‹ Histoire abrégée de la vie et des exploits de Jeanne d'Arc, surnommée la pucelle d'OrléansChapitre 18 sur 70 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Efforts des Anglais pour justifier aux yeux de l'Europe et de la France le jugement inique rendu contre la Pucelle. Levêque de Beauvais demande et obtient des lettres de garantie. Fausses Pucelles. Informations avant le procès de révision. Juges de la révision nommés par le pape Gallixte III. Requête présentée par la mère et les frères de la Pucelle. Enquêtes avant le jugement. Sentence d'absolution et de réhabilitation. Ce que l'on doit penser d'une nouvelle réhabilitation sous Louis XI et Louis XII. Actes de la reconnaissance des Orléanais envers leur libératrice.

Après la mort funeste de l'infortunée Jeanne d'Arc , le gouvernement anglais , qui en sentait déjà toute l'injustice , fit de vains efforts pour en tirer quelques avantages. Il se flatta de convaincre les étrangers et les Français de la justice de la condamnation, et de prévenir les tristes effets que ce jugement inique ne pouvait manquer d'opérer contre lui. Il voulait aussi faire tomber sur Charles VII le préjugé fâcheux qu'il avait employé des moyens criminels pour se rétablir sur son trône. En conséquence il fut adressé, au nom du jeune roi anglais, deux lettrespatentes; l'une en latin, sous la date du 8 juin i43i, à l'empereur, aux rois, aux ducs et aux princes de la chrétienté; et l'autre en français, datée du 28 juin de la même année , aux prélats , aux églises , aux comtes , aux nobles et aux villes du royaume de France. La première ne contient qu'une vaine déclamation sur le danger des erreurs et des faux prophètes; la seconde est la plus importante; elle doit être considérée comme un véritable manifeste, pour tacher de disculper les juges et le gouvernement anglais. Nous citons cette lettre en entier parmi les pièces justificatives (G).

L'évêque de Beauvais ne pouvait non plus se dissimuler toute l'injustice et toute linfamie du jugement qu'il avait rendu. Il savait à quel point toutes les règles et les formes d'une justice impartiale avaient été violées , et probablement il était déjà livré aux tourments d'une conscience bourrelée parles iniquités dont il s'était rendu coupable. D'ailleurs la mort héroïque de la Pucelle avait excité la pitié générale. Les Anglais eux-mêmes, après avoir assouvi leur vengeance, recon-

naissaient, ainsi que nous l'avons vu, l'injustice de la condamnation. L'opinion à ee sujet se prononçait tellement , que les juges intéressés crurent devoir employer tous les moyens pour la comprimer. Jean de Lapierre, religieux jacobin, qui avait été témoin de la mort inique de la vertueuse Jeanne , fut accusé d'avoir mal parlé du jugement rendu par l'évéque de Beauvais et par l'inquisiteur. 11 fut amené devant eux, demanda, pardon à genoux les mains jointes, après avoir déclaré qu'il était ivre et hors de raison. Il fut condamné, à titre de grâce, par sentence du 8 août i43i , à garder prison au pain et à l'eau, dans la maison des frères prêcheurs de Rouen, jusqu'au jour de Pâques suivant. Mais tous ces moyens de terreur ne réussissaient point. Les murmures devinrent si violents, que Cauclion crut devoir se mettre en garde contre ceux mêmes qu'il avait servis. Il avait d'ailleurs à craindre les recherches de ses supérieurs , pour avoir fait exécuter la sentence de mort, malgré l'appel au pape et au concile de Baie formellement exprimé par l'infortunée Pucelle. En conséquence il sollicita et obtint des lettres de garantie par lesquelles le roi d'Angleterre s'engageait, entre autres choses, à prendre sa défense à la cour de Rome, ou au concile de Baie, dans le cas où le procès y serait évoqué. Dès le 7 juin, cet infâme évêque avait publié, de concert avec le vice-inquisiteur, pour justifier sa conduite, de prétendues déclarations faites par la Pucelle avant de mourir. Il y joignit même des dépositions de Loiseleur qui étaient évidemment supposées, puisque ce scélérat avait été obligé de prendre la fuite.

Les Anglais avaient mis, ainsi qu'on l'a vu, un grand appareil au supplice de Jeanne , et ils semblent avoir eu évidemment en vue de prévenir tous les bruits qu'on aurait pu répandre après son supplice sur la fausseté de sa mort. Ces précautions n'empêchèrent point toutefois qu'il ne se présentât des femmes intrigantes qui voulaient se faire passer pour la Pucelle. C'est ainsi que nous avons eu dans ces derniers temps de faux dauphins qui se donnaient pour fils de l'infortuné Louis XVI. En i436 , on vit paraître une femme qui prétendait s'être soustraite à la fureur des Anglais , disant que les juges avaient fait brûler à sa place une autre criminelle justement condamnée. C'est dans les chroniques de Metz qu'il en est fait mention. Si l'on y ajoute foi, cette fausse Pucelle, qui devait avoir sans doute beaucoup de ressemblance avec Jeanne d'Arc, fut reconnue par les deux frères de l'héroïne qui l'accompagnèrent dans ses voyages, et par la ville d'Orléans elle-même. Elle épousa le chevalier des Armoises, et s'établit avec lui â Metz.

Une seconde aventurière abusa également de la reconnaissance des Orléanais. Mais sa fourberie fut démasquée et punie.

Enfin en 144^ 1 il d fut amené devant le roi une troisième dont l'imposture fut immédiatement dévoilée. Charles VII, en la voyant, lui dit : Pucelle, ma mie, vous soyez la très bien revenue, au nom du Dieu qui sçait le secret qui est entre nous. An lieu de répondre, cette femme se jeta aux genoux du roi et avoua sa fraude. Le roi lui pardonna , mais punit sévèrement ceux qui avaient favorisé cette fourberie.

