journal Asiatique, tom. 2. p. 92.
syllabes, les lettres ? les points, les accents; d'opérer certaines merveilles , comme guérir des maladies , chasser les démons , en usant des textes de l'Ecriture de telle façon , en prononçant le nom sacré et redoutable de Dieu de telle manière , etc. C'est à ce moyen cabalistique, que des Juifs incrédules attribuaient les miracles de Jésus-Christ , tandis que d'autres prétendaient qu'il les faisait par la vertu de Béelzébuth , prince des démons.
Celte doctrine absurde , dont Akriba , docteur de Tibériade , au 2.e siècle, et Schiméon, fds de Jochaï, sont regardés comme les premiers auteurs , parait avoir commencé peu de temps après la ruine de Jérusalem et la dispersion des Juifs. Elle devint en grande vogue, parmi les rabbins et a duré longtemps. De ces mystérieux secrets sont venues une foule de pratiques superstitieuses , qui sont encore en usage môme chez les chrétiens.
Nous ne pouvons entrer dans de plus grands détails sur la cabale ; ceux qui désireraient en savoir plus long , peuvent lire Brucker, t. 2. p. 94 6, et aussi la bible de Vence, diss. sur Esdras, 2.e part. , au tome 17. in-4.°