DNS COR PROVENCE
« Madame Leblanc, femme d’un huissier-priseur, était attaquée d’un ulcère à la matrice; elle resta pendant près de trois ans entre les mains de M. Mesmer avec la confiance la plus aveugle; la veille de sa mort, elle dit encore qu’elle est guérie, et elle meurt il y a à peu près quinze jours. »
« M. Busson, médecin de Paris, homme de mérite, premier médecin de madame la comtesse d'Artois, avait au nez un polype de très-mauvais caractère ; les chirurgiens et les médecins les plus habiles le déclarèrent incurable, annonçant que s’il arrivait une fonte, ce serait une fonte de mauvais caractère. Alors M. Busson se livre au mesmérisme, quoiqu'il fût un homme très-instruit; mais c’est que dans ce cas-là on oublie ses connaissances pour ne se souvenir que de sa vie et de sa santé, auxquelles on sacrifie tout, jusqu’à sa façon de penser. Au bout d’un mois, il se fitune fonte ; M. Mesmer et ses partisans crient au miracle, on remplit les journaux de cette cure merveilleuse, on fait un livre exprès pour la faire mieux connaître, et cependant quinze jours après M. Busson meurt d’une fonte cancéreuse et sanieuse. »
Il faut conclure de tout ceci, dit en terminant Desbois de Rochefort, que M. Mesmer a peut-être commencé par être dupe, et qu'il à fini par en faire beaucoup (Matière médic., t. 1, A4).
Les contemporains sont d'accord sur ces faits, mais les sectateurs de Mesmer se sont bien gardés d’en parler. Mesmer n’acceptait qu’à regret ces sortes de malades ; il n’aimait pas à les voir autour de son baquet ; il lui fallait de préférence des’affections nerveuses, des spasmes, ce qu’on nommait alors des vapeurs, c’est-à-dire des maladies quin’en étaient pas; alors il était à son aise.
Quoi qu’il en soit, et par suite de ses rapports avec le gouvernement, Mesmer, blessé dans son amour-propre, frustré dans ses espérances , se retira en quelque sorte sous sa tente, et fit un voyage à Spa. Mais son principal élève, Deslon, restait à Paris. Grimm dans sa correspondance à fait un tableau piquant de ce qui eut lieu à Paris en l'absence du maître,
« Deslon, dit Grimm, crut devoir consoler Paris du départ de son maître, en formant un établissement de traitement mesmérien. Une figure intéressante, soutenue encore des avantages de la jeunesse et des grâces de Pesprit, avait mérité à Deslon
la protection de quelques femmes de lettres de la seconde
classe. Elles essayèrent de faire, en faveur de leur protégé, une réputation au magnétisme animal; elles crurent que le rôle de sectatrices et de prôneuses d’une découverte si miraculeuse pouvait leur faire autant d'honneur que ie succès de certains ouvrages ou la considération de certains écrivains en avait fait souvent aux femmes de lettres du premier ordre. Elles se déterminèrent à suivre les traitements de Deslon, et entraînèrent à leur suite plusieurs jeunes candidats de la littérature. Ils furent condamnés , sous peine de n’avoir jamais aucune célébrité, à faire celle du magnétisme animal. L’entreprise de Deslon prit dès lors une sorte de Consistance; bientôt des hommes et des femmes, dont l'ennui et la satiété avaient flétri les organes, se laissèrent persuader que les vapeurs surtout cédaient aux procédés mesmériens; que du moins ils trouveraient chez Deslon, dans une société de quelques hommes et de quelques femmes à esprit, une sorte de distraction. Le disciple de Mesmer eut la douceur de voir son traitement suivi par une vingtaine de personnes qui venaient essayer d'en obtenir des convulsions à dix louis par mois. »
Mesmer, apprenant ces nouvelles à Spa, en fut indigné; il accourt à Paris, mais il trouve les esprits partagés : les uns avaient adopté le traitement de Deslon, les autres avaient conservé celui de Mesmer dans toute sa pureté; les femmes, comme toujours, étaient en majorité dans les deux camps; il y avait des mesmériennes etdes desloniennes; leur désunion persista même aprèsle rapprochement de leurs chefs.
Quoi qu’il en soit, l’astre de Mesmer n’avait pas encore pâli. N'ayant pu s’entendre avec le gouvernement, il fit un appel à ses élèves, et ceux-ci organisèrent une souscription. C'était le bon temps du magnétisme ; on n’a vu rien de pareil depuis, loin de là, et on pourra s’en convaincre dans la suite de cet ouvrage, les choses allèrent depuis toujours en déclinant : à ce point qu'aujourd'hui les maîtres en magnétisme ne peuvent plus même faire accepter quelques cachets à 10 fr. Comparez ces pauvretés avec la souscription faite en faveur de Mesmer. On comptait d’abord sur cent souscripteurs qui devaient produire une somme de 240,000 fr.; il s’en présenta assez pour réaliser au delà de 340,000 fr.!!! C’est alors que Mesmer,
gorgé de richesses, comblé de bienfaits, songe à faire retraite, à quitter la France, et en cela il fit preuve de perspicacité : un plus long séjour aurait fini par faire tomber toute illusion et réduire le personnage à sa juste valeur. Toutefois, avant de quitter la France , il eut l’impudeur de se plaindre de l'accueil qui lui avait été fait, de crier à l’ingratitude, lui qui avait exploité si largement et avec tant de profit la crédulité publique; les faits sont là et attestent son égoïsme et sa cupidité. Des offres brillantes lui avaient été faites, mais lui-même après tout en sentait l’instabilité; on y avait mis pour simple condition que trois savants, délégués par l'autorité, assisteraient à ses expériences; cela seul lui donnait la certitude que son charlatanisme serait bientôt dévoilé. Les rétributions pécuniaires qu’on lui assurait ne consistaient qu’en rentes sur l'Etat, et il sentait qu’une fois son charlatanisme découvert les rentes pouvaient lui être retirées; c’est pour cela, nous l'avons dit, qu’il ajouta de sa main, en marge des propositions qui lui étaient faites. On préférerait la terre et le château de.
