SES PREMIÈRES RELATIONS AVEC L ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE
Lorsqu'il fut bien avéré que l'académie royale de médecine allait s'occuper de nouveau de la question du magnétisme animal, question jugée depuis si longtemps par les sociétés savantes, les uns refusèrent d'y ajouter foi; d'autres crurent qu'il y avait au fond de cela quelque manœuvre politique; le critique Hoffmann était de ces derniers. « Quand j'ai vu un corps si distingué, dit-il , et aussi respectable que l'académie de médecine, discuter gravement la fantasmagorie du magnétisme et du somnambulisme, j'ai cru, je l'avoue, que cette société savante était tombée dans un piège politique; on a vu souvent des ministres faire naître ou du moins favoriser des discussions vaines ou ridicules, pour amuser le public et détourner son attention de certaines mesures qu'on ne veut avouer qu'après le succès; cette idée revient encore m'importuner quelquefois, et je ne sais trop au reste nous le verrons bien par les travaux de la commission chargée d'exploiter celte mine de ridicule (op. cit., 385). » Hoffmann était dans l'erreur, il partageait les préjugés du peuple, qui ne manque jamais d'attribuer au gouvernement tout événement insolite, tout événement dont il ne saurait trouver la raison. Le ministère n'était certainement pour rien dans cette reprise en considération du magnétisme; mais il y avait dans Paris un magnétiseur nommé M. Foissac, magnétiseur de fraîche date, car il avait été devancé dans cette carrière par M. Husson, membre
de l'académie (nous avons déjà dit que M. Husson avait marché si vite, que M. Foissac s'était permis de lui dire qu'il devait être dans V erreur ! (Voyez M. Foissac : Rapports et Discussions, etc., p. 6.) Toutefois 31. Foissac, comme Bertrand, s'était bienlôtconverti; il avait eu l'occasion, dit-il, de voyageravec un médecin dont il admirait les connaissances variées et l'esprit étendu (sic). Ce médecin lui raconta que lui aussi avait eu des doutes au sujet du magnétisme, mais qu'ayant proposé à une dame de la magnétiser, cette dame lui avait dit, dans son sommeil, qu'elle voyait son mal (le mal de la dame s'entend), et qu'en restant en somnambulisme jusqu'à onze heures du soir (quelle heure était-il? on n'en sait rien) ses règles reparaîtraient, et qu'elle entrerait en convalescence.
Le médecin trouva la chose fort extraordinaire; aussi il n'hésita pas à demander à la dame, quoi? ni plus ni moins
qu'à s'assurer, dit M. Foissac, de son état actuel! Singulière proposition! mais que ne propose-t-on pas à une somnambule? La dame accorda (sic); les somnambules ne refusent rien. Donc le médecin aux connaissances variées et à l'esprit étendu s'assura de Y état actuel. Ceci fait, à l'heure indiquée, dit M. Foissac, l'éruption des régies eut lieu!! c'est-à-dire à onze heures du soir ! et toujours dans l'étal de somnambulisme! Ne voilà-t-il pas un événement annoncé à point nommé, un fait de prévision des mieux constatés? Est-il un fait d'observation plus authenthique ?
Aussi l'observateur, fort d'un pareil antécédent, proposa à M. Foissac de faire sur lui un nouvel essai; mais les efforts du magnétiseur furent vains; M. Foissac, n'ayant rien d'aussi décisif à lui annoncer que l'événement ci-dessus mentionné, ne put, dit-il, partager l'opinion d'un homme dont il avait cependant apprécié la sagesse, envié les connaissances et le jugement.
Toutefois l'observation ne fut pas perdue pour M. Foissac : bientôt il entendit parler de magnétisme dans la société, et il ne rit plus (sic, p. 7); loin de là, il se mit à magnétiser luimême une jeune personne, et les choses marchèreni si vite, que la mère de la jeune personne, c'est ainsi que s'exprime M. Foissac, craignit les suites de cette expérience, et pria M. Foissac de cesser ; mais M. Foissac en magnétisa d'autres, el alors les phénomènes les plus curieux vinrent étonner son imagi-
nation (ioc. cit., 8). Dès lors il lit imprimer un mémoire de dix pages sur le magnétisme, et il l'adressa à l'académie des sciences et à l'académie de médecine; ie secrétaire de l'académie des sciences accusa réception, comme de coutume, et M. Foissac annonça au monde savant que M. le baron Cuvier lui avait répondu, le 5 septembre 4825, pour le remercier; quant à l'académie de médecine, elle ne répondit pas. Que lit alors M. Foissac ? il vil bien qu'il n'y avait plus à songer à l'académie des sciences, qui, par une politesse, s'était mise à l'abri de toute iinporlunilé; il écrivit de nouveau à l'académie de médecine, le 11 octobre 1825.
