SÉ
Rap-
Mais les doutes vont commencer, et dès lors cette longue série d'épreuves que nous aurons désormais à exposer. Au temps des premières expériences de Puységur, on aurait, ou ajouté foi au dire de la demoiselle, ou mis le tout sur le compte de l’imagination ; en effet le boyau ombilical de Puységur vaut les petits boutons, la poche de sang et le fil qui fait battre le cœur; mais, je le répète, dans notre sénération incrédule et railleuse, on substitue aux observations des épreuves; et cela parce qu’on ne croit pas, parce qu'on soupçonne partout des supercheries ; donc, dans le cas présent, on voulut passer aux épreuves ; et d’abord, pour s'assurer de la réalité du prétendu somnambulisme, on prit le parti d'enfermer le magnétiseur, M. Dupolet, dans un cabinet noir, pour y faire ses passes : le prétendu sommeil eut lieu. Bertrand fit observer que la malade, amenée dans le lieu où elle avait coutume d’être endormie chaque matin, entourée des mêmes personnes, à la même heure, assise sur le même siége où elle devait supposer qu’on ne l’avait placée que pour la soumettre à une expérience, pourrait fort bien s'endormir sans qu’on pût légitimement rien en conclure en faveur de l’agent magnétique.
On voulut alors instituer autrement l'expérience : Bertrand propose de diriger l’action prétendue magnétique sur la malade, non-seulement à son insu, mais encore à une heure où elle ne devait pas naturellement s'attendre qu’on chercherait à agir sur elle; de s’introduire, par exemple, le soir dans la salle, à l'heure où tout le monde était couché, pour la magnétiser de loin et surtout à son insu. Adopté. Mais d’abord, M. Husson arrivant ainsi inopinément dans la salle, à sept heures du soir, événement inoui dans les habitudes d’un chef de service aussi exact, aussi ponctuel ; M. Husson ne se cache pas, il va droit au lit de la demoiselle, et, pour la dérouter (comme si dérouter une somnambule était chose facile!), il s’adresse à sa voisine, et lui dit : « C’est pour vous que je suis venu ce soir; vous m'aviez inquiété ce matin; Mais je vous {rouve Mieux, tranquillisez-vous , cela ira bien. » C'était la somnambule qui devait se dire à elle-même cela ira bien, car la voilà prévenue. Mais ce n’est pas tout : on place fort adroitement encore le magnétiseur à un lit d'intervalle de son sujet; une lampe, dit Bertrand, éclairait la salle, et se trouvait placée derrière ledit
magnétiseur, en sorte qu'il pouvait se dessiner comme une ombre chinoise; et M. Husson, à peu de distance aussi, avait les yeux fixés sur elle; ne voilà-t-il pas une expérience bien instituée ?
Aussi, qu’arrive-t-il? c’est que la demoiselle, une fois tous ces préparatifs terminés, dit à haute voix, pour l'édification des expérimentateurs : « C’est étonnant, comme j'ai mal aux yeux! je tombe de sommeil ; » et la voilà endormie ; mais dort-elle ? On lui tire les cheveux, on la pince, rien ; donc, expérience concluante,
Bertrand lui-même a fait voir la nullité de ces faits; ce qui n'a pas empêché de rediger un procès-verbal bien circonstaneié, et de le faire signer par vingt-neuf médecins.
