‹ Histoire académique du magnétisme animalChapitre 28 sur 107 · INTRODUCTION. XLVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XLVII

d'un tel homme, d'un savant! L'auteur se déshonorait en employant ainsi son temps et ses talents, écrivant des feuilles, non des livres, et tournant tout en raillerie au lieu de raisonner gravement. C'était le reproche qu'on lui faisait, poursuit cet autre maître en l'art de penser; vieille et coutumière querelle de qui n'a pas pour soi les rieurs. » (Courier, t. i, p. 447.) Ainsi diront peut-être de nous quelques-uns : que tout devrait être sérieux en un travail académique ! que nos remarques critiques deviennent petits pamphlets, imhibées d'ironie et de causticité! Vieille et coutumière querelle, dirons-nous aussi, de qui n'a pour soi ni la vérité ni la raison.

Paris, ce 10 mai 1841.

MESMER A VIENNE ET A PARIS. — SES PREMIERES RELATIONS AVEC LES SOCIÉTÉS SAVANTES.

Maintenait que nous avons en quelque sorte préparé le terrain, en élaguant tout d'abord ce qui est étranger à l'histoire du magnétisme animal proprement dit , il nous sera permis de suivre comme ligne invariable, dans ce précis historique, non plus ainsi qu'on l'a fait trop longtemps , la voie des anecdotes mystérieuses, des récits acceptés de confiance, mais bien celle des actes revêtus de quelque authenticité, des expériences administrées comme autant de preuves, par les partisans de cette prétendue doctrine, aux hommes compétents, c'est-àdire aux membres des diverses commissions académiques.

Commençons par exposer , pour l'édification des lecteurs , quelques détails biographiques relatifs à Mesmer, regardé par ses adeptes comme le Messie, comme le fondateur du magnétisme animal.

Mesmer , né à Mesburg dans le grand-duché de Bade, suivant quelques-uns, à Vienne suivant d'autres, ou enfin à Wéiler, près de Stein, sur les bords du Rhin , commença sa carrière médicale par soutenir une thèse inaugurale ayant pour titre : De l'Influence des astres , des planètes sur la guérison des maladies ; un professeur de magnétisme à l'Athénée prétend qu'il offrit au monde savant cette dissertation.

Le monde savant , en 1766, .parut s'en occuper fort peu.

Gassner avait depuis longtemps cessé d'agiter l'Allemagne, Mesmer y vécut dans l'obscurité; deux faits tout au plus attirèrent un moment l'attention sur sa personne : sa contestation

avec le père Hell, et une aventure scandaleuse qui finit par le l'aire chasser de Vienne.

Le père Hell, professeur d'astronomie, avait trouvé le moyen de disposer des plaques aimantées de manière à augmenter considérablement leur intensité ; Mesmer, en ayant eu connaissance, prétend faire rentrer cette propriété dans sa théorie d'un fluide universel, théorie sur laquelle il n'avait encore que des idées peu arrêtées; il lui semble qu'il pourra user de ces plaques pour établir des courants dans le corps humain. Il se mit donc à expérimenter , et bientôt, dit-on, il obtint les résultats les plus satisfaisants. Le père Hell ne voyait dans ces prétendus succès que des effets purement physiques dus à la construction de ses plaques; Mesmer y voyait ou disait y voir des merveilles confirmatives de sa théorie, et cette théorie, il commence à la formuler delà manière suivante :

L'univers entier est plongé dans un vaste océan de fluide ; ce lïuide en pénètre toutes les parties, et il est l'agent de tous les phénomènes de la nature. C'était là le fait théorique, vieille conception, antique rêverie réchauffée par Mesmer; le fait d'application, le fait pratique , c'est celui-ci : il est donné à quelques êtres privilégiés d'agir sur d'autres au moyen de ce fluide, d'exciter dans leurs corps des flux et des reflux , une marée artificielle.

Toutefois , avant d'en venir aux sons de l'harmonica , aux attouchements des baguettes et aux manipulations, on voit que Mesmer avait jugé les effets de l'aimant comme tout à fait propres à exciter ces prétendues marées; et il s'indignait des réclamations du père Hell. De là une vive contestation entre le physicien et le thaumaturge.

Le second événement eut des suites plus graves pour Mesmer ; il avait recueilli chez lui une jeune fille aveugle, mademoiselle Paradis. Jugée incurable par Sloërck et Wenael, Mesmer avait entrepris sa guérison ; elle était en fort bonne voie , quand le père furieux, de concert avec la mère , réclame sa fille ; la tille résiste ; Mesmer soutient qu'elle n'est pas en état d'être transportée , il la garde encore un mois, et il afiirnie que , dans la première quinzaine, il eut le bonheur de perfectionner l'usage de ses yeux (sic).

