‹ Histoire abrégée de la vie et des exploits de Jeanne d'Arc, surnommée la pucelle d'OrléansChapitre 32 sur 70 · ÉRIGÉ · texte numérisé non relu

ÉRIGÉ

A LA MÉMOIRE DE JEANNE D ARC

SUR LA CHAUMIÈRE OU L HÉROÏNE EST NEE, ET LES OBJETS ANTIQUES QUELLE RENFERME,

SUIVIE DE LA DESCRIPTION DE LA FETE D INAUGUIIATION CELEBREE A DOMREMY LE lO SEPTEMBRE 182O.

J jORS de l'invasion de la France en i8i5, le village de Domremy fut l'objet d'une curiosité toute particulière de la part des étrangers. Le nom de l'héroïne qui a sauvé son pays au quinzième siècle était bien propre à réveiller en eux des idées de gloire. Aussi venaient-ils avec empressement visiter le lieu de la naissance de Jeanne d'Arc et l'humble chaumière où elle avait vu le jour. C'est d'ailleurs un fait assez remarquable et tout-à-fait digne d'attirer l'attention que l'existence de cette maisonnette, pour me servir de l'expression de Michel de Montaigne, après plus de quatre siècles révolus. C'est encore le monument (<x) le plus durable qui nous soit resté pour rappeler la mémoire de cette fameuse Jeanne d'Arc, de cette valeureuse Française qui délivra sa patrie du joug étranger, et affermit le roi légitime sur son trône chancelant.

Ceux qui visitaient la chaumière ne s'en retournaient pas les mains vides. Ils arrachaient des éclats de la poutre du plancher de la chambre de Jeanne d'Arc, et ils les emportaient comme des reliques précieuses qui devaient leur rappeler un pèlerinage où s'attachaient des idées de valeur et d'héroïsme. Les princes de la

maison d'Autriche vinrent eux-mêmes à Domremy , acccompagnés d'une suite

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nombreuse de généraux et d'officiers, et lorsqu'ils furent devant la statue de Jeanne d'Arc, on les vit s'incliner et saluer la vertueuse héroïne. Us demandèrent alors, les uns des parcelles de bois , les autres des éclats de pierre enlevés dans la maison de Jeanne. L'éclat de pierre , dont on voit encore la place au-dessus du linteau de la porte delà chambre de l'héroine , a été détaché par l'archiduc Ferdinand. Des personnes de la suite des princes prirent jusqu'à des herbes qui se trouvaient sur les murailles extérieures de la chaumière. Mais tous les étrangers ne se bornèrent point à ces larcins innocents. Un comte prussien porta plus loin ses prétentions. Il proposa au propriétaire de la maison de Jeanne d'Arc de lui vendre la pierre ' et la statue formant le couronnement de la porte d'entrée de son habitation. Gérardin, ce propriétaire, qui sentait tout le prix de ce monument historique, ne voulut point condescendre au désir de l'étranger. Celui-ci crut qu'il lèverait toutes les difficultés, en proposant au propriétaire de lui vendre la maison tout entière. Mais le refus de ce vrai patriote, de ce bon citoyen , ne fut que plus obstiné, et dès-lors toutes les propositions qu'on lui fit, furent rejetées avec indignation. C'est cette belle action que la ville d'Orléans a célébrée en faisant frapper une médaille (^) en l'honneur de Gérardin,

Dès-lors le propriétaire de la maison de Jeanne d'Arc s'occupa plus que jamais de conserver à la France une habitation qui est elle seule un monument historique précieux, et il s'empressa d'acquiescer aux ouvertures qui lui furent faites de vendre sa propriété au département des Vosges. L'étranger lui en avait offert six mille francs , et il traita avec le département pour une somme de deux mille cinq cents francs. L'acte (c) de vente fut passé le 20 juin 1818, entre Gérardin et M. Muel, délégué à cet effet par le conseil général du département des Vosges. Le roi, auquel son excellence le ministre de l'intérieur, M. Laine, fit un rapport détaillé sur cette affaire , fut vivement ému de la conduite noble et désintéressée de Gérardin. Sa majesté en fit témoigner sa satisfaction à M. le préfet des Vosges, et elle daigna accorder à Gérardin la croix de la légion d'honneur , tant à cause des services de cet ancien militaire qu'en mémoire de Jeanne d'Arc.

L'acquisition de la maison.de la famille d'Arc fut approuvée par une ordonnance royale {cl), du 5 août i8i8. Plus tard le département des Vosges fit l'acquisition de tout l'îlot ' de maisons dans lequel est comprise Thabitation de la famille d'Arc.

(i) Voyez le dessin de cette pierre, planche V, figure 2, n°' i et 2. (2) Voyez planche V, fig. i , et rexplication de cette planche.