Quoi qu'il en soit, les choses étaient en bon train pour la guérison de Ia D'e Samson, lorsque le conseil général des hôpitaux, Sur la proposition de M. le duc de Liancourt, fit savoir que les malades des hôpitaux, ne devant pas être considérés comme des sujets à expérimentation, défense était faite d’achever une Si belle cure; l'interruption de ces expériences, dit M. Foissac (op. cit., 279), devait avoir un funeste résultat pour la santé de la demoiselle ; « en peu de temps, le mieux, acquis avec tant de peine, disparut, et cette fille... s’abandonnaïit aux larmes (sic); mais un interne, M. Robouam, recommença à magnétiser M!° Samson, et elle put sortir de l’Hôtel-Dieu le 20 janvier 1821, dans un état assez satisfaisant. »
Malgré la défense faite par le conseil aux médecins des hôpitaux de suspendre l'exercice ordinaire de la médecine pour les manœuvres magnétiques, d’autres expériences furent faites dans ces établissements; ces expériences sont aussi concluantes que celle qui vient d’être exposée. Peut-être devrions -nous nous abstenir de les faire connaître ici, puisqu'elles n’ont pas eu lieu en présence de commissions académiques ; mais, comme le nom d’un homme éclairé, ravi trop tôt à la science, Sy trouve mêlé, nous devons quelques renseignements sur les faits au moyen desquels on avait surpris sa bonne foi. Nous voulons parler de Georget et de la fameuse Pétronille.
Au rapport de Georget, Pétronille était devenue épileptique à la suite d’une frayeur qu’elle avait éprouvée en tombant dans le canal de POurcq.
Cette fille était donc à la Salpêtrière, soumise aux moyens de traitement ordinaire, mais, comme somnambule, elle avait une lucidité, une intelligence qui depuis en a fait presque une célébrité en matière de magnétisme. Jugez de sa singularité, et en même temps de son courage : on voulait savoir d’elle quel était le meilleur moyen de la guérir; depuis que la demoiselle Samson avait si judicieusement indiqué son propre traitement, c'était la première question à faire à toute somnambule malade ; mais Pétronille, au lieu de demander pour elle des loochs et des adoucissants, elle demande à Georget qu’on la jette dans l’eau pendant qu’elle aurait ses règles! On ne s'arrête pas à ce qu’il y avait de bizarre dans cette prescription ; quand une somnambule parle, il faut obéir; notezqu’elle indique en même temps aux deux médecins qui devaient aider Georget, à MM. Londe et Mitivié, ce qu’ils auraientalors à faire età dire. Voyons maintenant Comment on s’y est pris pour exécuter son ordonnance.
L'histoire est racontée si naïvement, que nous n’aurons que peu de commentaires à ajouter.
« Quelques moments ayant cette opération (l'action de la jeter à l’eau), on la mit en somnambulisme, et, quand tout fut préparé, elle se fit réveiller à moitié seulement (nous ne connaissions pas encore ce demi-sommeil), afin qu’elle pût entendre parler et voir l’eau (ces deux motifs sont très curieux! elle avait besoin d'entendre, et besoin de voir l’eau, et pour cela il lui fallait une moitié de sommeil!). M. Londe dit alors comme elle le lui avait recommandé : Allons, messieurs, il faut la jeter à l’eau (il paraît que c’étaient les mots sacramentels ; ils sont simples, mais énergiques : Il faut la jeter à l’eau! Pétronille
allait droit au fait, etne demandait pas de façons). Sur-le-champ:
ils la saisirent, malgré sa résistance (Pétroniile n’oublie pas qu’elle est femme, et qu’il faut encore montrer de la résistance, même lorsqu'on veut lui donner ce qu’elle demande : un plongeon bien complet), et la plongèrent dans un bain d’eau froide. Ils lui tinrent la tête sous l’eau, et ne la retirèrent que lorsque le temps qu’elle avait fixé fut écoulé (dites après cela si le Conseil des hôpitaux n’avait pas eu grand tort de défendre des expériences aussi curieuses). »
Mais ce n’est pas tout; les prescriptions de Pétronille n’avaient pas été ponctuellement suivies; Pétronille avait dit que
DU MAGNÉTISME ANIMAL, 263 c'était dans le canal de l’Oureq qu’il fallait la plonger, puisque C'était dans ce même canal qu’elle était tombée et qu’elle avait contracté sa maladie : similia similibus ; telle devait être en effet la fin de l’histoire. « C'était dans le canal de l'Ourcq que Pétronille avait d’abord demandé à être jetée; mais il avait fallu renoncer à Ce projet, à cause de la difficulté de le mettre à exé- Cution, » et nous n’avons pas de peine à le croire.