Mesmer se plaint d'a\oir été à cette occasion l'objet des ca-

lomnies les plus insensées ; le fait est que le cardinal, archevêque Migazzi, lui fit signifier d'aller ailleurs opérer ses miracles. Du reste, Mesmer donne des explications : d'abord si M. Paradis voulul retirer sa tille, Agée de dix-huit ans, des mains du magnétiseur, c'est qu'il craignait de voir supprimer la pension que lui faisait l'empereur à cause de la cécité de cette jeune malade. Donc il fallait bien vile la retirer, puisque Mesmer allait lui rendre la vue.

Si ensuite elle n'a pas vu parfaitement clair, c'est, dit Mesmer, que ses cruels parents ont donné tous leurs soins pour qu'elle redevint aveugle.

Enfin, pour porter l'évidence dans tous les esprits au sujet de cette cure, Mesmer ajoute qu'il était de notoriété publique qu'avant d'entrer chez lui la demoiselle avait les yeux sàillants et tombant hors de leurs orbites, et qu'il les avait remisa leur place !

Comment conserver dès lors le plus petit doute? Quoi qu'il en soit, Mesmer, pour ce dernier fait, est chassé de Vienne, et, précédé dès lors d'une immense réputation, il se réfugie à Paris en février 1778.

Mais revenons en peu de mots sur sa doctrine, telle qu'il l'avait déjà modifiée avant de quitter Vienne , et sur ses premières relations avec les sociétés savantes. Nous marquerons ainsi d'une' manière bien positive notre point de départ, ou plutôt celui de tous les magnétiseurs, et nous pourrons mieux apprécier toutes les transformations que devra subir cette même doctrine aux différentes époques.

Nous venons de voir qu'il prétendait avoir fait la découverte d'un fluide universel, entourant et pénétrant tous les eorps, effectuant tous les phénomènes; qu'il avait en outre reconnu par sa propre expérience, qu'il peut être donné à l'homme de changer les mouvements de ce fluide , d'en augmenter et d'en diminuer la somme dans d'autres individus.

Par son universalité et par ses effets , ce fluide paraît à Mesmer différent du fluide magnétique minéral , aussi lui donnet-il définitivement le nom de fluide magnétique animal , et dès lors il supprime les armures, les plaques, tes métaux; il se borne à imposer les mains, soutenant qu'il faisait ainsi passer les courants d'une main à l'autre.

Cependant, dans sa lettre à Vazer (Mercure savant d'Altona, 1773), il convient que le fluide magnétique est presque la mêmechose que le fluide électrique; il se propage, de même que celui-ci, par des corps intermédiaires. L'acier n'est pas la seule substance qui y soit propre, dit-il, j'ai rendu magnétique du papier, du pain, de la laine, de la soie, du cuir, des pierres, du verre, l'eau, différents métaux, du bois, des hommes, des chiens, en un mot tout ce que je touchais, au point que ces substances produisaient sur les malades les mêmes effets que l'aimant. J'ai rempli des flacons de matière magnétique de la même façon qu'on le pratique avec le fluide électrique, etc., etc.

Telle était la doctrine de Mesmer. Pour la progager, pour en faire vérifier la réalité, il s'était adressé à la plupart des sociétés savantes de l'Allemagne ; une seule, l'académie de Berlin, après avoir pris connaissance de son mémoire , lui déclara qu'il était dans l'erreur ; nous regrettons de ne pouvoir examiner ce premier travail de Mesmer et les motifs qui ont porté l'académie de Berlin à porter cette première décision des corps savants ; car c'est là particulièrement la tache que nous nous sommes imposée ; mais bientôt les matériaux scientifiques ne nous manqueront plus; toutefois, comme le dit Bertrand (du Magnétisme animal en France , 25), on ne peut imaginer que l'académie de Berlin put se tromper aussi grossièrement sur la découverte soumise à son examen. Les autres sociétés, interprétant le mémoire de la même manière, ne jugèrent seulement pas à propos d'y faire une réponse ; et l'on ne doit pas s'en étonner, ajoute Bertrand, tant la prétention exposée était étrange et dénuée de preuves.

