DES SECTES DE LA. PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
La fureur des disputes , qui régna si longtemps dans les écoles du moyen âge , devait naturellement amener des divisions et former des camps opposés : elle aurait immanquablement produit , comme chez les Grecs , des scissions profondes qui auraient tout bouleversé , si les combattants n'avaient eu des points communs sur lesquels il ne se permettaient pas d'appeler la discussion , ni même le doute , tels que F existence de Dieu , la création du monde , la distinction de l'esprit et de la matière , la nature de l'homme, son origine , ses destinées et ses devoirs essentiels. Ce ne fut qu'après plusieurs siècles de débats scolaires, que des esprits audacieux s'attaquèrent à ces vérités fondamentales , les ébranlèrent et préparèrent l'incrédulité que nous verrons se développer.
Cependant il s'éleva entre les philosophes les plus catholiques de cette époque , sur des points non essentiels , des opinions divergentes. Ces opinions ont été soutenues avec assez de force de part et d'autre, pour que des écoles distinctes et de véritables sectes opposées les unes aux autres , aient
par là même existé. Les principales sont les nominaux et les réalistes , les thomistes et les scotistes.
t)ES NOMINAUX ET DES REALISTES.
Ces deux sectes sont fameuses dans l'histoire du moyenâge : après avoir divisé les écoles pendant plusieurs siècles , elles ont fini par de sanglantes persécutions. Pour les bien apprécier et pour comprendre où se trouvaient au juste les points de division entre elles , il est nécessaire de remonter aux plus beaux temps de la philosophie chez les Grecs , aux fondateurs de l'Académie , du Lycée et du Portique.
Platon soutenait la réalité des idées existantes par ellesmêmes , indépendamment de l'intelligence de Dieu et de la notre : selon lui , ces idées servent de types et de modèles à tout ce qui est ou peut être ; elles sont l'objet éternel de la science et le fondement immuable de la certitude.
Àristote , au contraire, se moquait de ces idées spirituelles, éternelles , générales , séparées des substances individuelles et existant par elles-mêmes ; il prétendait que les essences , qu'il appelait formes séminales , étaient imprimées à la matière , de toute éternité , que , considérées dans l'abstraction , elles n'avaient de valeur que par les mots qui les exprimaient.
Les stoïciens ne voulaient ni de la réalité des idées générales , ni des formes éternellement unies à la matière : ils admettaient seulement , dans le chaos primitif , un principe
fécondant et des germes de tous les êtres qui devaient exister par la suite.
Les éclectiques, cherchant à concilier ces diverses opinions, disaient qu'en effet l'essence des choses a une existence réelle , mais uniquement dans l'intelligence de Dieu ; que Dieu, en formant les substances singulières, ne peut s'écarter de ces notions générales , éternelles , invariables ; que ces notions constituant l'essence des êtres , s'appliquent nécessairement aux individus de la même espèce , comme un sceau imprime la même figure sur toutes les portions de cire où il est appliqué. Ils réduisaient à ce point unique la théorie si compliquée des généralités abstraites , appelées les catégories ou les universaux.
D'autres admettaient, avec Ammonius et Plotin , la réalité des idées dans l'intelligence divine , mais s'abstenaient de toutes les questions ultérieures, à cause des difficultés qu'elles présentaient. Les genres et les espèces , disait Porphyre , dans son introduction à la logique d'Aristote , existent-ils dans la nature des choses , ou seulement dans les notions de l'esprit ? s'ils existent , dans la nature des choses , sont-ils corporels ou incorporels , séparés ou non séparés des êtres sensibles ? Je m'abstiens , ajoutait-il , de prononcer sur ces obscures difficultés , qui exigeraient beaucoup plus de recherches que je n'en puis faire (<!).
Quand on eut perdu la connaissance du grec ? il ne fut plus possible de lire le texte original des philosophes qui
£i) Bmckcr, U 3 , p. 906.
avaient écrit dans cette langue : on oublia même la plupart de leurs ouvrages. La dialectique d'Aristote fut à peu près le seul qu'on connut, dans un temps, et qu'on étudiât : mais on ne le lisait que dans les traductions de Boëce , de Viclorin ou des Arabes. On s'accoutuma à regarder les universaux qui y jouaient un grand rôle , comme des formes imprimées à la matière , sans se mettre en peine de résoudre les questions qu'on pouvait faire à ce sujet , sans même les prévoir.
Roscelin , prêtre de Gompiègne , célèbre dialecticien , vers la fin du 1 1 .e siècle , s'écartant d'Aristote et de l'opinion reçue , soutint que les universaux n'avaient aucune réalité , qu'ils se réduisaient à des noms dont on se servait pour désigner les genres et les espèces des êtres singuliers. Ceux qui embrassèrent son opinion furent appelés nominaux. Abailard , qui avait été disciple de Roscelin , adopta le système des nominaux , en fit la base de son enseignement et le champ de ses combats. Pour le défendre, il fit usage de toutes les ressources de son esprit subtil et de sa dialectique invincible.