Quoi qu’il en soit, on voit que Pétronille ne reculait pas devant les moyens acerbes; c’est en frappant ainsi de grands Coups qu’elle paraît avoir surpris la bonne foi de Georget : il est bien fâcheux que ce médecin, déjà connu par de bons travaux, ait été enlevé par une mort prématurée ; comme le temps a dévoilé depuis les ruses et les fourberies de cette femme, Georget aurait reconnu combien il faut se défier du témoignage de ces créatures. «
Il y a en outre quelque chose de plus grave : Georget n’est plus là pour démentir les propos qu’on lui à prêtés depuis sur l'importance des faits de cette nature. Or, s’il fallait en croire un magnétiseur, M. Foissac, Georget, dans une dernière entrevue, lui aurait tenu ce discours : «Jecrois qu’il ne peut exister de médecine parfaite que celle des somnambules en ce qui les con. cerne, et qu’il est possible d'utiliser pour les autres leur admirable instinct. Dans une fluxion de poitrine, tout médecin sait que la saignée est nécessaire ; mais il ignore le moment précis de l’opération, à quelle veine elle doit être faite, la quantité de sang qu’il faut tirer, rien n’est indifférent, etc. » Nous le disons ici avec un vif sentiment de peine et de regrets pour la mémoire de Georget, lui faire tenir un semblable discours , c’est faire payer bien durement un moment d'erreur, Comment, Georget aurait dit qu’on ne sait quelle veine il faut ouvrir dans la pneumonie ! quelle quantité de sang il faut tirer ! qu'on ne sait quand il faut saigner ! et il aurait ajouté que les médecins doivent apprendre cela des somnambules ! Non, non, cela n’est pas, nous ne pouvons croire qu’à ses derniers moments Georget ait fait un prospectus en faveur de ceux qui exercent la médecine au moyen des somnambules (1).
(1) M, Londe n’en est plus aujourd’hui à se demander s'il y a eu ou non supercherie de la part de Pétronille et de Braguetie ; des épreuves faites peu de
Mais quitions cet incident pénible, honteux pour ia médecine, injurieux pour la mémoire d’un homme de bien, et disons qu’il est un-autre médecin, un professeur distingué, qui, fui aussi, avait fait quelques expériences à la Salpêtrière et à la même époque ; mais, comme il est plus qu'un autre jaloux de la dignité de son art, il eut soin d’éviter tout contact avec les magnétiseurs , nous voulons parler du professeur Rostan, livré au haut enseignement, praticien consommé, habile surtout dans Part du diagnostic; il ne peut avoir rien de commun avec la tourbe ignorante des magnétiseurs; aussi aucun d’eux ne vient s'appuyer Sur des conversations, sur des aveux qu’il aurail faits relativement à la prééminence du talent des somnambules en fait de médecine pratique.
Maintenant, et avant de terminer ce qui est relatif aux expériences faites à la Salpêtrière, ajoutons un dernier mot sur Pétronille et sur sa compagne inséparable en somnambulisme, sur la fille Manoury; nous disons inséparables, humainement parlant, car depuis la mort les a séparées, on va voir comment.