NOTICE. i55

Le 1 2 octobre de la même année, sa majesté a accordé une somme de 20,000 fr. ; savoir, 12,000 fr. pour ériger un monument à la mémoire de l'héroïne, et fonder une école gratuite pour l'instruction des jeunes filles de Domremy , de Greux et des communes environnantes, et 8,000 fr. pour le capital d'une rente de 4oo fr. destinée à l'entretien d'une sœur de charité chargée de tenir l'école.

En 18 19 le conseil général du département des Vosges vota, sur la proposition de M. le préfet, une somme de 3, 000 fr. destinée à compléter celle nécessaire pour faire face à la dépense des établissements projetés à Domremy. Le roi a bien voulu accorder le buste en marbre de Jeanne d'Arc , pour être placé sur le monument érigé à sa mémoire. Sa majesté ordonna en outre, pour l'ornement de la chambre où Jeanne d'Arc est née, l'acquisition d'un tableau de M. Laurent, peintre distingué, né dans le département des Vosges.

C'est avec ces moyens que l'on a pu exécuter les projets dont on va bientôt donner le développement. Mais il est nécessaire auparavant de décrire succinctement l'état des lieux tels qu'ils étaient antérieurement aux nouveaux établissements ordonnés par le roi.

Le village de Domremy est situé sur les bords de la Meuse ', à trois lieues de Neufchâteau. Il se trouve en même temps près des confins du département de la Meuse, et à très peu de distance des départements de la Meurthe et de la Haute- Marne. Il a une population d'environ trois cents âmes. Ce village ne renferme pas plus de quarante à cinquante maisons bâties irrégulièrement et sans goût. Il est traversé par la route royale de Neufchâteau à Mézières.

Domremy n'a de remarquable qu'un pont en bois de trois arches , jeté sur la Meuse. Tout près de là, sur la droite de la route, en venant de Neufchâteau, on aperçoit dans la prairie quelques monticules où sont cachés les restes du château de l'île " qui paraît avoir été une maison de templiers. Des fouilles entreprises dans cet emplacement ont mis à découvert des débris de briques où sont représentées une maison de templier et des fleurs de lis. L'église du lieu, petite et délabrée, offre néanmoins un aspect très pittoresque ^ Son clocher est une tour carrée , construite en assez bons matériaux et qui doit dater d'une haute antiquité. On

(i) Voyez le plan topographique, planche 1.

(2) Voyez le plan général, planche I, n° 6.

(3) Voyez les vues pittoresques, planches III et IV.

ï56 NOTICE.

voit dans l'arrondissement de Neufcliâteau beaucoup de ces sortes de tours formant les clochers des villages, et dont on fait remonter l'origine jusqu'à l'époque des Romains. Elles servaient alors de fortifications.

Non loin de l'église se trouve le groupe ' de maisons au milieu duquel est enfermée l'ancienne habitation de la famille d'Are. Le voyageur qui arrive en ces lieux sans avoir l'esprit préoccupé par les souvenirs de l'histoire ne voit dans ces constructions confuses et sans ordre que de misérables chaumières qui en entourent une autre plus misérable encore, parcequ'elle a plus long-temps éprouvé les ravages du temps. Mais , si l'on réfléchit que c'est en ce lieu que naquit l'héroïne la plus fameuse des temps anciens et modernes, que c'est là qu'elle a habité, que l'on foule au pied le sol où elle a eu les premières inspirations qui l'ont portée à voler au secours de la France qu'elle a sauvée, tout alors se présente sous un autre aspect. Les moindres vestiges , qui rappellent des temps déjà si loin de nous , sont interrogés avec la plus vive curiosité ; tout s'ennoblit et intéresse, et des idées de gloire et de patrie viennent se mêler à des débris qui, dans toute autre circonstance, n'eussent pas attiré le moindre regard.

La maison ^ de Nicolas Gérardin, acquise parle département des Vosges , renferme incontestablement celle de la famille d'Arc. Mais il est bien certain que les premières pièces^ de cette habitation n'en faisaient point partie autrefois. Elles ont été construites, à n'en pas douter, postérieurement à la chaumière habitée par Jeanne d'Arc, qui se trouve indiquée en noir foncé sur les plans K La maison de Gérardin n'a rien de remarquable que le couronnement de la porte d'entrée. Encore est-il masqué en partie par la vigne qui tapisse les murs^, de telle sorte que si l'on n'était pas prévenu de son existence , on pourrait bien ne pas l'apercevoir du tout.

Ce dessus de porte ^ est composé de deux pierres ornées de sculptures gothiques. A la partie supérieure on remarque la représentation d'une gerbe de blé et

(i) Voyez la planche V, fig. i, et l'explication de cette planche.