Mesmer, réfugié à Paris en 1778, et logé dans le quartier de la place Vendôme, s'annonce comme auteur d'une grande découverte , celle d'un principe universel , agissant sur tous les corps de la nature, et comme maître d'agir à son gré sur ce même principe, dans l'intérêt des malades. Par complaisance, ainsi que le disent les mémoires du temps, il se met à traiter des malades que la faculté de médecine avait comme de juste déclarés incurables; il n'avait d'abord qu'un seul domestique, une vieille voiture et point de chevaux; mais ses moyens de succès étaient immanquables dans une ville comme

Paris; il était grand musicien, il jouait bien du piano, el louchait à ravir de l'harmonica, instrument tout nouveau alors pour bien des personnes; son air, ses manières, son ton d'assurance, ses expressions germanisées devaient en imposer à la foule. On jouissait chez lui d'une grande liberté, et on avait la cerlituded'y rencontrer des femmes du grand monde. Il suffira, pour donner une idée de son outrecuidance, de citer ce passage d'une lettre qu'il écrivit plus tard au célèbre Franklin: « Jesuis comme vous, monsieur, au nombre de ces hommes qui, parce qu'ils ont fait de grandes choses, disposent de la honte, comme les

hommes puissants disposent de l'autorité Ma découverte

intéresse toutes les nations, et c'est pour toutes les nations que je veux faire et mon histoire et mon apologie. »

Avec cette robuste confiance en sa propre personne, Mesmer devait réussir, et bientôt en effet l'échelle de ses opérations devint toute autre que celle de ses premières tentatives ; le nombre des malades avait tellement augmenté qu'il pouvait à peine y suffire, bien que aidé de son valet et de plusieurs élèves ; c'est alors que fut imaginé le baquet avec tout son appareil ; voici la description qu'en a donné tout récemment un de nos meilleurs écrivains, M.Delrieu : « Dans une grande salle était une cuve en bois de chêne , de quatre à cinq pieds de diamètre, d'un pied de profondeur, fermée par un couvercle en deux pièces et s' enchâssant dans une cuve ou baquet. Au fond se plaçaient des bouteilles en rayons convergents et couchées de manière que le goulot se tournait vers le centre de la cuve. D'autres bouteilles parlaient du centre en sens contraire ou en rayons divergents, toutes remplies d'eau, bouchées et magnétisées. On mettait souvent plusieurs lits de bouteilles ; la machine était alors à haute pression. La cuve renfermait de l'eau qui baignait les bon teilles ; quelquefois on y ajoutait du verre pilé et de la limaille de fer. Il y avait aussi des baquets à sec. Le couvercle était percé de trous pour la sortie de tringles en fer coudées, mobiles, plus ou moins longues, afin de pouvoir être dirigées, appliquées vers différentes régions du corps des malades qui s'approchaient du baquet. D'un anneau du couvercle partait une corde très-longue , dont les patients entouraient leurs membres infirmes sans la nouer. On n'admettait pas du reste les affections pénibles à la vue, telles que les plaies, les loupes

et les difformités. Enfin les malades se rapprochaient pour se toucher par les bras, les mains, les genoux et les pieds. Les plus beaux, les plus jeunes et les plus robustes magnétiseurs tenaient par-dessus le marché une baguette de 1er dont ils touchaient les retardataires et les indociles.

» Comme le baquet, les bouteilles, les tringles et les cordes étaient préparées. Les patients entraient bientôt en crise. Les femmes, toujours les plus impressionnables de toutes les créatures, éprouvaient d'abord des bâillements, des pandieulations; leurs yeux se fermaient, leurs jambes ne les soutenaient plus, elles étaient men.icées de suffocation. En vain les sons de l'harmonica, les roucoulements du piano et des chœurs de voix se faisaient entendre : ces secours paraissaient accroître les convulsions des malades. Des éclats de rire sardonique , des gémissements douloureux , des torrents de pleurs éclataient de toutes parts. Les corps se renversaient en des mouvements tétaniques; la respiration devenait râleuse, tous les symptômes les plus effrayants se manifestaient. A ce moment, les acteurs d'une scène si étrange couraient les uns au-devant les autres, éperdus, délirants; ils se félicitaient, s'embrassaient avec joie ou se repoussaient avec horreur. On emportait les plus fous dans la salle des crises.