Cette fois, le secrétaire crut devoir mentionner sa lettre en séance, lors de la lecture de la correspondance; d'où discussion à ce sujet; voilà tout simplement, et en prenant les choses ab ovo, comment l'académie de médecine en vint à s'occuper de magnétisme animal.
Tout vient d'une somnambule qui annonce l'éruption de ses règles pour onze heures du soir; un observateur à connaissances variées, à esprit étendu; un observateur dont M. Foissac a admiré la sagesse, envié les connaissances et le jugement, se rend garant du fait : ce qui fait dès lors que M. Foissac ne rit plus quand on lui parle de magnétisme dans la société; ce qui fait qu'il entreprend des expériences d'abord arrêtées par une mère pusillanime, puis d'autres expériences qui viennent étonner son imagination ; ce qui fait enfin qu'il écrit une lettre à l'académie. Voilà tout ce qui s'est passé, rien n'est plus simple, et il n'est nullement besoin de faire intervenir tel ou tel ministère.
Quelques mots maintenant sur les missives de M. Foissac, et d'abord, pourquoi son premier envoi était-il resté sans réponse? Les archives de l'académie, nous nous en sommes assurés, ne contiennent rien à ce sujet; cependant Bertrand a cité des fragments tellement excentriques que lui-même n'a pu les laisser passer sans critique.
Ainsi M. Foissac annonce à l'élite des médecins français, à des hommes qui jusque-là ont consacré toutes leurs veilles dans la recherche des maladies , il leur annonce qu'ils sont bien bons des'ètredonné tant de peine pour cela, que lui possède des somnambules qui tiennent lieu de tout, « des somnambules
qui, en posant successivement la main sur la tête, la poitrine et l'abdomen d'un sujet, en découvrent aussitôt les maladies, les douleurs et les altérations diverses qu'elles occasionnent; que ces somnambules indiquent en outre si la cure est possible, facile ou difiicile, prochaine ou éloignée, et quels moyens doivent être employés pour atteindre ce résultat, par la voie la plus prompte et la plus sûre. »
N'y avait-il pas là, pour nousservir des expressions de M. Foissac, de quoi étonner l'imagination des membres de l'académie? Eux qui sont toujours à se plaindre des difficultés de l'investigation des maladies, voilà trois cavités qui désomais n'auront plus rien d'obscur, rien de caché. M. Foissae dit positivement la tète, la poitrine et l'abdomen; et notez qu'il fera de l'anatomie- pathologique ; il décrira, avec ses somnambules bien entendu, les altérations diverses. Ce n'est pas tout ; comme la théorie sans la pratique serait chose stérile, il ajoute que, toujours par le moyen de ses somnambules, il posera d'abord son pronostic, non pas vague et indéterminé, mais précis et détaillé, si la cure est possible ou impossible, facile ou difficile, prochaine ou éloignée; que pourrait-on désirer de plus? Ce n'est pas tout encore, et c'est là le côté vraiment utile ; il ne suffit pas que la cure soit possible, il faut l'amener cette cure ; mais pour cela il y a des chemins détournés et des chemins directs ; or M. Foissae promet, toujours par le moyen de ses somnambules , d'indiquer quels moyens doivent être employés pour atteindre ce résultat par la voie la plus prompte et... j'avais oublié de dire qu'il y a encore des voies dangereuses et des voies sûres; or la voiesomnambulique sera nonseulement la plus prompte, mais encore la plus sûre; on devait bien le prévoir.