Modestes prétentions pour un philosophe ! pour un bienfaiteur de l'humanité! une possession territoriale! rien qu’un Château et des térres! c'était peu assurément pour les bienfaits qu'il allait répandre sur la France; on eut la maladresse de ne pas accéder à sa demande. Avant de quitter la France, il tenta un dernier effort. La reine Marie-Antoinette, quedes intrigants de toute espèce cherchaient à circonvenir, avait paru s'intéresser au mesmérisme; elle aurait même assisté incognito, disent les mémoires du temps, à quelques-unes de ses séances. Mesmer en profita pour s'adresser directement à cette princesse; voici quelques paragraphes de sa lettre; étrange époque que celle où un homme tel que Mesmer ose parler ainsi à une reine de France !
« Uniquement par respect pour votre majesté, je lui offre l'assurance de prolonger mon séjour en France jusqu’au 18 Septembre prochain, et de continuer jusqu’à cette époque mes soins à ceux de mes malades qui me continuerontleur confiance.
» Je cherche, madame, un gouvernement qui apercoive la nécessité de ne pas laisser introduire légèrement dans le monde une vérité qui, par son influence sur le physique des hommes, peut opérer des changements que dès leur naissance la
24 HISTOIRE ACADÉMIQUE sagesse et le pouvoir doivent contenir et diriger dans un cours et vers un but salutaire. b
» Les conditions qui m’ont été posées au nom de votre majesté ne remplissant pas ces vues, l’austérité de mes principes me défendait de les accepter. »
Ainsi c'était au nom de la reine que des conditions lui auraient été posées !
L’austérité de ses principes!!! singulière austérité qui lui faisait préférer à tout autre avantage un château et une terre! une possession territoriale, comme il le disait fort bien; aureste, dans le paragraphe suivant il ne s’en cache pas.
« Dans une cause qui intéresse l'humanité au premier chef, l'argent ne doit être qu’une considération secondaire aux yeux de votre majesté, quatre ou cinq cent mille francs de plus ou moins employés à propos ne sont rien. »
Et c’eût été les employer à propos que de les lui donner, à lui Mesmer, vu laustérité de ses principes.
« Ma découverte doit être accueillie, ef moi récompensé, avec une munilicence digne de la grandeur du monarque auquel je : m'attacherai. »
Avant de terminer, Mesmer revient sur les corps savants, dont l'opinion lui avait été contraire,
« Ge n’est assurément ni par cupidité, ni par amour d’une vaine gloire que je me suis exposé au ridicule dont votre académie des sciences, votre société royale et votre faculté de médecine de Paris ont prétendu me couvrir tour à tour. »
Enfin, si son ultimatum à la reine porte qu’il quittera définitivement la France le 18 septembre, c’est qu’à pareil jour, un an auparavant, la faculté de médecine de Paris avait eu l'audace de rejeter ses propositions, et quelles propositions ! ajoute-t-il assez plaisamment :
« Sans doute l’époque du 48 septembre , que j'ai indiquée à votre majesté, lui paraîtra extraordinaire; je la supplie de se rappeler que c’est à pareil jour de l’année dernière que fut tenue l’assemblée de la faculté de médecine de Paris , Où furent rejetées mes propositions, et quelles propositions ! votre majesté les connaît.
» Je suis de votre majesté, ete., » MESMER. »
Paris, le 49 mars 1781,
La reine, à qui Mesmer avait eu l’impudeur de s'adresser dans les termes qu’on vient de voir, la reine ayant pensé sans doute que quatre ou cinq cent mille francs de plus où moins sont quelque chose, même donnés à ce propos qu’entendait Mesmer, c’est-à-dire donnés à lui-même, le sycophante aurait dû se contenter de l’argent des souscripteurs, et quitter la France, où son ultimatum ne lui permettait plus de rester après le 18 septembre; époque de rigueur. Toutefois, ce n’est qu’un peu plus tard qu’il se mit de nouveau , comme il le disait fort bien, à la recherche d’un gouvernement assez bien avisé pour ne pas laisser introduire légèrement sa découverte. Il est probable qu’il ne trouva pas ce gouvernement en Angleterre; car on ne dit pas qu'au delà de la Manche il ait trouvé un accueil moins léger que parmi nous.
Quoi qu’il en soit, ce n’est que trois ans après que le gouvernement français, importuné par les partisans du magnétisme, se décida à prendre l'initiative et à soumettre enfin cette prétendue découverte aux lumières de l’académie royale des sciences et de la société royale de médecine.
Bailly, le premier, au nom d’une commission composée de Lavoisier, Franklin, le Roy, Sailin, Majault, Guillotin, de Bory et d’Arcet, fit son rapport à l'académie royale des sciences le 44 août 1784. Ce mémorable rapport était concu en ces termes :
RAPPORT