(2) Voyez la planche V, fig. i, et l'explication de cette planche.

(3) Celles/, ^f , A. Voyez la même planche.

(4) Voyez la planche V, fig. i , et la planche VI.

(5) Voyez la vue pittoresque, planche III.

(6) Voyez la planche V, fig. 2 , n° i .

NOTICE. iSy

de branches de vignes avec des grappes de raisin. On a écrit au-dessous de ces sculptures en caractères de l'époque ,

Plus bas sont trois écussons. Celui du milieu, plus élevé que les autres, est aux armes de France. L'écusson qui est à gauche renferme trois socs de charrue , comme pour rappeler que Jeanne d'Arc est issue d'une famille de laboureur ; une étoile se trouve entre les deux socs supérieurs. L'écusson de droite est aux armes de la famille d'Arc. Il renferme deux fleurs de lis entre lesquelles il y a une épée soutenant sur la pointe une couronne (e). Dans l'intervalle qui sépare ces deux derniers écussons on a écrit ♦

4)iu^*l^*Ut^p4mi^

'Toutes ces sculptures, encore très reconnaissables aujourd'hui, ont été mutilées à l'époque de la révolution. Il paraît même qu'autrefois elles étaient revêtues de couleurs dont on n'aperçoit plus aujourd'hui de traces.

Des difficultés se présentent pour lire le millésime gravé sur cette pierre. Quelques personnes lisent mille quatre cent quarante et un. Dans le caractère en partie effacé qui se trouve au-dessus des centaines, nous reconnaissons indubitablement un C première lettre du mot cent , et dans les deux caractères qui sont audessus des quatre unités suivantes, nous voyons les chiffres XX indicatifs de dizaines dans toutes les écritures du quinzième siècle. On voit encore aujourd'hui dans la chapelle du cimetière de Mirecourt une inscription analogue à celle dont nous nous occupons, et qui a trait à la fondation de messes par des particuliers inhumés dans cette chapelle. La date est ainsi gravée en caractères très bien exécutés.

-mil-uu-tiu-ff (^utttt^^

S'il faut lire le millésime tel que nous venons de l'indiquer, il est certain qu'il n'est point d'accord avec l'inscription vive le roi Louis gravée sur la pierre.

Louis XI en effet n'est monté sur le trône qu'en 1461. Mais alors on pourrait

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croire que cette inscription n'aurait ëtë sculptée qu'après coup, a une époque mémorable pour la famille d'Arc, telle que pouvait être la confirmation par le roi Louis XI des privilèges et lettres de noblesse qui lui avaient été accordées par Charles VII, ou quelque autre faveur particulière d'une nature analogue.

A la vérité il faut admettre que la famille d'Arc montrait ses armes et ses privilèges avant la réhabilitation de la mémoire de l'héroïne qui l'avait illustrée; car le jugement solennel de cette réhabilitation ne fut prononcé qu'en i456.

Mais cette circonstance même ne répugnerait point à l'interprétation proposée; car la famille d'Arc, habitant un pays soumis aux armes de Charles VII, devait s'enorgueillir des faveurs et des privilèges qui lui avaient été accordés, et l'inique jugement rendu à Rouen ne pouvait avoir aucune influence sur l'esprit du roi, pas plus que sur celui des Français attachés h sa noble cause. La révision du procès de l'héroïne avait en effet plutôt pour but de réhabiliter sa mémoire aux yeux de l'Europe qu'à ceux de la France.

Quelques personnes ont cru voir que les caractères placés au-dessus des quatre unités étaient deux . unités de dizaines oubliées et qui n'avaient pu trouver .place dans le corps du millésime. On lirait dans cette hypothèse la date de 1461 qui coïncide avec l'époque où Louis XI est monté sur le trône. Mais nous pouvons affirmer que les caractères placés au-dessus des quatre unités n'ont nullement la forme d'unités, et que d'ailleurs il y avait une place suffisante pour les mettre dans le corps de l'inscription, si on l'avait voulu. Il faut ajouter en outre que dans cette hypothèse il n'y aurait aucun caractère indicatif des dizaines , si ce n'est la place qu'elles occupent. Cette manière d'interpréter le millésime ne nous paraît donc nullement probable.

On lit aussi mil quatre cent quatre-vingt un, c'est-h-dire, quatre vingtaines, et c'est là l'interprétation à laquelle nous nous arrêtons avec d'autant plus de raison que nous trouvons à Domremy même les moyens de la justifier. En effet, on remarque encore dans l'église, ainsi que nous l'avons indiqué ', la tombe desThiesselin dont nous avons rapporté en entier l'inscrij^tion. La date de cette inscription est ainsi écrite en caractères de l'époque.