» Cette pièce , matelassée , présentait un nouveau spectacle. On y délaçait les femmes, qui battaient de leurs tètes les murailles ouatées ou se roulaient sur un parquet en coussins avec des serrements à la gorge. Au milieu de cette foule palpitante , Mesmer se promenait en habit lilas , étendant sur les moins souffrantes une baguette magique , s'arrôtant devant les plus agitées, enfonçant ses regards dans leurs yeux, tenant leurs mains appliquées dans les siennes, avec les quatre pouces et les doigts majeurs en correspondance immédiate , pour se mettre en rapport, tantôt opérant par un mouvement à distance avec les mains ouvertes et les doigts écartés, à grand courant, tantôt croisant et décroisant les bras avec une rapidité extraordinaire pour les passes en définitive (1).

(1) Il existait chez Mesmer quatre baquets dont l'un pour les pauvres ne produisait rien, mais dont les trois autres, suivant les rapports du temps, produisirent longtemps, l'un dans l'autre, plus de trois cents louis par mois. Il y avait là-dessus à déduire le loyer des meuMcs, de tous les ornements du

» Il manquait pourtant aux représentations de la place Vendôme un élément : c'est le somnambulisme. C'est ce que le marquis de Puységur, disciple de Mesmer, devait inventer un peu plus tard.

» Lorsque les réunions de la place Vendôme eurent enfin une célébrité incontestable , Mesmer publia une sorte d'almanach magnétique, contenant la liste des cent premiers membres fondateurs de la Société de l'harmonie , depuis le 1er octobre 1783 jusqu'au 5 avril 1784. En quelques jours cet almanach fut répandu scandaleusement dans toute l'Europe. Il y avait un grand maitre et des chefs d'ordre, absolument comme dans la franc-maçonnerie. Des baquets s'établissaient partout, mais les candidatures n'étaient pas toujours heureuses. Berthollet, le fameux chimiste, avait donné ses cent louis, mais en se réservant le droit de critique. 11 vint un soir à l'hôtel Bouret avec de méchantes dispositions. Le piano, l'harmonica, les chants invisibles se firent entendre, et le novice ne semblait pas ému. Mais quand Mesmer, appliquant la branche de fer au chimiste, éleva gravement la voix et traita le récipiendiaire comme un infidèle, Berthollet se fâcha tout rouge, culbuta le baquet, apostropha ironiquement les malades qui entraient en crise, et sortit furieux. On lui rappela son serment; il répondit qu'il n'avait pas juré le secret à une mascarade. Ce fut la première, la plus périlleuse indiscrétion. »

Mais hâtons-nous, pour nous reposer un peu de toutes ces folies, d'arriver aux premières relations de Mesmer avec les sociétés savantes.

Nous allons avoir à juger Mesmer sous un double rapport :

tapissier, qualre louis par semaine pour la musique qui exécutait des symphonies en ré mineur avec des instruments à vent, parce que les vibrations des instruments à cordes produisaient des effets contraires.

Deux valets à livrée , un cocher, un portier, deux chevaux , des gardes suisses pour faire la police, voilà les frais essentiels dont on estimait le total à environ vingt mille francs par année. Les fonds gagnés par Mesmer étaient remis dans les mains de d'Harvelay, et constitués en rentes viagères au trésor royal.

Les deux cents élèves formés dans les provinces ont payé seulement des contributions volontaires à Mesmer, si l'on en croit Bergasse, son apologiste , qui a écrit pour se justifier du reproche qu'on lui faisait de n'être pas désintéressé dans une si belle spéculation.

d'une part dans ses relations avec les corps savants de l'époque, l'académie des sciences, la société de médecine et la faculté; d'autre part dans ses relations avec le gouvernement français.

Nous devons d'abord faire remarquer que , mis en rapport avec les savants, il adopta une lactique qui désormais sera suivie par tous les magnétiseurs qui viendront après lui; ce qu'il veut, cen'esl pas unexamen, une vérification des faits si extraordinaires par lui annoncés, c'est initier des esprits jusque là ignorants aux merveilles de son art; il consentira à les instruire, il leur découvrira des mystères nouveaux ; mais il n'entend pas qu'on émette le moindre doute sur la réalité de ses découvertes; en voici la preuve. Celui qui présidait alors l'académie des sciences était un M. Leroi. Poussé par la curiosité, il avait déjà assisté à quelques séances données par Mesmer ; c'était une première relation toute établie. Leroi ne demandait pas mieux que de mettre sa compagnie en mesure de procéder scientifiquement à la vérification des vérités magnétiques; mais ce n'était pas ce que voulait Mesmer; aussi ne voulut-il pas donner suit"' à cette demande : il lui avait suffi d'une seule entrevue.

