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que j'ai perdues en déjeunant. Néanmoins, j'ouvre au hasard, — Vous êtes à la page 288. — Dieu ! serait-ce possible que cette femme ne cherchât pas à me surprendre ? Elle continue :—En haut deja page que vous tenez se trouve une ligne plus courte et plus grosse que les autres:L... A, LA R...E...1...,REI, N... E... NE, la reine; le mot suivant finit par un £ muet, Q... U...E, T... A... S, F... A... N; tiens, j’épelle à rebours, ça fait FAN TAS QUE, FAN- TASQUE. Je suis bien lasse.
» Le 30, lorsque M° Emélie est censée endormie, elle sonne, et j'entre. — Dormez-vous ? -- Oui, — Pouvez-vous lire? — Assurément. — Je vais chercher un livre etle placer derrière vous. — Ce n’est pas la peine, je vois très-bien celui d'hier : il est dans votre bibliothèque entre le 1x° volume et le xm°. — Oh! ia drôlesse !... excusez ce mot, il échappe à mon indignation, mes doigts frémissent;... pour qui me prend-elle donc? — Comment, mademoiselle, aujourd’hui vous lisez aussi bien dans ma bibliothèque que si le livre était ici ? — Oui. — J'ai peur que, comme dernièrement, vous ne vous embrouilliezdans tous mes livres , et je préfère que vous lisiez dans celui que je vais placer sur une chaise ; seulement, comme mon édition de Rousseau est d’un gros caractère, nous n’emploierons pas d’autre ouvrage pour nos expériences.
» Je pose sur un pliant à carreaux, et non sur une chaise, le volume à étudier, afin qu’en plaçant celui-ci dans la direction de certaines lignes à moi connues, je puisse aisément m’apercevoir si on l’a dérangé; puis je sors en disant à M'° Emélie que j'attendrai qu’elle sonne. Je me mets sans retard à l'affût ; or, à peine dix minutes sont-elles écoulées que je vois deux mains s’allonger, saisir le livre, le tourner, le retourner, l’ouvrir, à la dernière page, à la première, dans le milieu, le refermer, le remettre en place, puis disparaître. Voilà pour le premier acte de cette comédie, et je n’ai pas besoin de vous affirmer que ce petit manége ne m'a pas du tout surpris; il ne fallait pas être devin pour s’y attendre. Je passe au deuxième acte.
» La sorcière sonne, me voilà! — Eh bien! lui dis-je de ma voix la plus tendre, comment allez-vous ? — Passablement. — Pensez-vous pouvoir lire? — Oui. — Voulez-vous essayer ? — Avec plaisir. — Je vous écoute. — Le livre est de la même grandeur, de la même forme, de la même couleur que celui
d'hier, et pourtant C’en est un autre. Je distingue aussi deux chiffres sur le dos, un 4 et un 4, QUATORZE. Au-dessus il y a ROUSSEAU, au-dessous je lis DIC... TI... ON... DICTION... NAIRE, DICTIONNAIRE DE...; Ces lettres-là sont fines êt en or. Qu’est-ce qu’il y à donc après DICTIONNAIRE ? Je vois! c’est un mot de trois syllabes, il contient un s, un u, unE ; ça fait..., Ça fait MUSIQUE. Ce volume renferme 461 pages ; la première feuille est toute blanche, sur la seconde il y a un mot énorme, il n’est pas difficile à lire, celui-là, Rousseau, puis un point. — Comment, vous voyez les points? — Pardi, et les virgules également; demandez plutôt à M. Hublier et à ses amis qui m'ont vue lire. — Aussi facilement qu'aujourd'hui ? — Oui. — Et de la même manière? — Assurément. — Il m'a écrit que quand vous lisez vous êtes couchée, que vous tournez le dos au livre, et que, par surcroît de précautions, il y a d’épais rideaux qui vous séparent du livre et des assistants. — C’est vrai. — Il paraît que son chapelier vous à vue lire et l’a certifié? -— Il y en a