LjCri-5aiLaa<xa-iiiixxa:î?iii- Lét QuinseLiina-JouR-Da-iioua-O-BRa .

(i) Voyez l'Histoire abrégée, page i3i.

NOTICE. i59

Il est évident que cette date est «mil quatre cent quatre-vingt et trois le quinzième jour de novembre", et que quatre-vingt est écrit quatre fois vingt. Toute la différence entre l'inscription de la tombe et celle de la pierre de la chaumière de la famille de Jeanne d'Arc, consiste en ce que dans l'une les vingtaines sont à la suite des unités qui indiquent combien de fois elles doivent être répétées , tandis que dans l'autre elles sont au-dessus. Cette date de 1481 est alors d'accord avec l'inscription vive le roi Louis; car Louis XI était encore alors sur le trône. On ignore seulement quel bienfait particulier la famille d'Arc a obtenu de Louis XI à cette époque, et quelles sont les circonstances qui l'ont déterminée à placer cette inscription.

Les pierres dont nous venons de parler ont été évidemment déplacées. Elles formaient autrefois le couronnement de la porte d'entrée de la maison de Jeanne d'Arc. C'est un fait dont on ne peut douter lorsqu'on vient à considérer les montants de cette porte. En effet c'est la même nature de pierre, et de plus les moulures coïncident parfaitement; mais à quelle époque ce déplacement a-t-il eu lieu? c'est ce qu'il est difficile d'indiquer. C'a été certainement au temps où des constructions élevées postérieurement masquaient la chaumière autrefois habitée par la famille d'Arc. On aura voulu alors, pour conserver des marques extérieures de cette habitation et l'indiquer encore aux étrangers , leur montrer un monument qui en attestait l'existence.

Au-dessus des sculptures que l'on vient de décrire est une statue en pierre ' de Jeanne d'Arc, incrustée dans la muraille et visible seulement depuis la tête jusqu'aux genoux. Avant qu'on l'eût dégagée de la maçonnerie, on pouvait déjà juger qu'elle était agenouillée, et c'est une opinion dans laquelle on a été pleinement confirmé par la suite. La statue est mutilée '; le bout du nez est cassé; le coin gauche de la bouche est altéré; le bras droit est rompu près de l'épaule ; le gauche est entier, à l'exception de la main qui n'existe plus. On aperçoit encore à l'extrémité de lavant-bras le reste d'une manchette plissée à plis ronds comme la collerette qui entoure le col. L'une et l'autre faisaient partie du vêtement caché sous l'armure. Les jambes sont brisées ; celle de gauche a été rompue à l'articulation du genou; la jambe droite l'est au milieu de sa longueur.

Jeanne d'Arc est représentée avec son armure ; les brassards et les cuissards

(i) Voyez la vue, planche III, n° 3, et planche V, fig. 2, n° 2. (2) Voyez planche V, fig. 2, n°' 2 et 3.

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formés de lames flexibles , en partie superposées les unes sur les autres, sont parfaitement exprimés. Le contour des cuissards et des épaulettes est terminé par des festons. La cuirasse dont la forme est à peu de chose près la même que celle encore en usage aujourd'hui , est composée de deux morceaux réunis de chaque côté par une petite courroie à boucles. Les brassards avec les épaulettes qui en font partie sont liés de la même manière à la cuirasse; seulement on remarque que les courroies sont percées de plusieurs trous pour serrer h volonté. Les cuissards sont maintenus contre les cuisses par des lanières qui enveloppent en même temps une robe de couleur amaranthe dont lliéroïne est vêtue; ils tiennent à la cuirasse par quatre courroies à boucles ; les jambes et les avant-bras étaient recouverts d'une enveloppe d'un métal très flexible, ou peut-être même de cuir d'un seul morceau fendu sur le côté extérieur dans toute sa longueur, et serré par deux petites courroies à boucles.

Au bas de la taille et à la réunion de la cuirasse et des cuissards, est un ceinturon qui est accroché sur le devant du corps et où sont attachés deux anneaux destinés à suspendre l'épée ; l'un de ces anneaux est sur le côté gauche de la figure, l'autre est sur la face et correspond au milieu de la cuisse droite ; le baudrier est suspendu à une agrafe passée dans le premier anneau ; il est en outre retenu par une lanière traversant obliquement le haut des cuisses, et attachée au second anneau; six courroies à boucles, dont les extrémités sont cousues, forment une espèce de gaine dans laquelle lépée était passée; on voit sur la pierre les traces de la poignée de cette arme qui étant tout-à-fait détachée du corps de la statue a été brisée; mais on peut juger encore de la forme de cette poignée.

