CARACTÈRES DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
Le caractère fondamental de la philosophie scolastique , d'après ce que nous avons déjà fait observer , n'était pas tant la recherche de la vérité , que l'art de subtiliser et de disputer à l'infini. On attachait une haute importance à triompher , dans ces luttes d'arguments. Pour y arriver , on épuisait les ressources de son esprit à chercher de nouveaux rapports, à créer des abstractions et des combinaisons qui n'eussent point encore été aperçues , et cela dans le dessein de briller davantage ou afin d'embarrasser plus sûrement ses adversaires .
Ce n'était pas seulement dix , quinze et vingt ans que l'on consacrait à cet art futile ; on y passait souvent sa vie entière, dit Jean de Salisbury , et à la tin on n'était pas plus avancé qu'au commencement. La véritable science ne faisait pas un pas , tant qu'on restait dans celte arène de gladiateurs intellectuels. N'importe, c'était la direction des esprits : tous moralement suivaient cette pente.
Les titres magnifiques d'illuminés, de profonds, de subtils, de résolus , d'angéliques , de séraphiques , d'admirables ,
d'invincibles et autres semblables , qu'on donnait aux champions , selon les succès qu'ils obtenaient ; les emplois distingués qu'on offrait à leur concours , les bénéfices lucratifs qui ne manquaient guère d'en être la récompense ; les honneurs de Tépiscopat, du cardinalat et quelquefois du souverain pontificat, auxquels on s'élevait de toutes les classes de la société , sans autre titre que les talents , les travaux et la réputation qu'on s'était acquise, tout cela excitait singulièrement le désir de l'emporter dans les disputes , et portait au travail nécessaire pour y réussir.
Lorsque les livres d'Aristote , sur la métaphysique , la psychologie et la physique , eurent prévalu dans les écoles chrétiennes , le champ de la dispute devint bien plus grand encore : on voulut subtiliser sur une multitude de choses qui n'étaient point à la portée de l'intelligence humaine , et on parlait sans se comprendre. On porta ce même esprit dans l'interprétation de l'Ecriture sainte , qu'on détourna souvent de son véritable sens , dans l'étude de la théologie , qu'on embrouilla au lieu de l'éclaircir ; on s'exerça sur les plus profonds mystères de la religion , et , plus d'une fois , on dénatura ces mystères , sous prétexte de les expliquer.
Comme le mérite , dans ces interminables controverses , consistait à argumenter mieux que les autres , à sortir triomphant de la lutte qui s'était engagée , on se faisait gloire de savoir soutenir le pour et le contre , avec une égale facilité , sur toutes sortes de sujets. De-là il arriva qu'on mit en problème ce qu'il y avait de plus certain : il n'y avait point de proposition qui , convertie en mille façons , ne pût être
regardée comme vraie ou comme fausse, selon les distinctions qu'on y ajustait et le rapport sous lequel on l'envisageait.
Le résultat de telles discussions ne pouvait être heureux. Aussi qu'arriva-t-il? L'obscurité des notions, la confusion des idées , l'incertitude dans les esprits , un scepticisme universel pour tous ceux que la foi divine ne guidait pas , voilà où aboutirent encore une fois les efforts de la philosophie humaine, livrée à ses spéculations systématiques.
On alla même jusqu'à mettre en question si Dieu existait , ou non : il se trouva des raisonneurs pour soutenir la négative aussi bien que l'affirmative. Cette vérité fondamentale , si incommode aux passions , parut douteuse à ceux qui avaient intérêt à la nier : bientôt ils la nièrent effectivement, afin d'être plus tranquilles dans leurs désordres, ou afin d'accorder leur langage avec leur conduite. Le P. Mersenne, dans ses Questions sur la Genèse, parlant des athées de son temps , dit que la race en était trèsmultipliée, non seulement en France, mais également dans les autres royaumes , et qu'à Paris seulement , il y en avait plus de 50 mille ; que plus d'une fois on l'avait dit avant lui. Ce nombre, il est vrai, paraît exagéré : toutefois il montre ce qu'on pensait alors.