Toutes ces impostures ne méritent pas la moindre croyance. Et en effet, si Jeanne n'avait pas été brûlée à Rouen, Charles VII aurait-il pu dire, dans les lettres-patentes par lesquelles il ordonne la première enquête sur le procès de condamnation, qu'on avait fait mourir ladite Jeanne iniquement et contre raison très cruellement. Ce fut en i449 ^î^e ces lettres furent délivrées par Charles VII, après que Rouen eut été réduit sous son obéissance. Ce prince, jaloux de réhabiliter la mémoire de Jeanne d'Arc qui lui avait rendu de si grands services , s'en occupa dès les premiers moments de sa conquête. Par ces lettres-patentes, à la date du i5 février, Guillaume Rouillé, docteur en théologie, est chargé d'informer des faits relatifs au jugement de la Pucelle, de contraindre ceux qui ont des pièces relatives au procès ou autres touchant la matière, à les lui représenter, et il ordonne à tous ses officiers, justiciers et sujets d'obéir en cela à son commissaire , ainsi qu'à ceux qu'il commettrait à cet effet.

Les témoins entendus dans cette première information prêtèrent préalablement le serment de dire la vérité sur tous les faits sur lesquels ils devaient être entendus. Ils furent au nombre de sept , savoir : Isambart de Lapierre , Jean Toutmouillé, Martin Ladvenu , Guillaume Duval, Guillaume Manchon, Jean Massieu et Jean Beaupère, qui avaient figuré comme assesseurs ou greffiers dans le procès de condamnation. Mais il n'a pas été fait mention de cette première information dans le procès de révision , attendu qu'elle était émanée de l'ordre de la justice séculière, et l'on ne voulut pas sans doute faire à l'autorité royale l'affront de ne s'en servir que comme renseignement. Charles VII en fit usage pour faire rédiger un mémoire à consulter, sur lequel il prit l'avis de plusieurs docteurs et jurisconsultes. Tous conclurent unanimement à la nullité du procès dans la forme, et à son injustice au fond.

En 1452, le cardinal d'Estouteville, archevêque de Rouen et légat du pape.

après avoir connu les informations de Guillaume Bouille, et les avis des docteurs consultés par le roi , instruit d'ailleurs des plaintes dont son diocèse retentissait contre la condamnation de Jeanne d'Arc, jugea à propos , en appelant un inquisiteur, de faire de lui-même, en qualité de légat du pape, une information d'office dans laquelle il entendit cinq témoins, savoir: Guillaume Manchon, l'un des notaires du procès de condamnation, Pierre Miger, Isambart de Lapierre, Pierre Cusquet et Martin Ladvenu assesseurs. Forcé peu de temps après de se rendre à Rome, le cardinal d'Estouteville commit son grand-vicaire pour continuer l'information conjointement avec le même inquisiteur de la foi qui avait été appelé lors de la première audition. Dix-sept témoins furent examinés sur vingtsept articles ; c'étaient principalement ceux qui avaient été assesseurs dans le procès de condamnation ou employés à son instruction.

Charles VII, voyant que toutes les démarches qu'il avait entreprises ne produisaient aucun résultat, et que les formes usitées alors feraient naître à chaque pas des obstacles insurmontables, eut enfin recours à la cour de Rome. Les Anglais y exerçaient une grande influence, et cette nouvelle ressource faillit lui échapper encore. Alors le roi fît agir les parents de Jeanne d'Arc en leur propre nom. Jacques d'Arc, père de la Pucelle, et Jacquemin son frère n'existaient plus; ils étaient morts de douleur en apprenant l'indigne supplice que l'on avait fait subir à l'illustre héroïne; mais la mère de Jeanne d'Arc et ses deux autres frères vivaient encore. Un changement de pontife , les insinuations secrètes de Charles VII, les témoignages publics du cardinal d'Estouteville produisirent une disposition moins défavorable, et la supplique des parents de Jeanne fut enfin accueillie en i^55. CalixtelII, qui venait de monter sur le siège pontifical, accorda les lettres apostoliques qui lui étaient demandées pour l'organisation d'un tribunal chargé de la révision du procès de condamnation de Jeanne d'Arc. Le bref du pape, daté du 3 des ides de juin i^55, commit pour s'en occuper l'archevêque de Reims, l'évêque de Paris, l'évêque de Coutances et Jean Brehal inquisiteur, il les chargea d'entendre tout ce qui serait proposé de part et d'autre, et d'ordonner ce qui serait juste.

Les parents de Jeanne d'Arc firent part du bref séparément à chacun des commissaires, qui les entendirent ensemble le 17 novembre i^55, dans le palais de l'évêque de Paris. Ces commissaires tinrent une audience publique, et l'on vit

paraître tout-à-coup une mère éplorée. C'était Isabelle Romée , mère de la Pucelle;

î3o HISTOIRE ABRÉGÉE

ses deux fils l'accompagnaient. La douleur la plus vive était peinte sur leur ♦ visage. Isabelle tenait un papier à la main; elle était suivie de son défenseur, de docteurs et d'autres personnes qui attestaient la nullité et l'injustice du procès. Ce long et triste cortège, fait pour produire une vive impression sur toute l'assemblée, étant entré, Isabelle, dans une profonde humiliation, poussant de longs gémissements et de profonds soupirs, fit entendre ses très humbles supplications. Elle dit «que Jeanne d'Arc était sa fille, qu'elle l'avait élevée dans la crainte « de Dieu et dans les traditions de l'église, suivant son âge et son état qui la faite saient vivre dans les prés et dans les champs; sa fille fréquentait l'église, se «confessait et communiait tous les mois, et jeûnait aux jours prescrits par

« l'église.

« Elle n'a jamais rien pensé ni médité contre la foi. Cependant ses ennemis, au « mépris du prince sous lequel elle vivait, lui ont fait un procès en matière de foi.

«Ensuite sans autorité légitime, ils n'ont pas eu d'égard à ses récusations et «à ses appellations tacites et expresses.

«Ils lui ont imputé de faux crimes à la perte de leur ame.

« Ils lui ont fait subir une infamie irréparable pour elle et pour sa famille, v

Isabelle, suffoquée par la douleur, ayant prononcé avec peine ce peu de mots, son défenseur lut tout haut sa supplique et celle de ses fils.