bien d’autres qui ont vu et qui ont signé. — Avez-vous, parmi eux, quelques personnages importants du pays, comme le sous-préfet, le procureur du roi, le maire? — M. le sous-préfet n’est jamais venu; M. le maire est venu et n’a rien vu, son fils a vu et a signé; M. le procureur du roi n’a pas vu grand’chose; le docteur Galot a signé; les docteurs Michelin, Gateau, Laserre et Defava ont vu, sans avoir encore Signé ; M. Matelin, avoué, et M. Henry, receveur de l’enregistrement, se trouvent dans le même cas. Enfin, M. Sollier, qui faisait nos procès-verbaux, a signé. — M. Hublier m’assure dans une de ses leitres que parfois vous avez lu jusqu’à soixante-dix lignes? — Oui, et une fois même j'ai lu vingt lignes de latin. — C’est renversant! — Cherchez, monsieur, la page 444. — J'y suis. — Le premier alinéa commence par : Aujourd'hui... ce mot s'applique... plus particulièrement. à la... musique. — Bravo! vous lisez presque couramment; jesuis enchanté. Voilà une fameuse séance, j'espère; ma foi, si vous lisez aussi facilement devant l’académie que devant moi..., et je n’en doute pas..., à vous le prix, à vous la gloire, à vous la postérité. —Voulez-vous m'indiquer l’époque de notre prochaine séance ? — Demain de huit à neuf, et tous les jours à la même heure, si cela vous convient. — Oui; adieu, je Vous quitte pour que vous puissiez vous réveiller seule.
» Au sortir de cet étrange spectacle, je me demande quel est le but que je dois me proposer dans une circonstance aussi menaçÇante pour le magnétisme, et quels sont les moyens que je dois employer pour atteindre le but que je me proposerai. Or, me dis-je, que veut la prudence? discrétion profonde, mystère absolu ! et c’est chose facile, puisque je suis seul dans le secret. Mais que veut la justice? publicité, publicité !.… Quant aux moyens, la raison veut que d’abord je prouve la Supercherie à un assez grand nombre de témoins et surtout à M. Hublier; je prouverai. Certes, je n’ignore pas que je vais horriblement blesser l’amour-propre de cette fille (sans compter peut-être celui d’un bon confrère), et partant aussi la charité ; mais la justice veut que la vérité passe toujours la première. En conséquence, sur mon invitation, le 1° de ce mois, les docteurs Douillet, Amédée Latour et M. Mercier assistent à la seconde représentation de la comédie sus-décrite ; le 2, c’est le tour du docteur Londe; le 3, celui de l'avocat Bœhler; le 4, oh! le 4, c’est le grand jour, le jour de l'opération, le jour du dénouement, et avant de vous en entretenir, je dois vous indiquer quelles dispositions j’ai prises pour que les spectateurs ne manquent pas, et qu’ils soient tous satisfaits de l'actrice et de la pièce.
» Le personnage dont la présence est indispensable à cette dernière représentation, c’est sans contredit le docteur Hublier, car j'aurais beau lui détailler et lui certifier tout ce que j'ai vu, je ne serais pas cru. Cet estimable confrère est sous l’empire d’une illusion; et comme une illusion a parfois la persistance et l'intensité d’une conviction, souvent on ne peut la détruire qu'en faisant toucher du doigt la preuve : M. Hublier la touchera.— Donc, pour le forcer à venir le 4° octobre, je lui écris une lettre à double interprétation, une de ces lettres qui ne renferment que des phrases, et qui, suivant le point de vue du lecteur, disent tout ce qu’on veut leur faire dire. Au surplus, vous connaissez les faits, voici mes phrases.
Au docteur Hublier, à Provins.
« Paris, 1° octobre 1840.