Au rapport de Mesmer , voici comment les choses se passèrent dans cette entrevue, et comment il dut perdre l'envie d'entretenir de semblables relations.

Mesmer est fort exact au rendez-vous. A mesure que les académiciens arrivent, il s'établit des comités particuliers. Mesmer s'en trouve déjà blessé; mais il suppose, ce sont ses expressions, que lorsque l'assemblée sera assez nombreuse pour être réputée entière, l'attention, divisée jusqu'alors, se lixera sur lui; il se trompe, chacun continue sa conversation. Leroi réclame inutilement cette attention , il n'est pas plus heureux par l'annonce d'un second mémoire ; enfin , vers la lin de la séance, Leroi éveille suffisamment la curiosité pour qu'on presse Mesmer de faire des expériences .

Mais l'académie des sciences s'y prend d'une façon fort étrange, suivant Mesmer ; s'il est dans les habitudes de cette compagnie de vouloir tout d'abord des expériences , Mesmer trouve que c'est un enfantillage (sic) ; il ajoute qu'on aurait dû d'abord lui demander de mettre l'académie au fait de la question.

Laissant donc une académie qui ne veut que des expériences, il se fail conduire chez un M. A , sujet à des attaques

d'asthme. M. A était dans un fauteuil ; Mesmer , debout

devant lui , le tenait par les mains, et commença ( ce sont ses expressions) par lui procurer une attaque d'asthme ! du moins il tousse. Qu'avez - vous , lui demandent ses confrères? — Ce

n'est rien , réplique M. A , c'est que je tousse , c'est mon

asthme, j'en ai tous les jours des attaques pareilles.

Après le départ de quelques incrédules , Mesmer offre de prouver que notre organisation est sujette à des pôles , on y

consent. M. A est prié de mettre un bandeau sur ses yeux;

cela fait, Mesmer lui passe les doigts sous le nez à plusieurs reprises ; il affirme qu'il change alternativement la direction des pôles, et qu'à son gré il lui fait respirer une odeur de soufre. Je me relirai très-peu satisfait, dit en terminant Mesmer, de la compagnie avec laquelle j'avais si désagréablement perdu mon temps. C'est qu'aussi Mesmer aurait voulu tout simplement, et suivant son usage avec les gens du monde, endoctriner Y académie des sciences, la mettre au fait de la question; et l'académie s'avise d'intervertir cet ordre si naturel aux yeux de Mesmer; elle demande des expériences! pur enfantillage, s'écrie Mesmer, et, en compagnie de Leroi , il préfère aller faire tousser un vieil asthmatique et lui passer les doigls sous le nez ; or , comme il y avait là des ricaneurs , Mesmer trouve qu'il a perdu son temps fort désagréablement.

C'est ainsi que se passa, au dire de Mesmer lui -môme, sa première entrevue avec l'académie des sciences.

La société royale de médecine ne pouvait également procéder que d'une manière scientifique; Mesmer annonçait une théorie nouvelle et des moyens thérapeutiques déduits de cette théorie; donc il y avait lieu à examen; des commissaires auraient dû être nommés à l'effet de procéder dans les formes à cet examen, et faire ensuite un rapport à la compagnie; mais ce n'était pas encore ainsi que l'entendait Mesmer; il démandait, non des juges, mais des néophytes, des croyants, et c'était ce que la société ne pouvait lui donner.

Mesmer n'a pas môme cherché à dissimuler ses prétentions; voici comment il s'exprimait à ce sujet : « Les difficultés entre les savants et moi, disait-il, proviennent de ce que je me contente d'invoquer leur témoignage, de ce que je les presse uniquement de constater et confesser hautement l'existence et la

réalité de ma découverte-, ils voudraient en être les arbitres, les juges! etc. »

Il suffirait de ces premiers faits pour montrer de quel côté était la loyauté, la justice et l'amour de la vérité ; Mesmer veut faire intervenir les sociétés savantes; il veut, dit-il, faire constater la réalité de sa découverte, et en même temps il les récuse comme juges; or comment constater sans juger? Au reste nous verrons plus tard que le jugement de ces mêmes corps n'a pu cire évité.

Mesmer, pour attirer l'attention sur sa personne, avait d'abord demandé des commissaires; Mauduit, Andry, Desperrières et l'abbé Tessier durent s'en tendre avec lui pour assister au traitement de quelques malades. La société nomme une commission, Mesmer trouve ce procédé singulier, il témoigne sa surprise à Andry et à Desperrières ; la lettre suivante lui est adressée au nom de la société royale de médecine.