Cette requête lue, les juges firent écarter la foule, passèrent dans une autre pièce où Isabelle fut amenée. Ils l'interrogèrent sur ce qui concernait sa personne, et sur les autres objets qu'ils jugèrent à propos. Revenus ensuite dans la salle d'audience, ils firent lire le bref de Calixte III, et firent observer aux demandeurs combien il était peu probable qu'ils pussent réussir dans une affaire qui présentait autant de difficultés. Ceux-ci ayant persisté malgré cette observation, les juges déclarèrent qu'ils ne refuseraient pas de remplir leurs devoirs suivant leur conscience et conformément au bref du pape. Le même jour ils rendirent deux ordonnances , la première ayant pour but de citer à comparaître au 1 2 décembre suivant à Rouen ceux qui avaient eu connaissance du procès ; la seconde ordonnait de citer pour comparaître, Guillaume Hellande, alors évêque4eBeauvais, et les représentants de Pierre Cauchon, du vice-inquisiteur Jean Lemaître,du promoteur d'Estivet ou leurs ayant-cause.

On ne put avoir aucune nouvelle du vice-inquisiteur ni des héritiers de d'Estivet ; on trouva et on assigna ceux de Pierre Cauchon.

DE JEANNE D'ARC. i3i

Le procès de révision étant fait sur requête des parties , les dépositions ne peuvent être qualifiées que du nom d'enquêtes.

Guillaume Manchon se présenta d'abord et apporta aux juges les minutes française et latine du procès de condamnation. On fit citer tous les témoins ayant eu connaissance des faits. Des enquêtes furent ordonnées. La première eut lieu au pays de Jeanne» On y recueillit les dépositions des personnes les plus recommandables, de celles qui avaient le mieux connu la Pucelle et qui l'avaient journellement vue. Les curés de Moncel et de Domremy, Durand Laxart, oncle de l'héroïne, celui qui l'avait conduite au capitaine Baudricourt, Jean de Novelompont surnommé de Metz, et Bertrand Poulengie qui avaient accompagné Jeanne d'Arc dans son voyage de Vaucouleurs à Chinon , sont au nombre des témoins de cette enquête. On y voit figurer aussi les noms de Béatrice Félicité, veuve Thiesselin, marraine de Jeanne d'Arc, âgée de quatre-vingts ans, et celui de Jeanne , veuve Thiesselin de Vitel, âgée de soixante ans. Ce nom de Thiesselin se lit encore aujourd'hui sur une des tombes que l'on remarque dans l'église de Domremy, et qui est placée' dans la chapelle à gauche du chœur : deux hommes y sont représentés presque de grandeur naturelle, ayant les mains jointes. Au-dessus de leurs têtes est un ornement gothique, et de chaque côté sont deux écussons avec trois socs de charrue au milieu desquels est une étoile. Voici l'inscription qui se lit autour de la tombe :

Ci gist Jacob Tliiesselin , (jui trespasa Van mil quatre cent quatre vingt et trois, le quinseime jour de novembre^ et Didier Thiesselin son freire, qui trespasa Van mil quatre cent — Deux lignes restent encore pour achever la date qui n'a pas été remplie lorsque le dernier survivant des deux frères a été enfermé dans la tombe. 11 est probable que ces deux Thiesselin étaient les fils de l'une ou l'autre des veuves Thiesselin qui ont témoigné dans l'enquête faite au pays de Domremy à l'époque du procès de révision de la Pucelle.

La seconde enquête a été faite à Orléans. On y voit figurer les noms les plus illustres et les plus recommandables, les personnes qui avaient été les compagnons d'armes de l'héroïne, ceux qui avaient été attachés à sa maison et ne l'avaient pour ainsi dire pas quittée dans le cours de ses nobles exploits. En tête des témoins de cette enquête se trouve le fameux prince Jean comte de Dunois et de Longueville.

La troisième enquête faite à Paris offre les noms de Louis de Contes, qui avait

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été page de la Pucelle; de Jean, duc d'Alençon, prince du sang royal; de Jean Pasquerel , aumônier et confesseur de Jeanne d'Arc.

La quatrième et dernière enquête, dite de Rouen , renferme le témoignage de haut et puissant seigneur Jean d'Aulon qui avait été écuyer de la Pucelle.

Tous les témoignages se sont accordés pour rendre la plus éclatante justice aux vertus guerrières et privées de l'héroïne, à ses hauts faits. Cent quarantequatre dépositions ont été faites, quoiqu'elles ne présentent pas le même nombre de témoins, parceque les mêmes individus ont figuré dans différentes enquêtes. Elles ont toutes été examinées avec la plus scrupuleuse impartialité. Les juges de la révision, avant de prononcer, et pour donner plus de poids au jugement qu'ils devaient rendre, ont consulté les prélats et les docteurs les plus renommés du royaume. Tous envoyèrent des avis favorables à la Pucelle en faisant ressortir toutes les irrégularités du procès de condamnation. L'arrêt (H) de réhabilitation fut enfin prononcé au palais archiépiscopal de Rouen le 7 juillet i^56, en présence de la mère et des frères de Jeanne d'Arc assistés de leurs conseils, et en présence de quatorze personnes mandées exprès pour être témoins. Le tribunal prononça que le procès, l'abjuration et les deux jugements contre Jeanne contiennent le dol le plus manifeste, la calomnie et l'iniquité, avec des erreurs de droit et de fait ; et en conséquence le tout est déclaré nul et invalide , ainsi que tout ce qui s'en est suivi, et, en tant que besoin est, cassé et annulé comme n'ayant ni force ni vertu. En conséquence, Jeanne, les demandeurs et leurs parents sont déclarés n'avoir encouru aucune note ni tache d'infamie à leur occasion, dont en tout événement ils sont entièrement lavés et déchargés.

En conséquence de la sentence, il fut ordonné deux processions solennelles , suivies de sermons en forme d'apologie, la première sur la place Saint-Ouen, la seconde dans celle du vieux marché de Rouen où avait eu lieu l'horrible exécution, et où l'on y planta une croix.