Le temps finit par tout découvrir : M. Amédée Dechambre, alors interne à la Salpêtrière , a consigné, le 42 septembre 1835, des faits extrêmement curieux sur ces deux créatures, dans le feuilleton de ia Gazette médicaie de Paris. M. Dechambre voulait se livrer à quelques recherches pour constater la réalité du magnétisme.Dans mes recherches, dit-il, j'ai eu la main heureuse, car je suis tombé tout d’abord sur une ancienne connaissance du maiheureux Georget (mais laissons parler M. Dechambre). «Si Georget vivait encore, il se rappellerait sans peine deux jeunes filles : l’une était la pauvre Pétronille, fille de beaucoup d'esprit, qui voyait admirablement l'heure par la nuque, et qui, après avoir illustré de son nom l’histoire du somnambulisme , est allée mourir inglorieusement dans je ne sais quel hôpital de Paris ; l’autre, son amie, s'appelait Manoury, dite Braguette ; depuis elle fut mariée à un homme qui n'avait pas peur des
temps après la scène du plongeon, lui avaient donné la certitude que ces créatures avaient complétement trompé Georget ; nous devons ajouter que Georget lui-même avait su aussi à quoi s’en tenir sur ces deux filles prétendues
somnambules. Ces renseignements nous ont été communiqués tout récemment par M, Londe lui-même.
DU MAGNÉTISME ANIMAL, 9265 sorcières, et S'appelle aujourd'hui veuve Brouillard : celle-là était entre les mains de Georget et de plusieurs autres médecins ; elle avait alors quelque trente ans, une intelligence bornée, assez de fraicheur, de l’enjouement; elle était atteinte d’un dévoiement chronique et de fréquentes attaques d’épilepsie. |
» Quant à l'identité de la personne, poursuit M. Dechambre, j'invoque les souvenirs de M. Esquirol, et surtout de M. Mitivié, qui l’a parfaitement reconnue cette année. »
C'est ainsi que M. Dechambre s’est trouvé inopinément en face d’une célébrité magnétique, d’une ancienne sommité, pour nous Servir d’une expression du jour : alors l'envie vint à M. Dechambre et à ses collègues de renouveler quelques expériences sur ce Sujet émérite; notez, comme le dit fort bien M. Dechambre, qu’il y avait toujours chezelle affaiblissement de la constitution et prédominance du système nerveux, C'est-à-dire les conditions requises pour faireune bonne Somnambule; la veuve Brouillard avait conservé ses précieuses qualités, sauf de l’enjouement en moins et de l’âge en plus.
Disons encore que la veuve Brouillard, se rappelant ses anciennes prouesses, ne demandait pas mieux que de se faire magnétiser de nouveau; elle qui avait passé par les mains des grands magnétiseurs, ne se proposait rien moins que d’en remontrer à ces jeunes gens, assez osés pour jouter avec elle.
Donc la veuve Brouillard, enchantée de retrouver des souvenirs de jeunesse, se soumet aux passes de MM. Dechambre, Diday, Debrou, etc.; presque aussitôt ses yeux se ferment, elle clignote les paupières, avale coup sur coup sa salive, et, au bout de deux minutes, la voici endormie. Gertes, dit M. Dechambre, voilà qui était tout à fait classique; jamais sommeil de somnambule ne fut plus régulier que celui-là. Cependant On veut faire la contre-épreuve ; on arrange une scène en conséquence, et la conséquence en est que la bonne dame se donnait des airs somnambuliques chaque fois, dit M. Dechambre, qu’elle supposait, à tort ou à raison, que tel était le désir de son magnétiseur.
Mêmes déceptions pour le prétendu rapport magnétique et pour les paralysies produites à volonté ; elle tombe dans tous les piéges. Autre exemple : « M Brouillard, reprend M. De-
chambre, ne pouvait manquer d’avoir une transposition du sens de la vue, c’est bien le moins qu’on puisse exiger d’une somnambule tant soit peu habile : elle et Pétronille faisaient la paire; celle-ci voyait par la nuque, M°° Brouillard par le front.
» Un soir donc qu’elle était endormie magnétiquement, poursuit M. Dechambre, nous lui appliquâmes tout bonnement une montre sur le front ; or M"° Brouillard fit, à part soi, ce petit syllogisme : J'ai été endormie à six beures ; or il y a environ une demi-heure, donc il doit être environ six heures et demie; telle fut en effet sa réponse; la montre marquait six heures vingt-cinq minutes, heureusement elle allait bien.