« M. Vicq-d'Azyr, secrétaire perpétuel de la société royale de médecine, à M. Mesmer.

» Paris, 6 mai 1778.

» La société royale de médecine m'a chargé, monsieur, dans îa séance qu'elle a tenue hier, de vous renvoyer les certificats qui lui ont été remis de votre part, sous la même enveloppe que l'on a eu soin de ne pas décacheter.

» Les commissaires qu'elle a nommés, d'après votre demande, pour suivre vos expériences, ne peuvent et ne doivent donner aucun avis, sans avoir auparavant constaté l'état des malades par un examen fait avec soin.

» Voire lettre, annonçant que cet exawcn et les visites nécessaires n entrent pas dans votre projet, et que, pour y suppléer, il nous suffi l, suivant vous, d'avoir la parole d'honneur de vos malades ci des attestations! La société, en vous les remettant, vous déclare qu'elle a retiré la commission dont elle avait chargé quelques-uns de ses membres à votre sujet.

» Il est de sou devoir de ne porter aucun jugement sur des sujets dont on ne la met pas à portée de prendre une pleine et entière connaissance, surtout lorsqu'il s'agit de justifier des assertions nouvelles. Elle se doit à elle-même cette eircons-

pection dont elle s'est toujours fait et se fera toujours une loi. » Je suis très-parfaitement, monsieur, etc.

» Vicq-d'àzyr. »

Cette lettre est un modèle de convenance et de raison; elle met dans tout son jour le charlatanisme de Mesmer; on voit qu'après avoir provoqué la formation d'une commission dans le sein d'une compagnie savante, à l'effet, disait-il, de constater des guérisons par lui opérées, il refuse formellement de laisser préalablement examiner ses malades ; suivant lui , les commissaires , hommes de science , médecins , aptes conséquemment à juger la réalité et la nature des maladies, doivent avoir les yeux fermés, se contenter de la parole d'honneur des malades et de certificats ! Qui ne hausserait les épaules, aujourd'hui , à de semblables prétentions ; et cependant nous verrons à des époques plus rapprochées de nous les mêmes prétentions mises en avant par d'autres magnétiseurs, et malheureusement des commissaires moins sévères, moins scrupuleux que l'ancienne société royale de médecine, poursuivre des relations commencées sous de semblables auspices.

Mais quelle a été la réponse de Mesmer à la lettre si judicieuse et si modérée de Vicq-d'Azyr?

Mesmer a pensé que les maladies dont il a entrepris le traitement sont tellement graves qu'elles ne sont pas susceptibles d'être caractérisées à la simple inspection; donc il faut que la société accorde toute confiance aux attestations ou consultations! En conséquence il déposera ces pièces sous les yeux de la société royale, afin de la mettre en état de juger le mérite de ses guérisons.

Mesmer, on le voit, ne voulait pas se départir de sa tactique; il offrait des pièces, des attestations, des consultations, mais il cachait ses malades. La société n'avait donc plus à s'occuper de lui.

Mesmer s'étonne de son silence; il écrit de nouveau à la société.

« M. Mesmer à M. Vicq-d'Azyr, secrétaire perpétuel de la société royale de médecine.

» 20 août 1778.

» Ne doutant pas, monsieur, que messieurs de la société

royale n'aient pris connaissance de la réponse que j'ai eu l'honneur de leur faire, par votre médiation, le 12 mai dernier, et les traitements que j'ai entrepris à Créteil devant finir avec ce mois, je m'empresse d'inviter ces messieurs à venir s'assurer par eux-mêmes du degré d'utilité du principe dont j'ai annoncé l'existence. Si vous avez la bonté, monsieur, de m' annoncer le jour et l'heure où ils voudront bien m'iionorer de leur visite, je serai disposé à les recevoir et à leur répéter l'assurance de mes respectueux sentiments.

» J'ai l'honneur d'être, etc.

» Mesmer. »

Cette lettre était fort adroite, et pouvait engager la société de la manière la plus grave; Mesmer semble avoir tout à fait oublié les conditions que lui avait imposées la société, savoir, de soumettre préalablement ses malades à l'examen de ses commissaires, aiin de s'assurer de la réalité de la maladie et des effets du prétendu traitement : Mesmer les invite tout simplement à assister à ses cures, il sera tout disposé à les recevoir ! Et pourquoi ? est-ce pour constater aveuglément et de confiance des effets thérapeutiques? mieux que cela, pour reconnaître un principe dont Mesmer a annoncé l'existence!