Si les athées de conviction ne s'élevaient pas jusque-là , ce que nous croyons sans peine , le nombre des athées pratiques allait peut-être au-delà. Les théories philosophiques les poussaient vers cet abîme , loin de les en retirer ou de les arrêter.
Le désordre des pensées, dans les philosophes scolas-
tiques , ou la stérilité dont ils étaient frappés , les a conduits à une telle barbarie de langage ; que leurs ouvrages sont souvent inintelligibles et presque tous insupportables à la lecture. Ces auteurs cependant commençaient par étudier la grammaire et la mettaient à la tète des sept arts libéraux.
Quant à la doctrine , voici principalement ce qu'enseignait la philosophie scholastique :
1 ,° Logique. Cette partie qui ne devrait être qu'une préparation à la philosophie , qu'un moyen et un art de diriger l'esprit dans la recherche de la vérité , occupait les scolastiques pendant des années, et quelquefois pendant leur vie entière. Ces docteurs enfantaient une multitude de questions oiseuses , inventaient des termes vides de sens , tombaient dans de pures logomachies , qui consumaient leur temps sans aucun fruit. Les catégories d'Àristote , qu'on appelait les universaux , étaient surtout le grand champ de bataille où ils s'escrimaient davantage , sans jamais épuiser la matière des controverses. Pour avoir une juste idée des profondes subtilités auxquelles les plus grands génies s'exerçaient, et du cercle dans lequel ils restaient si longtemps enfermés , il faudrait lire une logique de ces temps-là.
2.° Physique. Ce fut dans les livres d'Àristote que les philosophes scolastiques puisèrent leurs premières notions physiques ; encore ne pouvaient-ils se flatter d'avoir bien saisi les pensées de l'auteur ; car ne sachant point le grec , ils ne pouvaient étudier ces livres que dans des traductions vicieuses ou dans des commentaires plus vicieux encore.
Portant d'ailleurs, dans cette étude , le genre pointilleux et disputeur de la dialectique , ils firent de la physique ellemême une science de subtilités , de vaines abstractions , de théories mal fondées ou sans applications utiles : si quelquefois ils voulaient rendre compte des phénomènes de la nature , l'ignorance où ils étaient leur faisait admettre d'absurdes hypothèses et donner de pitoyables raisons.
Saint Thomas , par exemple , traite , dans ses opuscules , Des Principes de la Nature , De la nature de la Matière , Des Dimensions sans termes, De la Mixtion des éléments, Des OEuvres occultes de la nature, etc. Parmi ces œuvres occultes il range la constitution des corps , qu'il fait dériver des formes propres à chacun : ces formes sont sous T influence des astres qui, par leur rapprochement ou leur éloignement, causent la génération ou la corruption dans les corps terrestres. La vertu occulte de ces formes se rapporte donc aux corps célestes ou aux intelligences qui résident en eux. Il n'y avait rien qu'on ne pût expliquer par cette vertu occulte , qui pourtant n'expliquait rien.
Saint Bonaventure définissait l'élément , le premier principe de ce qui peut être composé , sans être lui-même composé; il disait que tout corps est formé de quatre éléments } et que la quintessence est un corps différent par lui-même des éléments et de tout ce qui est èlémenté , ou formé par les éléments.
Si les plus célèbres docteurs de l'école , hommes distingués à tant de titres, n'ont pu parler plus justement ni plus clairement de ce qui concernait la physique , que
devaient savoir et que pouvaient dire la foule des maîtres inférieurs?
Combien les niaiseries de l'école n'avaient-elles pas aussi dénaturé la médecine? Ceux qui en traitaient, au lieu de s'appuyer sur l'expérience et de procéder par les faits , se perdaient dans des suppositions gratuites , dans des théories sans base , sans règles et sans but.