Tel est le résultat d'un jugement aussi juste que célèbre. Il a été rendu après la procédure la plus impartiale et la plus complète, après avoir entendu en déposition tous ceux qui étaient assesseurs dans le premier procès et que la mort n'avait pas encore enlevés. On leur fit même examiner le procès de condamnation que la plupart d'entre eux ne connaissaient point, puisqu'on les avait fait opiner sur les douze articles des assertions substituées aux véritables interrogatoires.

DE JEANNE D'ARC. i33

Charles Vil se borna à faire réhabiliter la mémoire de la Pucelle , mais il ne chereha point à venger sa mort sur eeux qui y avaient contribué. Il est probable que le pardon général , que par ses édits il avait accordé lors de la réunion de la Normandie à la couronne de France, ne lui avait pas permis d'user de rigueur. On a remarqué toutefois que ceux qui avaient eu part à l'inique jugement rendu contre la Pucelle, périrent d'une manière misérable. Ainsi l'évêque Cauchon mourut d'apoplexie en se faisant couper la barbe. Le promoteur d'Estivet fut trouvé mort dans un colombier. Nicolas Midy fut frappé de la lèpre et en mourut. Guillaume de Flavy, que l'on accuse d'avoir trahi la Pucelle, fut étranglé dans son lit par sa propre femme. Le due de Bedford mourut en i435, dans ce même château de Rouen qui renfermait la prison de la Pucelle. Henri VI, au nom de qui Jeanne d'Are fut sacrifiée, après s'être vu détrôner deux fois et avoir passé la plus grande partie de sa vie dans la captivité , périt massacré par les ordres d'Edouard IV.

Quelques auteurs, Villaret entre autres, ont avancé, d'après des autorités peu sûres, que Louis XI fut plus sévère que son père, et qu'il fit poursuivre les auteurs de la mort de la Pucelle; qu on arrêta deux de ses juges qui furent condamnés au même supplice qu'ils avaient fait subir à l'héroïne, et que l'on jeta dans le même bûcher les ossements de deux autres qui avaient été exhumés. Ceux qui furent chargés de cette nouvelle révision du procès de Jeanne, auraient de plus prononcé la confiscation des biens des condamnés, et ordonné qu'il serait prélevé sur le produit de la vente les deniers nécessaires pour construire à Rouen une église au lieu même où la Pucelle avait été brûlée, et pour y fonder à perpétuité une messe ({ui serait dite tous les jours pour le repos de son ame.

M. de l'Averdy a soumis ces faits à l'examen d'une critique sévère, et il ne croit pas devoir y ajouter foi. Ce serait nous écarter de notre plan que de rapporter ici tous les motifs sur lesquels son opinion est fondée. On peut les lire dans le tome III des notices et extraits des manuscrits de la bibliothèque du roi. Nous croyons néanmoins devoir ranger avec lui tout ce qui est relatif à ces faits parmi des bruits populaires fondés probablement sur les dissidences qui avaient existé entre le roi Louis XI et son père Charles VIL

Louis XII, suivant quelques auteurs, ordonna une nouvelle réhabilitation; mais ce fait ne nous paraît pas mieux établi que le précédent.

La reconnaissance des Orléanais, envers l'héroïne qui avait sauvé leur ville,

se manifesta dans toutes les circonstances avec éclat. Un monument lui fut érigé sur le pont d'Orléans , d'après le vœu des habitants. Les magistrats de cette ville fidèle ne s'en tinrent pas à ces marques de gratitude, ils ont encore donné retraite à la mère de la Pucelle qu'ils ont favorisée d'une pension depuis l'an i438 jusqu'à l'an i458, époque où eUe mourut h Orléans. Ils ont continué cette pension à Pierre d'Arc, dit le chevalier du lis, troisième frère de l'héroïne, qui l'avait toujours accompagnée à la guerre ^ et qui depuis la mort de sa sœur habitait Orléans. Ce même frère de la Pucelle obtint de la libéralité du duc d'Orléans l'abandon pour lui et son fds aîné, leur vie durant, des ressources d'une île située près d'Orléans, en la rivière de Loire, où il existe encore un château qui peut être de cette époque. Toutes les fois que quelqu'un de la famille d'Arc s'est présenté à Orléans , on n'a pas manqué de lui faire rendre les honneurs dont les habitants se sont crus redevables au sang de leur libératrice. La seule ressemblance même de quelques filles ou femmes avec Jeanne la Pucelle avait mérité de leur part des sentiments et des actes très louables de libéralité. La procession qui se célèbre tous les ans le 8 mai , pour la délivrance de la ville , ainsi que nous l'avons dit, est un des actes les plus éclatants de la reconnaissance des Orléanais quelle a perpétuée d'âge en âge jusqu'à nos jours. Il n'a pas fallu moins que la tourmente de la révolution pour suspendre l'élan de leur zèle; mais aussitôt que les circonstances l'ont permis , cette procession solennelle a été rétablie suivant les anciens usages, et le monument, que les fureurs révolutionnaires ont fait disparaître, a été remplacé par une statue en bronze de l'héroïne qui se voit aujourd'hui sur la place du Martroy.

Enfin les sentiments de cette reconnaissance se sont naguères manifestés d'une manière bien éclatante et bien honorable. A la première invitation faite par M. le préfet du département des Vosges aux autorités du Loiret, pour assister à la cérémonie de l'inauguration du monument érigé par la munificence du roi, dans le lieu de naissance de Jeanne d'Arc, on a vu accourir à Domremy une députation composée des premiers magistrats du Loiret et de la ville d'Orléans. Ils sont venus payer un nouveau tribut d'hommages à l'héroïne dont le Loiret et les Vosges célèbrent à l'envi la mémoire, et qui doit être éternellement l'objet de la vénération de toute la France qu'elle a délivrée du joug étranger.

FIN DE l'histoire ABRÉGÉE DE JEANNE d'aRC.

^/wwwwwv^

(A) M. le comte de Rocheplatte, maire de la ville d'Orléans, a bien voulu nous communif[uer le procèsverbal des cérémonies qui ont eu lieu à l'occasion de la fête célébrée le 8 mai iS'iy. Nous le publions ici pour donner une idée exacte d'une fête chère aux Orléanais, et qui doit l'être à tous les Français.