» MON TRÈS-HONORÉ CONFRÈRE ;, » Aprèsquatre années d'attente, de tribulations et de travaux,
il vous est enfin permis de rengaîner le magnétisme et de dormir sur vos lauriers; car la question de lecture par le dos est tout à fait résolue..., du moins relativement à votre somnambule. Je dis relativement à votre somnambule, attendu que, suivant moi, elle n’a pas et n'aura jamais sa pareille, J'arrive à la nouvelle du jour. |
» Ce matin, trois de mes amis, incrédules plus ou moins renforcés, ont vu M: Emélie, l’ont entendue lire, et sont prêts à certifier tout ce qui s’est accompli d’ébourifflant en leur présence. Ces trois incrédules sont le docteur Latour, le docteur Douillet et M. Mercier, jeune élève en droit. Votre somnambule étant bien isolée, j'avais placé ces messieurs derrière elle, sans qu'elle s'en aperçüt; et Cest sans doute à cause de cette petite précaution que la manœuvre a été magnifique. Parlons maintenant de ce qui nous reste à faire.
» Votre somnambule m’annonce qu’elle aura encore plusieurs sommeils fort lucides ; en conséquence je vais saisir cette occasion de la montrer, toujours sans qu'elle s'en doute, à des amis et à des ennemis; toutefois dans votre intérêt, — entendezvous bien, cher confrère ? dans votre intérêt, — il faut que vous veniez le plus 1ôt possible à Paris; je me charge de vous y édifier en cinq minutes, c’est-à-dire de vous dévoiler le secret que j'ai trouvé pour amener à bien presque toutes les séances. Je ne sais pas trop à quoi mes succès tiennent, el si c’est que je me possède plus que vous; mais de l’aveu de votre somnambule elle-même, les expériences réussissent ici beaucoup plus vite qu’à Provins ; aussi suis-je sûr, — si je voulais m'en mêler, et si ces messieurs voulaient s’y prêter, — que je ferais lire devant toute l'académie cette excellente demoiselle Emélie.…., exactement de la même façon que je l’ai fait lire ce matin devant trois personnes. ;
» Ainsi, bon confrère, je vous attends après demain, etj'exige, — pardonnez-moi ce mot, — que vous veniez sans Vous être annoncé; car votre arrivée causerait actuellement une vive émotion à la sensible Emélie, ce qui ne manquerait pas de détruire, pour longtemps peut-être, sa lucidité. De plus, en supposant que vous retardiez votre départ, je vous demande en grâce de ne pas écrire à cette bonne fille qu’elle a lu coräm populo; dites-lui simplement que je suis toujours ravi, ét même;
pour m'ôter toute inquiétude à ce sujet, ne cachetez plus les lettres que vous lui adresserez, afin qu'après les avoir parcourues, je puisse les lui remettre ou les garder, suivant que je le jugerai convenable.
» Voilà sans doute, cher confrère, des recommandations bién ridicules ; mais je vous connais trop pour ne pas savoir que, comme moi, vous seriez préparé, — si le sort de la guerre l’exigeait, — même à passer sous les fourches caudines, pour dés masquer l'erreur, écraser le mensonge et faire triompher la vérité.
. » Adieu, tout à vous, » FRAPPART, D.-M.-P. »
» Le3 octobre, le docteur Hublier m’écrit qu’il arrivera le soir même. Aussitôt je convoque pour le lendemain MM. Londe, Amédée Latour, Teste, Douillet, Bæhler et Carpentier. Al’heure indiquée , M. Hublier arrive et me fait demander : il m’accable d’interrogations et d’exclamations, je ne lui rends que des poignées de mains et des interjections; il est charmé de mes succès, je le laisse rêver jusqu’à demain : une nuit d’illusion, c’est toujours une nuit de bonheur !