» Nous recommençâmes l’expérience d’une autre manière : l'aiguille fut dérangée, et la montre appliquée comme précédemment. Il lui était bien naturel de s'attendre à quelque supercherie... nouveau petit raisonnement, dont voici probablement la substance : on craindrait de gâter sa montre en faisant rebrousser l'aiguille, il est probable qu’on l’a avancée. Eh! bien, quelle heure est-il? — Sept heures. — Non. — Sept heures et demie. — Non. — Sept heures vingt-cinq minutes. — Non. — Cela me fatigue trop, je ne pourrai ce soir, et elle ôte la montre, il était cinq heures et demie.
» Dans tous les autres cas où nous n’avons pas cherché ainsi à la tromper, sauf celui où elle pouvait calculer l'heure, comme nous l’avons dit, l'aiguille n’étant pas dérangée, dans tous les autres cas elle n’a jamais deviné juste, même approximativement. » |
M. Dechambre, avant de quitter ce chapitre, tient,etavec raison, à signaler une des ruses familières aux somnambules.«Chaque fois que la montre était posée sur le front de M°° Brouillard, elle n’oubliait jamais ces phrases banales notées avec tant de soin par tous les expérimentateurs, comme avant-coureurs de l'esprit sacré chez les sibylles, ces : je ne pourrai jamais. si... NON... j'y suis... je N'y suis pas. et cent autres malices de ce genre. Mais pendant ce temps-là il fallait voir la montre s’élever, s’abaisser, se promener sur le front : et de à à la hau-
teur de l’œil il y a si près !
» Enfin, dit en terminant M. Dechambre, il était difficile qu’à une femme maniée par tant de médecins, et qui se frotte depuis si longtemps aux murs d’un hospice, il ne soit pas resté
quelque vernis scientifique; vous ne serez donc pas étonnés si M°° Brouillard se traite elle-même et donne des consultations.
» Pour ce qui la regarde, elle voit quelque chose de rouge et de gros dans son bas-ventre; elle s’est ordonné , en quelques mois de l’année 1821 ou 22, plus de cinquante saignées, qui toutes ont été pratiquées , des sétons, et même un assez bon nombre de moxas. Toutes ces ordonnances sont autant de pièces de conviction dont on a fait grand bruit pour la justification du somnambulisme, Comment » A-t-0on dit, une femme peut-elle endurer qu’on lui brûle la peau , etc. ? Il en est plus d’une qui se feraient beaucoup de mal par caprice, pour faire dire : C’est dommage... J'en vis prendre tout juste assez de poison pour se rendre intéressantes, et en rire le lendemain. »
M. Dechambre ne va pas trop loin ; nous pourrions citer des exemples semblables. Dans une salle de l'Hôtel - Dieu qui n'existe plus aujourd’hui, l’ancienne salle du Rosaire , l’un de nous en à vu une qui avait pris dix-huit grains d’émétique, et qui le lendemain racontait la chose en riant. Mais la liste en serait trop longue ; dans la suite de ce travail > Nous verrons de pauvres somnambules qui ne se sont pas plus ménagées; pour le moment, nous avons voulu prouver qu’il suffit d’user de quelques précautions pour déjouer les ruses des'meilleures somnambules. En voici une, la compagne, l’égale de Pétronille ; elle avait fait la gloire de plusieurs magnétiseurs ; Sa réputation jusque-là n’avait pas souffert la plus petite atteinte; eh bien ! une fois tombée entre les mains de quelques jeunes gens malicieux, défiants, et pour Île moins aussi rusés qu'elle, elle donne dans tous les piéges qu’on lui tend; elle qui avait déjà passé par les grandes épreuves, vétéran de somnambulisme, forte de son expérience, experte dans la tactique, la “voilà qui vient se perdre à jamais !