La société n'eut garde de se laisser entraîner comme le voulait Mesmer; voici la réponse qu'elle lui fit par l'intermédiaire de son secrétaire : elle est courte, mais péremptoire.

« M. Vicq-d'Azyr, secrétaire perpétuel de la société royale de médecine, à M. Mesmer.

» 27 août 1778.

» J'ai communiqué, monsieur, la lettre que vous m'avez

écrite, à la société royale de médecine. Celte compagnie, qui

n'a eu aucune connaissance de l'état antérieur des malades

soumis à votre traitement, ne peut porter aucun jugement à

cet égard.

» J'ai l'honneur d'être, etc.

» Vicq-d'Azyr. »

C'est ainsi que se terminèrent les premières relations de Mesmer avec la société royale de médecine. On voit quelle a été la loyauté, la modération dont cette compagnie a usé en-

vers un étranger qui, précédé d'une réputation équivoque, chassé de son pays, s'en vient, contre les lois existantes, ouvrir publiquement en France des cabinets de traitement : loin de s'opposer à toutes ces menées, loin de réclamer auprès de l'autorité, comme elle en avait le droit (et c'était un devoir pour elle), cette société, à sa première demande, nomme une commission, et elle ne se croit obligée de rompre toute relation avec ce thaumaturge, qu'après avoir acquis la conviction qu'il n'avait d'autre intention que de l'entraîner dans de unisses démarches, que de la déconsidérer dans le monde savant, et d'user enfin de sa garantie pour augmenter le nombre de ses dupes.

Parlons maintenant des relations de Mesmer avec l'ancienne faculté de médecine.

Disons d'abord que si l'académie des sciences et la société royale de médecine conservèrent l'avantage de rester dans une ligne essentiellement scientifique, il n'en fut pas de même de la faculté; celle-ci eut le grand tort, l'immense tort de vouloir juger les faits annoncés par Mesmer sans se donner la peine de les examiner préalablement : dans le premier cas, c'est Mesmer qui recule devant l'examen des hommes éclairés ; dans le second c'est le corps savant qui se refuse à tout examen.

Ce qui avait tout d'abord indisposé la faculté contre Mesmer, ce qui l'avait indignée, c'était ce qu'elle regardait comme une défection de la part d'un de ses docteurs-régents, deDeslon ; mais la société royale de médecine n'avait-elle aucun grief de son côté? ses privilèges n'avaient-ils pas été ouvertement violés par Mesmer? Tout remède, pour être préconisé en public, devait, au terme des lois existantes, être approuvé par cette société , et cependant Mesmer, tout étranger qu'il était, à peine arrivé à Paris, avait institué publiquement ses procédés, ses moyens de traitement, et, sans le moindre empêchement de la part de l'autorité , il percevait de larges rétributions. Mais revenons à ce qui concernela faculté de médecine; Deslon était médecin du comte d'Artois, il appartenait comme docteur-régent à la faculté de médecine. Enthousiaste de Mesmer, il résolut de convoquer extraordinairement une assemblée de professeurs, et d'y faire des propositions pour l'examen du magnétisme animal; mais ce même jourDeslon fut accusé publiquement par

Vauzèmes 4° de s'être associé au charlatanisme de Mesmer; 2° d'avoir insulté les corps savants; 3° d'avoir abjuré la doctrine de l'école, adopté des principes contraires à la saine médecine. Ainsi la faculté, au lieu d'entendre les propositions d'un de ses membres, le met immédiatement en accusation, et pourquoi ?

Les trois chefs d'accusation se réduisaient à un seul, celui de s'être associé au charlatanisme de Mesmer; mais, avant tout, ce charlatanisme restait à prouver, et préalablement il fallait examiner s'il y avait ou non charlatanisme de la part de Mesmer.

Examinons successivement quelles étaient les propositions faites à la faculté par Deslon, qui n'était ici que l'intermédiaire de Mesmer.

1° Solliciter l'intervention du gouvernement. Cette proposition devait être rejetée, ou du moins elle ne devait être que subsidiairement adoptée; avant de faire intervenir le gouvernement, il aurait fallu en effet s'assurer de la réalité des faits, puisqu'il aurait pu se faire que ces faits n'eussent aucune espèce de réalité.