Procès-verbal de tout ce qui s est fait pour la célébration de la fête anniversaire de la délivrance d'Orléans, par

Jeanne d'Arc , dite la Pucelle d'Orléans, dans l'année 1 8 1 7 .

Le 26 avril il a été écrit à Messieurs les vicaires-généraux de l'église d'Orléans, le siège vacant, pour se concerter avec eux sur les cérémonies religieuses de l'église. «

Le i". mai, le programme de la fête a été rédigé et livré à l'impression; il en a été tiré deux cents exemplaires pour être distribués comme il sera dit ci-après :

Le même jour M. le maire a écrit à MM. le premier président de la cour royale, le préfet du département, le général commandant le département, les vicaires-généraux, le siège vacant, le président du tribunal de première instance, le président du tribunal de commerce, le recteur de l'académie, l'inspecteur des gardes nationales du département, le commandant de la garde nationale, le colonel des suisses en garnison, le commandant de la gendarmerie, le colonel des pontonniers, en garnison ;

Pour les prévenir que le vendredi 2, de neuf à onze heures du matin, il se présenterait à leurs hôtels pour les inviter, ainsi quêtons les fonctionnaires faisant partie de leurs corps ou administrations, à honorer de leur présence la cérémonie de la fête de la Pucelle.

Le lendemain, M. le maire, accompagné d'un de MM. les adjoints dans la voiture de la ville, avec les domestiques de la mairie en grande livrée, se transporta chez les chefs des corps ci-dessus désignés, pour leur faire en cérémonie, l'invitation d'assister à la fête en lui remettant un programme.

Cinquante exemplaires du programme ont été distribués et envoyés aux différentes communes des environs; un exemplaire a été envoyé à M. le curé de St.-Aignan, un à M. le commandant de la place; plusieurs aux chefs de la garde nationale, un au bureau des pompes funèbres, un au bureau de la police et un au sonneur du beffroi, le surplus a été placardé dans la ville et les faubourgs.

Le 5, une circulaire imprimée a été adressée à tous les chefs des corps et à tous les fonctionnaires de la ville, pour les prévenir que la réunion des corps, pour ceux qui désireront entendre le panégyrique de Jeanne d'Arc, aura lieu à l'hôtel-de-ville, à sept heures et demie très précises du matin, et pour ceux qui ne pourront qu'assister à la procession, à l'église cathédrale entre neuf et dix heures très précises, en les invitant à s'y trouver, et en ajoutant à M. le premier président de la cour et à M. le président du tribunal de première instance, quon les priait de faire connaître leur intention, pour pouvoir leur envoyer les escortes qui leur sont dues.

Le même jour, il a été fait une lettre particulière à MM. les membres du conseil municipal pour les inviter à se rendre à l'hôtel-de-ville, la veille de la fête à trois heures et demie pour assister en corps aux matines du lendemain; le jour de la fête à sept heures et demie du matin, pour entendre le discours et faire partie de la procession, et le lendemain 9, à neuf heures et demie du matin, pour assister à loffice des morts qui doit se célébrer à Saint-Aignan.

- M. Duparc, inspecteur de l'académie d'Orléans, ayant présenté à M. le maire une pièce de vers, intitulée: Hommaqe a Jeanne d'Arc , dite la Pucelle d'Orléans, a l'occasion de la fête anniversaire , célébrée en son honneur par la ville d'Orléans , le 8 mai 1 8 1 7 . M. le maire la fit sur-le-champ imprimer au nombre de cinq

i36 PIÈCES JUSTIFICATIVES.

cents exemplaires, et il fut adressé dans la journée du 7, des exemplaires à tous ceux qui avaient été invités à la fête, à MM. les chevaliers de St.-Louis, à tous les officiers de la garde nationale; cinquante exemplaires furent envoyés à fauteur avec une lettre de remerciements.

Le 7, à onze heures, le jeune Morin ( Etienne-Hippolyte-Léon ), âgé de neuf ans, fds de Philippe-Antoine-Pascal Morin et d'Elisabeth Pierron, tonnelier, chargeur de M. Noury, adjoint, choisi par M. le maire un mois à l'avance pour être le représentant de Jeanne d'iVrc, fut amené à 1 hôtel-de-ville, par ses parents j il y fut revêtu de Ihabillement, consacré depuis long-tenq)s, qui avait été refait sur lancieiï modèle, consistant en une soubreveste de soie rouge et jaune tailladée, dune culotte courte aux mêmes couleurs avec crevasses, des bas de soie jaune, des souliers gris avec rosettes rouges et jaunes, un chapeau de feutre gris, relevé à la Henri IV, avec panaches rouge et jaune. Il fut ceint d'une épée antique avec un ceinturon de drap rouge galonné en or.

A midi précis, le représentant de Jeanne d'Arc, portant un drapeau blanc semé de fleurs de lis d'or, escorté dun détachement de la compagnie des cinquantainiers, précédés des tambours et trompettes de la garde nationale, se rendit à la tour du beffroi de la ville, en prenant par les rues d Escures, le Martroi, les rues de la Barillerie, de lAiguillerie, jus([u à la porte principale de lancien hôtel-de-ville. Là, pendant une heure, les tambours et trompettes firent entendre des fanfares et airs guerriers, et dans les intervalles, on sonna la cloche du beffroi, qui continua de quart d'heure en quart d heure jusqu'au coucher du soleil.

A la même heure de midi il fut fait, dans une des tours du grand mail, une décharge de vingt-quatre coups de canon, tirés par la compagnie des canonniers-pompiers de la garde nationale, deux coups de cinq minutes en cinq minutes.

A une heure, le représentant de Jeanne d'Arc ayant été amené dans le même ordre à l'hôtel-de-ville fut mis dans la prison qui lui avait été préparée.

A trois heures et demie, M. le maire, les adjoints à la mairie et le conseil municipal, escortés d un détachement de la garde nationale en armes, musique et tambours, le représentant de Jeanne d Arc à leur tête, avec sa bannière et son drapeau, se rendirent à la cathédrale pour assister aux matines du lendemain.

Après loffice, le corps municipal est rentré à Ihôtel-de-ville, et le représentant de Jeanne d'Arc a été reconduit à sa prison où il a couché.