Les jointures des bras et des jambes sont composées de deux lames métalliques qui, se repliant l'une sur l'autre, facilitaient les mouvements du corps. Ces lames sont terminées par des trèfles sur lesquels on remarque encore de la couleur bleue.

Les bords de la cuirasse ont été dorés, et tout le corps de cette même cuirasse offre des restes d'une couleur argentine qui imite fort bien le brillant de l'acier.

La statue a la tête nue ; ses longs cheveux descendent presque jusqu'au bas des cuisses ; une mèche de ces cheveux, qui ne tenait à la statue que par un très mince tenon, a été brisée; sur quelques parties de la chevelure on aperçoit encore des vestiges de dorures; cependant la grande masse de la chevelure est actuellement recouverte d'une couleur noirâtre qui paraît avoir été le mordant dont on a fait

NOTICE. i6ï

usage pour appliquer la dorure. Dans l'hypothèse où les cheveux de la statue auraient été entièrement dorés , en devrait-on conclure que Jeanne d'Arc avait une chevelure blonde? Cette conséquence serait entièrement contraire aux traditions historiques qui veulent que Jeanne d'Arc ait eu de beaux yeux noirs. Il ne faut donc voir dans cette dorure et dans les couleurs appliquées sur la statue, que le résultat de l'usage où l'on était de revêtir les sculptures de couleurs à l'époque où cet ouvrage a été fait. Il est essentiel d'ajouter ici qu'une teinte rose encore très bien conservée dans quelques parties colorait les joues de l'héroïne. En général cette figure est d'un assez bon travail.

Quelques recherches que nous ayons faites, nous n'avons pu découvrir à quelle époque cette statue a été placée au-dessus de la porte d'entrée de la chaumière» Déjà en lySô, au rapport de dom Calmet', elle existait à cet endroit au-dessus des armoiries de la famille d'Arc. On montrait même encore à cette époque^ dans les environs du village, quelques restes de la chapelle où Jeanne d'Arc allait si souvent prier.

En comparant la statue de Domremy avec celle qui existait sur le pont d'Orléans, il est aisé d'apercevoir que l'une et l'autre ont une analogie frappante. Le monument d'Orléans avait été érigé en i/\58 sur la partie du pont lapins proche de la ville. Il nous a été conservé dans une gravure placée en tête de l'ouvrage (/) que Jean Hordal descendant par les femmes de l'un des frères de la Pucelle, a publié en 1612 en l'honneur de l'héroïne. Une médaille (g) frappée à Orléans en constate aussi l'existence, mais avec moins de détails. Voici en quoi consistait ce monument.

La vierge assise près de la croix, tient sur ses genoux le corps de Jésus-Christ: la couronne d'épines est aux pieds du Sauveur. On voit d'un côté la statue du roi Charles VII et de l'autre celle de la Pucelle. Ces deux figures sont à genoux et ont les mains jointes; elles sont revêtues d'une armure complète; la longue lance qu'elles ont entre les bras pose à terre par un bout et est appuyée par l'autre bout contre l'épaule ; son extrémité supérieure se termine par un fer pointu au bas duquel est attachée une petite banderolle ; l'épée dont chaque figure est armée est suspendue à un baudrier accroché à un ceinturon noué au bas de la taille. Les cuissards et les épaulettes de l'armure sont bordés de festons; les jambes sont

(i) Voyez la Notice de la Lorraine, par dom Calniet,tom. i, pag. 371. Nancy, 1759.

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enveloppées dans des espèces de guêtres ou de bottes au bas desquelles sont des éperons ; les deux statues ont la tête nue, mais leurs casques sont posés à terre un peu en avant d'elles ; le casque du roi est surmonté d'une couronne ; le roi et la Pucelle ont les mains jointes, et à-peu-près le même costume. Jeanne d'Arc est distinguée seulement par sa figure féminine et ses longs cheveux qui flottent sur ses épaules ; la croix contre laquelle s'appuie la vierge est surmontée d'un nid ou panier dans lequel on voit un pélican qui paraît nourrir ses petits de son sang.