» Le 4, les élus viennent les uns après les autres. Pour n’inspirer aucune défiance à Me Emélie, je les guette et donne à chacun d’eux rendez-vous à cinquante pas de chez moi, dans une des galeries du Palais-Royal. Lorsqu'ils y sont tous, je vais à M. Hublier, et ils nous rejoignent. Nous allons dans le jardin: je présente à ces messieurs le docteur Hublier, en le priant de nous raconter quelques-uns des phénomènes les plus extraordinaires que sa somnambule a pu lui offrir. Il nous dit : En quatre ans j'ai observé bien des choses; voici ce que j’ai observéde plus fort : j'ai quelquefois vu ceite femme lire des pages entières par le dos; elle, couchée dans son lit, la tête tournée du côté de la muraille, le livre à six pas derrière elle, et en outre d’épais rideaux la séparant du livre. » Alors, sans plus longtemps le faire languir, je réponds à M. Hublier : « Vous savez, cher confrère, que tous les magnétiseurs ont été trompés plus ou moins souvent, et moi-même je ne rougis pas d’avoir été sous ce rapport un magnétiseur très-favorisé, Armez- vous dé courage, aujourd’hui c’est votre tour, On VOUS 'OMPE,
Cela n’est pas possible. — Cela m’est démontré. — A vous, peut-être ! À moi, cela n’est pas démontrable. — Et si je vous le prouvais, en croiriez-vous vos yeux et vos oreilles? — Oui. — Eh bien! venez, vous verrez et vous entendrez; seulement, donnez-moi votre parole qu'à l’exemple de ces messieurs, vous resterez observateur impassible de tout ce qui se passera devant vous, et que, si je vous désabuse, vous ne manquerez pas envers cette fille aux lois de la modération, de l’indulgence et de la charité. — Je vous la donne.
» Nous partons. Rentré chez moi avec ces messieurs, j'assigne à chacun sa place. Deux portes communiquent à mon salon; elles sont percées d’un nombre suffisant de petits trous. — A vous, M. Hublier , le trou d'honneur, celui par lequel on voit tout, il vous est dû ; à vous, M. l’académicien Londe, le trou dela serrure; vous, mon ami Latour, prenez celui-ci; vous, M. Teste, emparez-vous de celui-là; et vous, MM. Bœhler, Douillet et Carpentier, distribuez-vous ceux qui restent. D'ailleurs, ne vous mettez en embuscade qu’au premier coup de sonnette que vous entendrez. —Je quitte ces messieurs, et vais à Mlle Emélie pour lui rappeler qu’il est passé huitheures; ellese rend au salon, je l’y laisse en lui recommandant de sonner quand elle dormira. Au bout de cinq minutes, elle sonne; chacun court à son poste, je m'en assure, et j’entre. — Dormez-vous ? — Oui. — Etesvous bien disposée? — Passablement. — Puisque vous partez demain, c’estaujourd’hui notre dernière séance. Allons! tâchez qu’elle soit bonne. — Oui. — Je mets un livre sur le pliant, et me retire en disant : « N'oubliez pas de me sonner lorsque votre lucidité sera venue. »
» À présent, décrivons ce que Mie Emélie fait quand elle se croit seule : Par six fois, dans cette séance, elle se lève et se dirige à pas de chatte vers le pliant; puis là, prend, ouvre, lit, ferme, remet le livre et retourne se coucher. Ce n’est pas tout : chaque fois qu’elle revient au canapé, elle tire tout bonnement de sa poche un crayon et un papier qu’elle rend sans doute dépositaire de ses souvenirs. A la fin du sixième voyage, elle agite la sonnette; ces messieurs abandonnent leurs trous et viennent à la porte par laquelle je dois pénétrer dans l’antre de notre prophétesse. J’entre seul, et vais à Mie Emélie ; presque en même temps, et à un signal convenu, ces messieurs me suis
venten prenant une autre direction. Je m’asseois à mon bureau pour écrire ce que dira la somnambule; nous sommes tous derrière elle, hormis le docteur Londe, qui la regarde en face, par un trou, afin de la tenir entre deux feux.
Que se passe-t-il alors ? Absolument la même chose que dans les deux séances du 29 et du 30 : la lucidité n’est pas plus grande ni plus petite; seulement, M. Londe voit quelquefois notre oracle consulter du regard un petit papier. Nous sortons, et M. Hublier se confesse vaincu.
(Puis il écrit à M. Frappart la lettre suivante.)
«Paris , 4 octobre 1840.