Le 8, jour de la fête, au lever du soleil, la cloche du beffroi recommença à se faire entendre et sonna de quart d'heure en quart d heure jusqu à la rentrée de la procession.

A sept heures trois quarts, le corps municipal et les corps civils et militaires qui, voulant entendre le panégyrique de Jeanne dx\rc, s'étaient rendus à Ihôtel-de-ville, partirent en grand cortège, escorté dun fort détachement de la garde nationale, des cinquantainiers, musique et tambours, le représentant de Jeanne d'Arc avec sa bannière et sou drapeau, et se rendirent à la cathédrale.

A huit heures précises, M. labbé Bernet, premier aumônier de la maison l'oyale et chanoine honoraire du chapitre royal de St.-Denis, orateur choisi par M. le maire un an d'avance, lorsqu il n'était encore que vicaire de féglise paroissiale de St.-Paterne d'Orléans, prononça dans la nef de l'église le panégyrique de Jeanne d Arc.

A neuf heures, le discours terminé, MM. les chanoines de l'église cathédrale commencèrent leur office canonial, pendant lequel le clergé de toutes les paroisses et succursales de la ville, les corps, administrations et tous les fonctionnaires publics qui n'avaient pvi assister au panégyrique, se rendirent à la cathédrale et prirent les places qui leur avaient été préparées, dans Tordre des préséances.

Pendant ce temps, le représentant de Jeanne d'Arc et son père furent à la préfecture, où madame la comtesse de Choiseul , épouse de M. le préfet, avait eu la bonté de leur faire préparer un déjeuner.

A mesure que les corps prenaient leurs places dans l'église, il a été présenté par les domestiques de la mairie en livrée, accompagnés de deux cinquantainiers à tous les fonctionnaires civils et militaires, aux membres du clergé, des bouquets qui avaient été commandés par la mairie au nombre de huit cents, et en outre au clergé cinquante petits livrets des prières qui se chantent [)endant la procession.

A dix heures précises, la procession s est mise en marche dans Tordre suivant:

La garde nationale à cheval par section ouvrait la marche.

Les deux compagnies de grenadiers de la garde nationale, par section.

PIECES JUSTIFICATIVES. iSy

Les deux compagnies des bataillons de la garde royale suisse, avec leur musique à leur tête.

Les enfants de l'hôpital .

Le représentant de Jeanne d'Arc avec son drapeau, son père portant à côté de lui le grand étendard en^^ touré d un détachement de cinquantainiers.

La confrairie de Saint-Nicolas des mariniers de la Loire, avec leurs deux bannières.

Tout le clergé de la ville.

Le drapeau de la garde nationale et son escorte, précédé de la musique,

Tous les fonctionnaires publics, suivant Tordre des préséances.

Les élcA^es du collège royal.

Trois compagnies de la garde nationale.

Un fort détachement des chasseurs du régiment suisse.

Un détachement du corps des pontoniers.

La compagnie départementale.

La gendarmerie royale à pied.

Un détachement de hussards fermait la marche.

Tout le cortège est bordé d'une haie , formée de vingt hommes de la compagnie des cinquantainiers pour ouvrir la marche.

Trois compagnies de chasseurs de la garde nationale.

Un fort détachement des chasseurs du régiment suisse.

Un détachement des jiontoniers.

La procession est sortie de la cathédrale par la porte méridionale, a suivi les rues de la préfecture, de Saint-Sauveur de l'Ormerie, de la Pomme de Pin, le grand marché, le marché à la volaille, et au lieu de traverser la rue qui est à l'emplacement de l'ancien châtelet, elle est descendue par la rue des Hôtelleries, est montée sur le port, et a suivi le pont; arrivée sur la demi-lune, le représentant de Jeanne d'Arc est monté sur une estrade qui avait été préparée; là, il a salué, avec son drapeau, tout le cortège à son passage, qui a continué sa marche par la rampe qui conduit aux Augustins, où une croix venait d'être élevée sur l'emplacement même des tournelles, en commémoration de la délivrance d'Orléans, par Jeanne d'Arc sur ce lieu même.

La procession fit une station à cet endroit, et le prêtre assistant bénit la croix; après les prières usitées, le cortège reprit sa marche par la place de la Bascule, le quai, le port, la rue Royale, le Martroi, la rue d'Escures, la place de lEtape, la rue de lEvêché, et rentra à la cathédrale par la porte septentrionale.

Pendant la marche de la procession, il a été fait par la compagnie des canonniers de la garde nationale quatre décharges de six coujjs de canon chaque.

La première, lorsque la procession est sortie de la cathédrale;

La deuxième, lorsqu'elle est arrivée sur le pont et pendant que le représentant de Jeanne d'Arc saluait le cortège à son passage, sur la demi-lune au bout du pont;

La troisième, à son passage sur le pont lors de son retour;

La quatrième et dernière, à sa rentrée dans la cathédrale;

Toutes les cérémonies terminées, les corps constitués ont été reconduits par leurs escortes au lieu de leurs séances, et le représentant de Jeanne d'Arc est revenu à l'hôtel-de-ville avec le corps municipal, où il a fait un compliment de remerciements à M, le maire.

A trois heures et demie, M. le maire et les adjoints sevdement, avec le représentant de Jeanne d'Arc, escortés d'un détachement de la compagnie des cinquantainiers, se sont rendus à l'église de Saint-Aignan pour assister aux matines des morts.

Le lendemain, à neuf heures et demie du matin, tout le corps municipal en grand cortège, précédé du représentant de Jeanne d Arc avec son drapeau, escorté de la garde nationale et de la musique, s'est rendu à ré{jlise de Saint-Aignan pour y entendre une messe solennelle des morts, pour les habitants qui périrent lors du siège d Orléans.

Pain et vin ont été portés par des cinquantainiers et présentés par M. le maire, qui a donné vingt francs à l'offrande,

Le cierf^e d'offrande était en cire jaune du poids de deux livres suivant l'ancien usap;e.