Ce monument fut déplacé en i545, à l'occasion des ouvrages de charpente entrepris pour la réparation du pont d'Orléans, et en iSôy les huguenots en avaient brisé les figures. Elles furent refondues en iSyo, et replacées sur leurs bases le i5 mars de l'année suivante. En ij^i ce nouveau monument (/î) fut encore déplacé, et soustrait pendant trente années aux regards du public. Il fut enfin remis en honneur en 1771, et placé à l'angle que forme la rue royale et celle de la Vieille-Poterie. Mais il diffère, à beaucoup d'égards, de l'ancien monument érigé en i458. Ce ne sont plus ni la même disposition, ni les mêmes costumes, ni les mêmes armures. Une seule lance est étendue sur le sol au pied du monument. La Pucelle , au lieu d'avoir les cheveux flottants, les a noués près du col. Les casques se présentent de face, tandis qu'ils sont de profil dans le premier monument. Dans l'intervalle qui les sépare est placé un écusson aux armes de France. Les deux statues sont à genoux sur des coussins. Il n'y a du reste aucun rapport entre les armures du roi et de la Pucelle dans l'un et l'autre des deux monuments. Les épées particulièrement ont une forme tout-à-fait différente. Elles sont accrochées au ceinturon sans l'intermédiaire d'un baudrier, et se trouvent ainsi suspendues au haut de la cuisse.

Il résulte de la comparaison détaillée de la statue de Domremy, avec celle du premier monument d'Orléans , qu'il existe entre elles la plus parfaite analogie. La position des figures est tout-à-fait la même, la ressemblance de l'armure est complète, l'épée, dans l'une et l'autre statue, est déforme semblable, et elle est suspendue de la même manière. Le costume caché sous l'armure est aussi le même, excepté cependant que dans le monument d'Orléans on ne voit paraître ni collerettes, ni manchettes. Les cheveux sont flottants sur les épaules dans l'une et l'autre figure. Ainsi la statue de Domremy, sculptée probablement quelque temps après la réhabilitation de l'héroïne , faisait peut-être partie d'un monument analogue à celui d'Orléans, ou plutôt, comme on peut l'induire de ce que rapporte Charles du

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Lys, conseiller d état, avocat-général en la cour des aides de Paris, dans son recueil d'inscriptions en Thonneur de la Pucelle, cette statue proviendrait de l'église même de Domremy , où elle était placée devant une effigie de la Vierge. Charles du Lys cite en effet un testament de Claude du Lys, descendant de Jean d'Arc, prêtre et curé de Domremy , par lequel il veut être enterré en l'église de Domremy dans la chapelle Notre-Dame de la Pucelle, où reposent les corps de ses prédécesseurs. En effet cette chapelle , en 1628 , à l'époque de la publication du recueil de du Lys, était encore appelée la chapelle des du Lys et de la Pucelle. Cette dénomination provenait sans doute de ce que l'on y voyait la statue de l'héroïne à genoux en face de la Vierge , dans l'attitude où Jeanne d'Arc était elle-même lorsqu'elle venait dans ce lieu adresser de ferventes prières à la mère de Dieu , sous la protection de laquelle elle s'était mise. Pour ce qui concerne la sépulture de la famille d'Arc, des actes authentiques prouvent qu'elle a existé dans la chapelle de la Vierge, dite de la Pucelle. Car on a constaté en i58i qu'il existait sur lune des tombes que l'on y voyait l'épitaphe suivante : Cy git noble Catherine du Lys^fdle de Pieire d'Arc, dit le chevalier du Lys, veuve de George H aidât , écuyer, capitaine d'infanterie, originaire de Naples, qui trépassa le 3 mai 1 5^5 ,foî't âgée. Priez Dieu pour eux, bienfaiteurs de cette chapelle. Nous avons en vain cherché dans l'église de Domremy cette tombe, qui a sans doute été déplacée. On a voulu reconnaître la tombe de Jacques d'Arc, père de la Pucelle, sous une pierre tumulaire placée aussi dans la chapelle de la Vierge, qui n'offre aucune inscription, et ne présente d'autres sculptures qu'un écusson avec trois socs de charrue. Mais nous avons beaucoup questionné à ce sujet les plus anciens du pays , et il ne paraît pas que la tradition de ce fait se soit conservée jusqu'à nos jours.

Il nous est impossible de dire à quelle époque la statue , qui , suivant nos conjectures, existait dans la chapelle Notre-Dame de Domremy, a été enlevée de l'église pour être placée au-dessus de la porte d'entrée de la chambre de Jeanne d'Arc. Mais il résulte de tout ce qui vient d'être exposé, qu'elle doit retracer les véritables traits de Jeanne d'Arc , puisqu'elle a été faite à une époque où l'on n'en avait pas encore perdu le souvenir. Ainsi tout nous porte à croire que nous possédons un portrait authentique de l'héroïne d'Orléans. La pierre dont cette statue est faite est la même que celle du dessus de porte et du chambranle de la chambre de Jeanne d'Arc, qui a été tirée des carrières de Coussey. Il faut en conclure que

i64 NOTICE.

cette statue a été sculptée dans le pays probablement par un sculpteur de la capitale de la Lorraine, où les arts étaient florissants vers ce temps.