Mais vous ne connaissez pas encore le plus curieux de la missive de M. Foissae : il semble qu'après tout cela il n'y a plus qu'à tirer l'échelle; détrompez- vous : les somnambules proposés par M. Foissae, non - seulement accompliront le programme ci-dessus détaillé, mais c'est scientifiquement , c'est hippocratiquement qu'ils feront tout cela, afin que les malades, après tout, ne soient pas guéris contre les règles , ce que l'académie aurait pu trouver très - fâcheux ; voici donc ce que M. Foissae ajoutait : « Mes somnambules ne s'écartent jamais
des principes avoués de la saine médecine; je vais plus loin, leurs inspirations tiennent du génie qui animait Hippocrate ! »
Ainsi , voilà que les somnambules ont des inspirations, et des inspirations qui tiennent du génie d'Hippocrate. M. Foissac a dû être bien content de lui après ce dernier trait; suivant lui , il était impossible qu'une académie de médecine résistât à ce dernier coup; toute académie de médecine doit professer la plus grande vénération pour Hippocrate : donc, lui dire que les somnambules ont des inspirations qui tiennent du génie d'Hippocrate, c'est lever tous les scrupules ; après cela, il n'y a plus rien à objecter. C'est sans doute pour cela que les somnambules sont si habiles en anatomie, qu'on les entend parler du boyau ombilical, de certains vers qui passent du cœur dans le rectum, de bile, d'atrabile, de pituite, d'humeurs épaisses, de boutons rouges et blancs, de petits fils qui font remuer le cœur, etc., etc., toutes inspirations qui tiennent enfin du génie d'Hippocrate.
Quoi qu'il en soit , l'académie ne répondit mot , et ceci , sérieusement, ne nous étonne pas; l'académie estima à leur juste valeur ces absurdités , et jugea avec sagesse qu'on ne devait pas même en accuser réception.
M. Foissac ne se tint pas pour battu, il changea seulement de batterie; laissant ià le diagnostic, le pronostic et le traitement de ses somnambules , laissant les inspirations qui tiennent du génie d'Hippocrate, il se borna tout simplement à prier l'académie, dans une nouvelle lettre, de recommencer l'examen du magnétisme animal.
Cette second"' missive n'a pu encore, être retrouvée par nous dans les archives de l'académie ; qu'esl-elle devenue? c'est ce qu'on n'a su nous dire; c'est un document égaré comme le premier. A l'égard de celui-ci, du premier, nous n'avons pu en citer qu'un fragment emprunté à Bertrand , cl M. Foissac n'en dit pas un mot! quant à sa seconde lettre, elle est consignée, suivant lui, dans sa compilation; la voici textuellement :
A MM. les membres de l'académie royale de médecine , section de
médecine.
« Messieurs ,
» Vous connaissez toutes les expériences qui furent faites, il y a quarante ans, sur le magnétisme animal , par les commissaires de la société royale de médecine ; leur rapport, vous le savez, ne fut point favorable au magnétisme ; mais un des membres, M. de Jussieu, s'isola de la commission et fit un rapport contradictoire. Depuis,malgré la réprobation dont il étaitfrappé, le magnétisme donna lieu à de laborieuses recherches, à des observations multipliées : assez récemment encore, des membres de l'académie actuelle de médecine s'en occupèrent spécialement, et le résultat de leurs expériences fait vivement désirer qu'elles soient continuées avec la même sagesse et la même impartialité.
» L'académie royale de médecine, qui s'occupe avec tant de zèle et d'éclat de tout ce qui est relatif à l'avancement de la science et au soulagement de l'humanité, ne croirait-elle pas qu'il est dans ses attributions de recommencer l'examen du magnétisme animal ? Si elle se décide pour l'affirmative , j'ai l'honneur de la prévenir que j'ai actuellement à ma disposition une somnambule, et j'offre à MM. les commissaires qu'il lui plaira nommer de faire sur elle les expériences qu'ils jugeront convenables.
» Je suis, etc.
» Foissac. »
Une discussion s'ensuivit; cette discussion n'a été rapportée jusqu'à présent que par des magnétiseurs. Nous ne saurions puiser à cette source, car ils font tenir à quelques membres de l'académie un langage inconvenant; nous ne pouvons donc nous en rapporter au compte rendu de l'Hermès , journal de l'époque, ni à celui du Globe, copié par Bertrand : pour rester dans le vrai, nous nous appuierons sur des documents officiels, c'est-à-dire sur les procès-verbaux del'acadé-
mie elle-même, en commençant par la séance du 11 octobre •1825, puisque c'est dans celle-ci qu'il a été fa ï f mention de la lettre de M. Foissac.