Cette dernière cérémonie terminée, le représentant de Jeanne d'Arc, rentré à l'hôtel-de-ville, y a dé}X)sé tout son costume, et M. le maire lui a remis en place, un chapeau, une paire de bas, une paire de souliers à son usage et vingt-quatre francs, et en outre a donné à son père vingt-six francs pour le dédommager de la perte de son temps.

Le huit au soir, M. le maire a écrit une lettre de remerciements à monsieur l'Orateur, en le priant d'accepter, comme une marque de reconnaissance des Orléanais, dix livres de bougies, dix livres de café et vingt livres de sucre, produits de leur industrie, pour l'indemniser de son voyage.

M. le maire lui denlanda son discours pour être imprimé aux frais de la ville; ayant fait la remise de son manuscrit, il en a été tiré deux cents exemplaires, dont vingt-cinq lui ont été remis, le surplus a été distribué aux principaux fonctionnaires de la ville et au clergé.

Pendant tout le temps que le représentant de Jeanne d'Arc est resté à l'hôtel-de-ville, c'est-à-dire, depuis le 7 à onze heures du matin jusqu'aïf 9 à midi, M. le maire lui a fait servir, ainsi qu'à son père qui est toujours resté avec lui, tout ce dont ils pouvaient avoir besoin pour leurs repas.

Le maire d'Orléans,

Vu le procès-verbal ci-dessus.

Arrête que, pour servir de règle à, l'avenir, il sera inscrit sur le registre de ses arrêtés.

Fait en l'hôtel-de-ville d'Orléans, le 10 mai 1817.

Le registre est signé , Le comte de Rocheplatte.

Pour copie conforme ,

Le maire d'Orléans, Le comte de Rocheplatte.

(B) M. Cherrier, sous-préfet de Neufchâteau, et M. Husson, adjoint de M. le maire de Neufchâteau, ont bien voulu me communiquer des copies de l'ordonnance de Charles VII, retrouvées dans les archives de la mairie de Greux. Celle que l'on va lire est extraite d'un vidimiis de mil quatre cent quatre-vingttrois, fait et dressé par les tabellions-jurés et gardes du scel du tabellionage de Châtenoy et de Neufchâteau.

Charles, par la grâce de Dieu, roy de France, au bailly de Chaumont , aux tiers et commissaires commis et à commettre pour asseoir et imposer les aides, tailles, subsides et subventions audit baillage, et à to VIS nos autres justiciers et officiers, ou à leui^s lieutenans; salut et dilection, scavoir vous faisons: En faveur et à la requête de notre bien-aimée Jeanne la Pucelle, le grand, haut, notable et profitable service qu'elle nous a fait, et fait chaque jour au recouvrement de notre seigneurie, nous avons octroyé et octroyons de grâce spéciale par ces présentes aux mananshabitans des villes, villages de Greux et Domremy, audit baillage de Chaumont en Bassigny, dont ladite Jeanne est native, qu'ils soyent dorénavant francs, quittes et exempts de toutes tailles, aides, subsides et subventions mis et à mettre audit baillage; si vous mandons et enjoignons et à chacun de vous affranchissement, quittances et exemptions à vous faites d'oublier et laisser lesdits manans et habitans jouir et user pleinement sans leur mettre ou doiiner, ni souffrir être mis ou donné aucun détourbier ou empêchement aux contraire lors ni pour le tems à venir, et en cas que lesdits manans et habitans soient assis et imposés auxdites tailles et aides, chacun de vous en droit soi les en faire tenir quittes et paisibles; car ainsi nous plaît, et voulons être fait nonobstant quelconques ordonnances, restrictions, mandemens ou défenses aux contraire.

Donné à Château-Thierry, le dernier jour de juillet de l'an de grâce mil quatre cent vingt-neuf, et de notre règne le septième. Ainsi signé par le roi en son conseil et du secrétaire.

(G ) Le texte de ces lettres, exti^ait de l'ouvrage de M. Le Brun de Charmettes, est ainsi conçu :

Charles, par la grâce de Dieu, roi de France : en mémoire perpétuelle d'un événement, et pour rendre gloire à la haute et divine sagesse, des grâces nombreuses et éclatantes dont il lui a plu nous combler

par le célèbre ministère de notre chère et bien-aimée la Pucelle, Jeanne d'Ay, de Domremi, du bailliage de Chaiimont ou de son ressort, et que, par le secours de la divine clémence, nous avons espérance de voir s'accroître encore: Nous jugeons convenable et opportun d'élever, d'une manière insigne et digne de la grandeur de notre majesté royale, cette même Pucelle et toute sa famille, non seulement pour reconnaître ses services, mais encore pour pviblier les louanges de la divinité, afin qu'ainsi illvistrée par la divine splendeur, elle laisse à sa postérité le monument d'une récompense émanée de notre libéralité royale, qui accroisse et perpétue dans tous les siècles la gloire divine et la célébrité de tant de grâces.

En conséquence, savoir faisons à tous présents et à venir, qu'en considération de ce qui vient d'être exposé, et en outre des louables, utiles et agréables services déjà rendus à nous et à notre royaume en plusieurs rencontres, par ladite Pucelle, Jeanne, et de ceux que nous en espérons à l'avenir, et aussi pour certaines autres causes qui nous induisent à ce faire, nous avons anobli, comme par ces présentes, de notre grâce spéciale, 'certaine science et pleine puissance, anoblissons et faisons nobles ladite Pucelle, Jacques d'Ay, dudit lieu de Domremi, sa femme Isabelle, Jacquemin et Jean d'Ay, et Pierre Prerelo, père, mère et frères d'icelle Pucelle, et toute sa famille et lignage; et, en faveur et considération d'elle, leur postérité masculine et féminine née et à naître en légitime mariage.