Les universaux étaient généralement regardés alors comme le fondement invariable de la science proprement dite , ainsi que l'avait défini Aristote. La nouvelle opinion , qui niait leur réalité et réduisait leur valeur à des mots , sembla renverser toute certitude et réduire la science à néant : elle fut reçue avec une extrême défaveur par tout ce qu'il y avait d'hommes sages et modérés. Les étudiants , au contraire, avides de nouveautés, comme c'est l'usage, s'y précipitèrent avec ardeur , et montrèrent pour Abailard ,
qui en était le défenseur , cet incompréhensible engouement dont nous avons parlé. Alors s'engagea entre les deux partis, celui des nominaux et celui des réalistes , une lutte sérieuse et opiniâtre, qui eut des suites fâcheuses.
Abailard sembla modifier l'opinion de Roscelin et ne faire consister les universaux ni dans les idées , ni dans les mots seulement, mais dans les propositions. Toutefois , détruisant leur réalité , il renversait entièrement l'ancien système. La vogue sans exemple qu1il eut , pendant si longtemps , donna aux nominaux un accroissement prodigieux.
Celte secte néanmoins rencontra des adversaires redoutables : les erreurs théologiques , dans lesquelles était tombé son fondateur , les condamnations réitérées qu'essuya son défenseur Abailard , la déconsidérèrent aux yeux des personnes les plus recommandables. On jugea que cette opinion pouvait être dangereuse : dès lors on commença à s'en défier , et à s'en éloigner. Un grand nombre de ceux qui lui étaient favorables retournèrent aux réalistes , mais se partagèrent en différentes opinions , comme le rapporte Jean de Salisbury , dans sa Mètalogiqae.
Tous convenaient que les universaux avaient une réalité indépendante des expressions; mais quand il s'agissait de définir avec précision en quoi cette réalité consistait, ils ne pouvaient plus s'accorder. Néanmoins , comme ils se réunissaient dans le point fondamental , ils présentaient sous ce rapport une masse compacte que leurs adversaires ne pouvaient ébranler.
Les deux ordres célèbres des frères prêcheurs et des
frères mineurs , ayant à leur tcte les noms imposants de saint Thomas et de Jean Scot , occupaient la plus grande partie des chaires publiques : quoique divisés entre eux sur plusieurs articles , ils se réunirent contre les nominaux et les réduisirent presque au silence.
Au commencement du 14.c siècle , Occam , comme nous l'avons dit, p. 581 , entreprit de les ressusciter. Soutenant son opinion avec énergie et persévérance , il eut de nombreux partisans , surtout parmi les franciscains : il rendit à cette secte , presque éteinte , une nouvelle vie et en fut regardé comme le restaurateur.
Les réalistes ne perdirent pas courage. S'appliquant à montrer les nominaux comme de dangereux sectaires , qui semaient le doute et conduisaient à l'incrédulité , ils excitèrent contre eux des préventions , des haines et des persécutions. En France , Louis XI les condamna par un édit de \ 475, confisqua leurs livres et exigea de tous les membres des universités qu'ils abjurassent cette opinion , sons peine d'être bannis de ses états. Plusieurs refusant de se soumettre à ces exigences, furent en effet proscrits et se retirèrent en Allemagne et en Angleterre. Là, ils continuèrent d'enseigner leur doctrine et se maintinrent dans un certain honneur.
Les docteurs de Paris , attachés à ces opinions , présentèrent au roi un mémoire justificatif, propre à faire connaître le système philosophique de leur secte et à détruire les préventions dont ils avaient été l'objet. En 4481 , ils obtinrent la restitution de leurs livres et la liberté de défendre leur doctrine telle qu'ils l'entendaient.
Les disputes recommencèrent , avec un nouvel acharnement , clans beaucoup d'endroits ; elles furent plus sérieuses que jamais. Les arguments ne paraissant point assez efficaces pour terminer des querelles de cette nature , on en vint à des soufflets , à des coups de pied , à des coups de poing , à de véritables combats qui quelquefois furent sanglants. Des universités se partagèrent en deux , au point que chaque faction avait son recteur et faisait société à part : c'est ce qui arriva à Tubingue et à Oxford.
Les réalistes donnaient aux nominaux des sobriquets injurieux , les appelant verbalistes , terministes et même sabelliens : les nominaux , de leur côté , n'épargnaient pas les réalistes; de sorte que, de part et d'autre , on voyait tous les signes d'une haine profonde.
Ces tristes dissensions se perdirent , en Bohême et en Hongrie , dans les troubles suscités par les hussites ; en Allemagne et en Angleterre , dans les débats qu'enfanta la réforme. En France, elles se maintinrent pendant le \ 6.eet une partie du 17.e siècle. Enfin , elles s'évanouirent insensiblement, et les livres produits par ces deux sectes sont parfaitement oubliés maintenant.
Nous nous garderons bien de prononcer sur le fond de ces fameuses disputes d'un temps qui n'est plus : toutefois , il est bon de noter que les nominaux portaient le caractère de vrais sectaires , que leurs fondateurs et principaux défenseurs furent censurés à d'autres titres; que les novateurs prenaient fait et cause pour eux et jamais pour les réalistes ; que Luther, Mélanchton et autres furent pour les nominaux , etc.