Nous avons rapporté avec quelques détails ces observations pour montrer quelle avait été l’origine, le point de départ de la conviction et de M. Husson et de Georget; on jugera s’il y avait 1à des motifs suffisants pour amener une foi complète dans la prétendue doctrine du magnétisme animal. Bertrand avait été plus difficile, plus défiant; il ne dit pas à la vé-
rité dans son livre, comme le fait M. Foissac, que M. Husson aliait trop vite en fait de magnétisme, qu’il était dans l'erreur, mais il avait fait des objections sérieuses à ce médecin sur l'incroyable laisser aller de ses expériences ; il lui avait démontré qu'il ne prenait pas les précautions convenables, et l’avait ainsi Obligé à modifier ces mêmes expériences; il est vrai que celles-ci avaient encore réussi; mais nousavons vu, et Bertrand Pavaitencore faitremarquer, que la prétenduesomnambule n’avait pas été véritablement déroutée; objet d’une attention continuelle, d'expériencesnombreuses, quand elleavait vu M. Husson revenir Contre sa Coutume à sept heures du soir, elle s'était bien doutée qu’on allait de nouveau s'occuper d’elle; c’est Bertrand qui fait ces objections, et on nesuspectera pas sa bonne foi.
Maintenant est-ce à dire que Bertrand ne croyait pas au magnétisme animal ? Il y croyait, mais dans certaines limites, ou plutôt il avait une théorie par devers lui; c'était un dissident; aussi se disait-il, dans une position assez singulière, et telle qu'aux yeux des magnétiseurs ii devait passer pour une espèce d'hérétique , cent fois plus inexcusable que l’incrédule le plus déterminé (op. cit., préface 1).
Mais puisque nous avons donné plus haut et l'observation de la demoiselle Samson qui a fait de M. Husson un véritable croyant, et celle de Pétronille qui avait séduit Georget, il convient ici de dire quelques mots de l'observation qui a fait de Bertrand un croyant modifié.
Bertrand affirme qu’il ne croyait d’abord à rien en fait de magnétisme, qu’il était aussi savant et aussi sûr de son fait que le peuvent être les incrédules (op., cit. 1); mais d’abord les incrédules ne se disent pas plus savants que d’autres, ils peuvent même ne pas se croire savants du tout; par cela qu’on est incrédule, on ne se donne pas pour savant, seulement on croit que les savants sont plus aptes à juger des faits physiologiques que les gens du monde.
Quoi qu’il ensoit, Bertrand était dans ces dispositions quand il fit la connaissance d’un magnétiseur exalté, grand convertisseur, Comme ils le sont tous, et pour qui magnétiser était un vrai besoin (sic).
Une dame de beaucoup d’esprit, non moins zélée pour le magnétisme, invite Bertrand à voir une somnambule ; l’incrédule
DU MAGNÉTISME ANIMAL, 269 Bertrand accepte ; il trouva une petite femme d'une quarantaine d'années, assise dans un fauteuil, Ia tête appuyée sur son lit, les yeux fermés et ayant Pair de dormir. Au bout d’une demi-heure, la somnambule est réveillée, parait surprise de voir Bertrand, et répond d’un air naturel aux questions qu’il lui fait.
Cette petite scène donne à penser (sic) à Bertrand, il est ébranlé, lui jusque-là si ferme dans son incrédulité ; ses mo- Lifs sont curieux, Est-ce que c’eût été pour le tromper que ces deux dames se seraient condamnées à une comédie insignifiante ? cela n’est nullement présumable; donc, dit Bertand, il fallut bon gré mal gré que je me décidasse à admettre que les procédés du magnétisme produisent un sommeil assez singulier.
Toutefois Bertrand, après une expérience aussi décisive, résolut d'aller plus loin, et une autre occasion ne tarda pas à se présenter.