Voulant en conséquence expressément que ladite Pucelle, lesdits Jacques, Isabelle, Jacquemin, Jean et Pierre, et toute la postérité et lignage, nés et à naître tant d'elle que d'eux, soient dans tous leurs actes, et tant en jugement que hors, reçus et réputés par tous pour nobles, et qu'ils usent, jouissent paisiblement et profitent des privilèges, libertés, prérogatives et autres droits dont ont coutume- d'user les autres nobles de notre royaume, nés de noble race, les faisant participer eux et leurdite postérité à la condition des autres nobles de notredit royaume de race noble , nonobstant qvie, comme on dit, ils ne soient pas de noble extraction, et soient peut-être même d'autre condition que de condition libre; voulant aussi que les mêmes susdits et lesdits famille et lignage de ladite Pucelle, ainsi que leur postérité masculine et féminine, puissent tant et aussi souvent qu'il leur plaira, être armés et décorés par quelque homme de guerre que ce soit; leur concédant, en outre, et à leur postérité, tant mâle que femelle, née et à naître, en légitime mariage, la faculté d'acquérir de personnes nobles, et autres quelconques, fiefs, arrière-fiefs et autres choses nobles, retenir et posséder à perpétuité tant celles acquises que celles à' acquérir, sans qu'ils puissent être contraints de mettre hors de leurs mains lesdites choses ou lesdits fiefs, maintenant et à toujours pour cause de noblesse, ni de payer avicune finance à nous et à nos successeurs pour raison de cet anoblissement, de quelque manière (pion prétende les y obliger et contraindre; de laquelle finance, en considération et par égard pour leurs prédécesseurs, de notre grâce pleine et entière, nous avons doué et tenu quittes, douons et tenons quittes, par ces présentes, les mêmes susnommés et la famille et lignage de ladite Pucelle, nonobstant toutes ordonnances, statuts, édits, us, révocations, coutumes, inhibitions, et mandements faits et à faire à ce contraires.

A l'effet de quoi mandons, en conséquence de ce que dessus, à nos amés et féaux gens de nos comptes, trésoriers généraux et commissaires, préposés ou délégués sur le fait de nos finances, et au bailli dudit bailliage de Chaumont, et autres nos justiciers ou levxrs lieutenants présents et à venir, et à chacun d'eux en ce qui le concerne, que de la grâce, anoblissement et concession des présentes, ils aient à faire jouir et user paisiblement, maintenant et à toujours, ladite Pucelle Jeanne, et lesdits Jacques , Isabelle, Jacquemin, Jean et Pierre, toute la famille et lignage d'icelle, ainsi que leur jjostérité née et à naître, comme dit est, en légitime mariage, sans qu'ils puissent jamais les empêcher ou molester, ou souffrir qu'ils soient empêchés ou molestés par qui que ce soit contre la teneur des présentes.

Et, afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait sceller ces présentes de notre scel en l'absence de notre grand sceau accoutumé, sauf toutefois, en autres choses et en tout, le droit d'autrui.

Donné à Mehun-sur-Yèvre , au mois de décembre, l'an du Seigneur i^zg, et de notre règne le huitième. Et sur le i^ep lis est écrit : Par le Roi, en présence de l'évêque de Séez, des seigneurs deLaTrémouille et de Termes, et autres. Signées MallIÈRE. Et encore sur le même replis est écrit: Expédiée à la chambre des comptes du Roi, le i6 du mois de janvier, l'an du Seigneur 1429, et enregistrée à ladite cliambre au livre des Chartres de ce temps, folio 121. Signé AgrEELLE, et scellée du grand scel de cire verte sur double queue, en laz de soie rouge et verte.

i4o PIÈCES JUSTIFICATIVES.

( D) Nous extrayons de 1 oi^rage de M. Le Brun de Charmettes le texte de ces lettres-patentes avec les remarques qui les accompagnent.

«Une femme qui se fait appeler la Pucelle, laissant l'habit et vestiere du sexe féminin, contre la loy ((divine, comme chose abhominable à Dieu, reprouvée et deffendue de toute loy, vestue et habillée et (( armée en habit et estât d'homme, a fait et exercé cruel faict dliomicide', et, comme l'en dict, a donné à «entendre au simple peuple, pour le séduire et abuser, qu'elle estoit envoyée de par Dieu et avoit con- « gnoissance de ses divins secrets, ensemble plusieurs aultres dogmatisations très pei^illeuses à nostre sainte « foy catholique, moult préjudiciables et scandaleuses; en poursuivant par elle lesquelles abusions, et exer- « çant hostilité à l'encontre de nous et de nostre peuple, a esté prinse armée devant Gompiegne par aulcuns « de nos loyaulz subjectz, et deppuis amenée prisonnière pai--devers nous. » Voulant ensuite faire entendre que ce n'est pas de son propre mouvement tpie le roi anglais livre sa captive à un tribunal ecclésiastique, on lui fait ajouter le considérant qui suit: (( Et pource que de superstitions, faulses dogmatisations, et aul- «tres crimes de leze-majesté divine, elle a esté de plusieurs réputée suspecte, nottée et diffamée, avons « esté requis très instamment par révérend père en Dieu nostre amé et féal conseiller l'evesque de Beauvais, (( juge ecclésiastique et ordinaire de ladite Jehanne, pour ce qu'elle a esté prinse et appréhendée es termes « et limites de son dioceze, et pareillement exhorté de par nostre treschiere et tressaincte fdle l'Université (( de Paris, que icelle Jehanne vueillons faire rendre, bailler et de délivrer audit révérend père en Dieu, « pour la interroger et examiner sur lesditz cas. » 11 est remarquable que dans ces lettres le roi anglais ne dit pas pas un mot de l'Inquisition ; mais une clause particulière laisse à l'évêque établi juge la faculté d'instruire conjointement avec elle : «et procéder conti-e elle (contre Jeanne))^ disent les lettres patentes, « selon les ordonnances et dispositions des droits divins et canoniques, appelés ceulx qui sont à appeller : n expression qui peut être applicable à l'Inquisition comme aux docteurs en théologie, en droits canonique et civil. Enfin les lettres ordonnent que la Pucelle soit remise à l'évêque de Beauvais, pour lui faire son procès « suyvant Dieu et raison ; « et il est ordonné à tous de donner au prélat te aide, deffense, protection « et confort. » On s'y réserve expressément toutefois de reprendre Jeanne « se elle n'est pas convaincue ou « atteinte des cas ci-dessus. »

(E) Chefs d'accusation portés contre Jeanne d'Arc , et sur lesquels l'Université de Paris fiit consultée

par le tribunal de Rouen.

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