Nous avions pensé d'abord que la statue de Domremy pouvait provenir de la petite chapelle ' , connue sous le nom d'Ermitage de Sainte-Marie , située aux environs de Domremy, et où Jeanne d'Arc se rendait habituellement en pèlerinage. Mais l'autorité de Charles du Lys nous fait abandonner cette opinion. L'emplacement " de cette chapelle se voit encore aujourd'hui à i,4oo mètres environ de distance des dernières maisons de Domremy, vers le sud. Elle fut, dit-on, détruite au temps des guerres de religion, peut-être à la même époque où la statue de l'héroïne fut brisée ^ à Orléans. Il ne reste plus rien aujourd'hui dans cet emplacement, qu'un énorme tas de pierres ramassées dans les champs par les cultivateurs, et sous lequel sont cachées certainement les fondations de l'édifice. Les plus anciens de la commune de Domremy se souviennent encore de les avoir vues. Ils assurent même avoir aperçu dans les décombres une pierre que l'on disait être le dessus de l'autel. C'est aux environs de cette chapelle que devait être l'arbre des fées'^, a l'ombre duquel les jeunes garçons et les jeunes filles de Domremy venaient se reposer et se livrer aux jeux de leur âge. La tradition du pays a conservé le souvenir de cet arbre extraordinaire , qui était un hêtre d'une grande beauté, dont, suivant les expressions mêmes d'un habitant de Domremy, appelé à déposer au procès de la Pucelle, les antiques rameaux chargés d'un riche feuillage se courbaient en voûtes obscures, impénétrables, et descendaient jusquà terre. Les plus âgés de Domremy se rappellent encore avoir entendu dire que cet arbre avait été arraché par un habitant nommé Soudart.

L'arbre des fées était placé près d'une fontaine qui , d'après ce qu'en rapportent les plus anciens de Domremy , s'appelait la fontaine de l'Ermite. Comme il existe plusieurs sources sur le penchant de la côte où se trouve le vignoble connu sous le nom de la Pucelle, il est difficile d'indiquer quelle est cette fontaine; mais il est assez probable que c'est celle même des groseillers dont nous ferons bientôt mention , et qui alimente aujourd'hui la fontaine élevée sur la place de Domremy , à la mémoire de Jeanne d'Arc.

(i) Voyez ce qui a été dit de cette chapelle dans l'Histoire abrégée, page 27.

(2) Voyez le plan topographique, planche I, n° 5, et l'explication de cette planche.

(3) Voyez ce qui a été dit dans cette Notice, page 162, à l'occasion du monument d'Orléans.

(4) Voyez l'Histoire abrégée, page 28.

NOTICE. ^ i65

L'ancienne chapelle, connue sous le nom d'Ermitage de Sainte -Marie, ou de Notre-Dame-de-BelIemont , était située à mi-côte sur une montagne dont le sommet est couronné de bois et au pied de laquelle coule la Meuse. Le spectacle dont on y jouit est admirable, la vallée présente aux regards ses riches prairies que la Meuse arrose en faisant mille détours. En face de l'ancienne chapelle se trouve la montagne ' de Julien , où la tradition veut que cet empereur ait établi un camp retranché dont on voit encore aujourd'hui des vestiges que nous avons visités. Dans le prolongement de la vallée on aperçoit des villages nombreux, des campagnes riches et bien cultivées. Le sommet des montagnes qui bordent l'horizon est couronné de forêts majestueuses. Ce paysage , vu par un beau ciel, offre l'aspect le plus pittoresque. On s'abandonne, en le considérant, au charme mélancolique d'une douce rêverie, qui ramène toutes les idées à la contemplation de la Divinité ; et l'on conçoit comment une ame aussi tendre et aussi pieuse qu'était celle de Jeanne d'Arc chérissait ce lieu de prédilection.

Mais continuons à faire connaître l'ancienne habitation de la famille d'Arc. Après avoir traversé les premières pièces qui composent la maison vendue par Gérardin, on arrive dans une petite cour ^obscure, qui précède cette habitation, et qui probablement en faisait partie. La pièce a est la chambre dans laquelle on suppose que l'héroïne est née. Ses quatre murailles sont sales, dégradées, et dans le plus mauvais état, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Michel de Montaigne, dans son journal (/) de voyage en Italie, dit avoir visité l'habitation de la famille d'Arc, qui n'était qu'une simple maisonnette. Il vit sa façade couverte de peintures à la vérité fort endommagées, où les exploits de Jeanne d'Arc étaient représentés. Ce serait en vain que l'on chercherait aujourd'hui quelques restes de ces peintures , il n'en subsiste plus de vestiges.