Déjà il était convert, car il dit que cette seconde expérience fut faite par sa convertisseuse (loc. cit., v); en vérité, Bertrand s'était cru bien à tort incrédule et opiniâtre, puisqu'il avait fallu si peu de chose pour le convertir ! Mais pPoursuivons, sa convertisseuse donc administre ses passes à une jeune fille . hystérique en sa présence; c'était un traitement ; AU Ving(unième jour, Bertrand prend la place de la convertisseuse, inquiet de ce qu'il allait produire ; il réussit au delà de ses espérances ! la malade s'endort, Bertrand lui parle, elle répond ; et Bertrand s’écrie dans son livre entre deux alinéa : J'ai [ait une somnambule! comme Archimède s’écriait dans les rues de Syracuse : Je l’aitrouvé! Que lui dit alorssasomnambule, sa créature, sa chose? car enfin elleétait sienne, il venait de la faire de toutes pièces; nouveau Pygmalion, il la contemplait avec une joie anxieuse, avec amour : elle lui dit prosaiquement que les médecins l'avaient tuée à force de mauvais remèdes ; ce début n’était pas mal ; elle ajouta que si on l'avait magnétisée dès le commencement de sa maladie, il y aurait longtemps qu'elle ser ait quérie.
C’est aux incrédules que Bertrand raconte tout cela; tout à l'heure les croyants auront leur tour.
Bertrand en effet, faisant tout d'abord sa profession de foi, se croit en butte aux reproches des uns et des autres; donc il se
croit obligé de résister à cette double attaque; nous venons de voir Comment il a cru s’en tirer avec les incrédules ; il leur dit: Et moi aussi j'ai été incrédule et aussi savant que vous; mais deux faits m'ont converti, ou plutôt c’est une convertisseuse qui m'a ouvert les yeux avec deux faits; le premier fait est une petite dame de quarante ans, qui m'a paru s'être endormie sous les passes de ma convertisseuse ; or il m’a suffi de voir cela pour ajouter foi au somnambulisme magnétique. Le second fait était unejeune fille hystérique ; elle a paru s'endormir sous mes propres passes, elle a répondu à mes questions, elle m’a dit que les médecins ne lui avaient fait que du mal, et que mes passes lui feraient du bien: or ceci m’a suffi pour croire que, dans le sommeil magnétique et par le fait de ce sommeil, une jeune fille ignorante en sait tout à coup plus que les médecins qui ont passé toute leur vie àétudierles maladies. Voilà comment il se fait que, moi Bertrand, j'ai fini, à l’aide de ces deux faits, par reconnaître la complète inutilité de toutes les études médicales et par devenir magnétiseur. Tel est le genre d’argu- - ment que Bertrand a employé pour répondre aux incrédules ; il y avait là en effet de quoi leur fermer la bouche : quand on a vu une femme de quarante ans qui paraît dormir, et une jeune fille qui en paraissant dormir se plaint des médecins, il n’y à pas moyen de résister; c’est l'évidence même, c’est la lumière; donc voilà tous les incrédules battus. |
Aussi Bertrand s'est-il dispensé d’en dire davantage à ces mêmes incrédules. « Je ne pousserai pas plus loin, dit-il, le récit du traitement de ma jeune hystérique; ce que je viens de dire suffit pour montrer dans quelle disposition j’ai abordé l’examen des phénomènes du magnétisme animal (loc. cit., vr.=xtt).»
Mais ce n’est 1à que la première partie de son argumentation, € À. Votre tour maintenant, messieurs les magnétiseurs, ajoute Bertrand.»