5.° Métaphysique. Les scolastiqaes attachèrent un haute importance à cette partie de la philosophie qu'ils regardaient comme la plus élevée , la plus étendue et la plus digne de leurs efforts : ils en firent l'objet spécial de leurs méditations , et y exercèrent la perspicacité de leur génie , sans en recueillir de grands avantages. Procédant à l'aide ou plutôt sous le poids de l'immense bagage de subtilités et d'argumentations, dont ils avaient chargé leur esprit dans ce qu'ils appelaient la dialectique , ils multipliaient , sans fin , les distinctions et les définitions ; ils s'entouraient d'une terminologie inintelligible. Mêlant les notions mal comprises d'Aristote avec les idées arabiques et avec leurs propres spéculations , ils s'élevaient , par les voies les plus ardues de l'abstraction , à des régions inconnues , où ils se perdaient et où ils égaraient ceux dont ils étaient les guides. S'embrouillant de plus en plus , ils se divisaient j se subdivisaient et ne pouvaient plus s'entendre , ni se faire comprendre.
Cherchaient-ils , par exemple , à décider quelle était la matière première ou l'élément primitif des corps ; les uns disaient que c'était une quantité destituée de formes et de
qualités : les autres , une simple privation ou une puissance sans acte ; d'autres voulaient que ce fût une réalité , sans dire en quoi elle consistait ; d'autres prétendaient que Dieu lui-même était la matière première , et faisaient émaner les corps de la substance divine.
Amenés à s'expliquer sur la nature de Dieu et sur ses attributs, ils établissaient un grand nombre de questions oiseuses, y donnaient des réponses hasardées et téméraires, qui se conciliaient difficilement avec la foi. Réfutant les erreurs des anciens payens , sans les avoir bien connues , ils disaient des choses peu exactes. Voulant parler des anges, de leur nature , de leurs fonctions , d'après la raison soumise aux inextricables minuties de la dialectique , ils prononçaient hardiment sur ce qu'il leur était impossible de savoir. Saint Bonaventure définit les anges, des substances composées, d'une certaine façon , de ce qui est et de ce par qui tout est : il les divise en hiérarchies célestes ; leur attribue la vision matutinale , ou la vision des choses telles qu'elles sont dans leur conception , et la vision vespertinale , c'està-dire la vision des choses comme elles sont en réalité. Il parle de leurs voix , de leur autorité , de leur permanence , de leur mouvement , de leur langage , à peu près comme s'il les avait vus et entendus , comme s'il avait été admis dans leur rang et avait conversé familièrement avec eux.
4.° Morale. Les philosophes scolastiques se sont beaucoup moins égarés dans la morale que dans les parties spéculatives, parce qu'ayant foi à l'Evangile, aux tradi-
tions chrétiennes et à l'autorité infaillible de l'Eglise , ils étaient contenus par l'enseignement général des pasteurs , comme par une digue insurmontable. Sans cet appui salutaire , qui réprimait leurs écarts , nul doute qu'ils ne fussent tombés dans le désordre et dans la confusion. Nous en pouvons juger , par les propositions éparses et décousues qu'ils avancèrent quelquefois, par les questions insignifiantes qu'ils proposèrent , par les hypothèses chimériques qu'ils forgèrent , et par les cas improbables qu'ils établirent souvent , à laide de cette méthode disputeuse. Le respect seul qu'ils conservaient pour les préceptes divins et ecclésiastiques les maintint dans des limites qu'ils n'osèrent franchir.
Le droit de la nature et des gens , la politique et tout ce qui s'y rattache furent sous l'influence des idées du temps. Tout cela participa à la rouille des écoles, devint l'objet de subtiles distinctions et une arène à de nouveaux combats.
Du reste, nous le répétons, dans cette longue période, il parut des esprits vraiment supérieurs , dignes d'un meilleur temps. Parmi les ouvrages des scolastiques , il y en eut de très-remarquables , comme nous l'avons dit, ep citant les auteurs.
Il est encore à observer que la philosophie , dont nous venons de tracer les principaux caractères , toute pointilleuse , niaise et absurde qu'elle était trop souvent , en tant que science , n'atteignait pas les grandes maximes de l'ordre moral, tandis que la philosophie incrédule , telle qu'elle
a été chez les Grecs , chez les Romains , chez les Arabes , et plus tard chez les chrétiens, a ruiné, par les fondements, la religion , les vertus et la société ) comme déjà nous l'avons montré, et comme nous le ferons voir plus clairement encore par la suite.