La chambre est remplie par deux grandes cuves où l'on fait fermenter le vin à l'époque des vendanges. Le plancher supérieur est entièrement dégradé. Il ne reste plus d'intact que la poutre du milieu et deux demi-poutres engagées dans les murs latéraux, sur lesquelles portaient les madriers qui forment le plancher. On voit encore les entailles pratiquées dans ces poutres pour recevoir les bouts

(i) On aperçoit cette montagne dans la vue perspective de la fontaine. Voyez planche Vil, n° 7.

(2) Voyez iC plan, planche V, en e, fig. i.

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des madriers. Ces derniers sont aujourd'hui remplacés par de mauvaises solives toutes vermoulues , qui ne sont ni équarries ni dégrossies.

Sur la face latérale de droite, en entrant, on remarque deux petites armoires ménagées dans l'épaisseur de la muraille. Elles sont surmontées d'une corniche de pierre en partie détruite ; la face latérale de gauche offre les restes d'une cheminée dont le manteau se voit dans l'habitation ' de Gérardin. Le mur de face est percé d'une seule ouverture qui donne du jour dans la pièce. II y avait autrefois une fenêtre dont l'encadrement était en pierre de taille et qui était partagée en deux compartiments par un montant aussi en pierre. Mais l'un de ces compartiments est aujourd'hui muré. On remarque dans la pierre de taille des trous qui annoncent l'ancienne existence de barreaux de fer.

De la chambre de Jeanne d'Arc on communique par une porte à droite dans une pièce servant aujourd'hui d'étable à vaches. C'est un véritable bouge qui ne reçoit de lumière que par une petite fenêtre ouverte sur le jardin. La porte du fond conduit à une pièce servant de cellier, mais qui paraît avoir été anciennement une chambre à four. On y voit en effet les débris d'un four et de sa cheminée.

Toutes ces pièces sont humides et sales à un point dont on ne peut se faire une juste idée, si on ne l'a vu soi-même. Elles sont plus basses de soixante à quatre-vingt centimètres que le sol du jardin dépendant de cette habitation; les eaux y pénètrent dans les grandes crues de la Meuse.

On ne s'attache point à décrire ici les habitations adjacentes à celle de la famille d'Arc. Elles ne présentent aucune espèce d'intérêt. La planche 5, fig. i , en fait d'ailleurs parfaitement connaître la disposition. Il suffit de dire qu'elles sont dans le plus mauvais état , et menacent ruine pour la plupart.

Au-devant du groupe d'habitations qui masquent la chaumière de la famille d'Arc, est la place publique de Domremy, qui confine à la Meuse. Son sol présente de grandes irrégularités, et elle est traversée par un ruisseau provenant de la source des trois fontaines \

Tel était l'état des lieux avant qu'on y exécutât le monument érigé à la mé-

(i) C'est dans la pièce q. Voyez planche V, fig. i .

(2) Voyez le plan général , planche VI , et l'explication de cette planche.

moire de Jeanne d'Arc , et les autres établissements que l'on doit à la munificence du roi et au patriotisme du conseil général du département des Vosges , et dont nous allons donner maintenant une description succincte.

Le monument plus spécialement consacré à rappeler la mémoire de l'héroïne du quinzième siècle est érigé sur la place ' de Domremy, qui a été à cet effet nivelée et exhaussée de manière à la mettre à l'abri des inondations ordinaires de la Meuse. Les terres rapportées sont maintenues par des murs en talus construits à pierres sèches. Sur le sommet de ces murs on a établi une barrière en bois qui dessine tout l'extérieur de la place. Le monument^ consiste en une fontaine d'eaux jaillissantes amenées de la source des Groseillers, située à sept cents mètres de distance de la place de Domremy, et non loin, probablement, de l'endroit où existait l'arbre des fées. Ces eaux sont versées dans une vasque, par un masque de lion en bronze appliqué sur la face extérieure du piédestal. Le trop-plein se déverse par un tuyau en plomb dans un petit aqueduc ^ qui le rejette à la rivière* Le corps du piédestal ^ repose sur un socle en pierre , et il est surmonté d'une corniche dans le goût antique. Sur ce piédestal s'élèvent quatre piliers d'ordre dorique couronnés d'une architrave et d'une corniche qui reçoivent un toit en pierre terminé sur les faces antérieures et postérieures par un fronton. Au milieu de cette espèce de portique est posé sur un cippe le buste en marbre de Jeanne d'Arc sculpté par M. Legendre Héral , jeune sculpteur d'un mérite distingué.

Sur la frise antérieure du monument, on lit cette inscription en lettres de bronze :

A LA MÉMOIRE DE JEANNE D'ARC

Sur la frise opposée on a placé cette autre inscription :

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