Nous venons de voir que Bertrand croit avoir fermé la bouche aux incrédules avec deux faits ; pour ce qui est des croyants, il Va tout simplementleur dire quels sontles points sur lesquels il esten dissidence avec eux, ou plutôt quelles sont les limites de sa croyance, Car C’est un véritable protestant en fait de magnétisme. D'abord il ne croit pas que les somnambules puissent voir sous l’apparence d'une belle couleur bleue (loc. cit. x), le
DU MAGNÉTISME ANIMAL, 274 fluide magnétique sorti des doigts de leurs magnétiseurs. Si on croyait Cela, dit Bertrand, il faudrait croire l'influence du diable sur les possédés, du Saint-Esprit sur les trembleurs, etc. {ne croit pas non plus que les somnambules puissent trouver à l’eau magnétisée un gout particulier ; si on croyait cela, dit-il, alors il faudrait admettre que les convulsionnaires de Saint- Médard trouvaient un goût particulier à l’eau du puits creusé près du tombeau du diacre Pâris.
Bertrand ne croit pas non plus aux talismans magnétiqnes, aux bagues, aux petits papiers, aux arbres magnétisés; il regarde Comme une chimère (xxx) l'influence directe de la volonté du magnétiseursur le magnétisé; ilnie les effets de cette volonté même quand il y a contact des individus, et à plus forte raison à distance; et ici il applaudit à cette pensée si spirituelle du critique Hoffmann, qui disait que ceux qui s’acharnent contre le magnétisme tel que l’entendait de Puységur ont bien Lort, car s’il n’est pas vrai, il est au moins bien plaisant,
Nous venons de dire que Bertrand était en fait de magnÉ=— tisme un véritable protestant; nous ajouterons que c'était presque un puritain ; pour lui, les vrais magnétiseurs, les purs magnétiseurs, sont des esprits superstitieux, il ne faut pas songer à les réfuter sérieusement. « En vérité, dit-il après avoir parlé de toutes leurs croyances, j'ai presque honte des détails dans lesquels je suis obligé d’entrer pour réfuter de pareilles suppositions, et voilà pourtant ce que des hommes instruits ne craignaient pas d'admettre (xvur)! » Il crierait volontiers aux abominations de la prostituée de Babylone! Et ce même Bertrand, homme instruit, ne craint pas d'admettre (pour nous servir de ses expressions), comme chose frès-commune, que des femmes somnambules peuvent prédire à heure fixe et l’apparition des règles (sic) (du Somnamb. artif. 420), et des paralysies partielles, etc. « Une somnambule, dit-il (421), m'a annoncé plus de quinze jours d'avance un délire de quarante-deux heures, qui eut lieu comme elle lavait prédit!» Et ce même Bertrand, homme instruit, ne craint pas d’admettre la vision sans le secours des yeux; il prétend citer des preuves, et il ajoute : « Permis à qui le voudra de m’accuser de sotte crédulité, de faiblesse d'esprit et d’ineptie (456). » Nous ne vous accuserons pas, Bertrand, mais nous vous dirons : Vous
n'avez pas le droit de vous joindre à Hoffmann pour railler de Puységur;, vous r’avez pas le droit, vous, d’accuser de sotte crédulité ceux qui croyaient à l'influence de la volonté, ceux qui croyaient à l’eau magnétisée, aux papiers, aux talismans, aux bagues et aux arbres magnétisés; vous aviez honte, disiez-vous, d'entrer dans ces détails pour les réfuter sérieusement; mais nous ne devrions-nous pas aussi avoir honte d'entrer dans tous vos détails de prévision et de vision sans le secours des yeux pour les réfuter sérieusement ?
Mais en voilà assez surles croyances de Bertrand ; ce que nous avons dit suffira pour en faire sentir l’inanité ; nous avons montré comment il s'était fait magnétiseur; nous avons dit jusqu'où allait sa conviction ; qu'importe qu’il ait donné d’autres noms à des faits semblables; c’était, si l’on veut, un dissident, un chef de secte en matière de magnétisme ; sa raison ne pouvait se résoudre à admettre certains dogmes du magnétisme, sous le prétexte qu’ils étaient absurdes, et en même temps sa raison ne Craignait pas d'admettre d’autres dogmes pour lesquels il fallait une foi non moins robuste.