2° Faire choix de vingt-quatre malades , dont douze réservés pour être traités par les méthodes ordinaires ; les douze autres seraient remis à l'auteur, qui les traiterait suivant sa méthode particulière. Cette proposition pouvait être rendue acceptable avec les réserves et les précautions qu'elle aurait naturellement exigées dans son application ; mais la cinquième proposition (nous ne parlons pas de la troisième et de la quatrième, qui réglaient des formes peu importantes ) devait être modifiée, la voici :

5° Pour éviter toute discussion ultérieure et toutes les exceptions d'âges, de tempéraments, de maladies, de leurs symptômes, la répartition des malades se ferait par la voie du sort (le reste règle l'examen comparatif des maladies).

Mais le sort n'aurait fait éviter aucunede ces exceptions; loin de là, il aurait pu mettre d'un seul côté toutes les chances défavorables ; on aurait dû au contraire chercher à grouper des maladies présentant des conditions semblables au tant que possible. Ainsi, en mettant de côté toutes les affections morales comme équivoques, on aurait pu choisir, par exemple, six beaux cas de péritonite, autant de pneumonies, autant d'ophthalmies,

d'érysipèles, de teignes laveuses, de scrofules bien caractérisées, et les partager en deux séries égales , l'une pour être soumise au traitement de Mesmer, l'autre aux traitements ordinaires; il est évident que alors Deslon aurait pu entrer en accommodement et adopter ces conditions.

La sixième proposition statue sur les dépenses qui auraient dû être faites.

La septième proposition était inadmissible. Sous le prétexte d'éviter toute inculpation d'intelligence ou de connivence, Deslon voulait que les personnes préposées par le gouvernement pour l'examen comparatif des malades ne fussent prises dans aucun corps de médecins !

Qu'est-ce qu'un examen comparatif de maladies fait par des personnes étrangères à la médecine?

Et que penser d'un médecin qui tout d'abord récuse en masse ses confrères, et veut faire examiner comparativement les effets des traitements par les gens du monde ?

Quoi qu'il en soit, il fallait discuter les propositions faites par Deslon; c'est ce que la faculté ne voulut pas faire; elle préférait prononcer par un arrêt en forme contre Deslon et rejeter les propositions de Mesmer.

Au reste, voici quelles étaient ces fameuses propositions de Mesmer; il les avait réduites à vingt-sept; suivant lui, elles renfermaient l'essence de sa doctrine; il fallait les méditer, les admirer, mais non les examiner.

I. Il existe une influence naturelle entre les corps célestes, la terre et les corps animés.

II. Un fluide universellement répandu et continué de manière à ne souffrir aucun vide, dont la subtilité ne permet aucune comparaison, et qui de sa nature est susceptible de recevoir, propager et communiquer toutes les impressions du mouvement, est le moyen de cette influence.

III. Cotte action réciproque est soumise à des lois mécaniques, inconnues jusqu'à présent.

IV. Il résulte de celte action des effets alternatifs, qui peuvent être considérés comme un flux et reflux.

V. Ce flux et reflux est plus ou moins général, plus ou moins particulier, plus ou moins composé, selon la nature des causes qui le déterminent.

VI. C'est par celte opération (la plus universelle de celles que la nature nous offre) que les relations d'activité s'exercent entre les corps célestes, la terre et ses parties constitutives.

VII. Les propriétés de la matière et des corps organisés dépendent de celle opération.

VIII. Le corps animal éprouve les effets alternatifs de cet agent, et c'est en s'insinuant dans la substance des nerfs qu'il les affecte immédiatement.

IX. Il se manifeste, particulièrement dans le corps humain, des propriétés analogues à celles de l'aimant : on y distingue des pôles également divers et opposés, qui peuvent être communiqués, changés, détruits et renforcés. Le phénomène même de l'inclinaison y est observé.

X. La propriété du corps animal, qui le rend susceptible de l'influence des corps célestes et de l'action réciproque de ceux qui l'environnent, manifestée par son analogie avec l'aimant, m'a déterminé à la nommer magnétisme animal.

XI. L'action et la vertu du magnétisme animal, ainsi caractérisées, peuvent être communiquées à d'autres corps animés et inanimés ; les uns et les autres en sont cependant plus ou moins susceptibles.

XII. Cette action et cette vertu peuvent être renforcées et propagées par ces mêmes corps.

XIII. On observe à l'expérience l'écoulement d'une matière dont la subtilité pénètre tous les corps, sans perdre notablement de son activité.

XIV. Son action a lieu à une distance éloignée, sans le secours d'aucun corps intermédiaire.

XV. Elle est augmentée et réfléchie par les glaces comme la première.

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