C. Un bras et une jambe
D. Un seul bras ou une seule jambe ;
E. Le cou à droite ou à gauche ;
F. La langue.
Mais ici il faut expliquer à l'académie ce que M. Berna en-
tendait par la paralysie du mouvement et par la vérification de cette paralysie.
Pour la vérification de cette prétendue perte de sensibilité nos moyens étaient très-restreints : assertion du sujet; expression de l'habitude extérieure.
Ici il fallait de toute nécessité, et toujours dans les termes du programme du magnétiseur, faire successivement à la demoiselle les injonctions suivantes : levez le bras , levez la jambe ; ou bien : tournez la tête à droite, tournez la tête à gauche.
J'allais oublier que pour la langue il fallait tout simplement l'inviter à parler.
Que si la demoiselle n'avait pu lever le bras gauche lorsque les commissaires auraient dit : levez le bras gauche, il aurait fallu, d'après M. Berna, en conclure : 1° que ledit bras aurait été frappé de paralysie ; 2° qu'il l'aurait été par la volonté tacite de M. Berna; 3° que tout cela aurait dépendu de l'agent du magnétisme animal.
Ajoutez que, toujours dans son programme, M. Berna avait pris ses précautions qui n'étaient pas les nôtres. Ainsi, ce sont là, disait-il, des effets très-fugaces qu'il faut saisir au passage; les commissaires devaient donc se hâter; que s'il ne réussissait pas une première fois, ils ne devaient pas se décourager, mais recommencer jusqu'à ce qu'il eût obtenu l'effet désiré, c'est-àdire la paralysie.
Vous le sentez, messieurs, les choses pouvaient s'arranger ainsi avec des gens du monde; mais avec des gens de l'art, avec des médecins investis de la confiance d'un corps savant, et qui plus tard auront à rendre un compte sévère de leur mission, il faut un autre langage, une autre logique, d'autres faits.
Quoi qu'il en soit, dans cette séance M. Berna crut ne pas devoir en faire davantage, et il nous prévint qu'il allait ce qu'il appelait réveiller sa somnambule, et qu'en même temps il lui rendrait toute sa sensibilité.
M. Bouillaud, à son invitation, dut d'abord se placer derrière la somnambule, prêt à la piquer à la nuque dès que le magnétiseur lui en ferait le signal.
Lui M. Berna se plaça près de la jeune personne dans la même position que la première fois : Réveillez-vous, lui dit-il
à deux reprises différentes; puis il enlève le coton qni lui couvrait les yeux, se penche de nouveau vers elle, allonge le bras gauche en arrière, arrête M. Bouillaud qui sans doute allait la piquer trop tôt; puis, penché encore vers la jeune fille qui a les yeux parfaitement ouverts, il regarde M. Bouillaud ; ce commissaire pique alors la somnambule, qui tourne la tête de son côté, et M. Berna s'écrie : Voilà la sensibilité recouvrée !
Vos commissaires ne se sont livrés à aucune réflexion sur la valeur des faits que venait de leur montrer M. Berna.
Ce magnétiseur voulait qu'on lui délivrât copie des notes que venait de prendre le rapporteur. On lui fit remarquer que ces notes devaient servir à la rédaction du procès-verbal, et que ce procès-verbal lui serait communiqué au commencement de la prochaine séance ; que telles étaient les intentions des commissaires.
Dans l'intervalle qui s'écoula entre cette séance et la suivante, M. Berna écrivit à M. Roux, président delà commission, une nouvelle lettre, relative toujours aux précautions qu'on n'avait pas arrêtées avec lui ; en même temps il demandait copie des notes recueillies pendant le cours des expériences.
Le 40 mars, à sept heures un quart du soir, les commissaires s'étant réunis pour assister à de nouvelles expériences, M. Roux donna lecture de la lettre de M. Berna. Après une courte discussion, les commissaires, pour prouver à M. Berna qu'ils y mettaient toute la bonne volonté possible, arrêtent :
4° Qu'on conviendrait à l'amiable et de vive voix, avant chaque expérience, des manœuvres principales qui devraient être employées.
2° Que copie des notes prises à chaque séance serait donnée à ce magnétiseur.
Ceci terminé, M. Berna alla chercher le sujet de ses expériences; c'était la jeune personne qui avait paru dans la dernière séance.
M. Berna nous prévint que son intention était de reprendre les expériences qui n'avaient pu avoir lieu dans cette même séance.
A huit heures un quart, trois commissaires seulement restent : MM. Boux, Bouillaud et Dubois d'Amiens; les autres ayant été priés par M. Berna de se retirer momentanément dans une pièce voisine, afin, disait ce magnétiseur, de ne pas
intimider la jeune 011e, bien que dans la dernière séance elle eût fait amplement connaissance avec tous.
M. Berna procède à ce qu'il nomme la somnambulisalion ; après deux ou trois minutes, il fait rappeler tous les commissaires.
A huit heures et demie , ainsi que cela avait été convenu , M. Bouillaud demande par écrit à M. Berna de vouloir bien paralyser du mouvement le bras droit seulement de la somnambule ; et, lorsque le fait aura lieu, de le lui indiquer en fermant les yeux. Vous voyez, messieurs, que nous allions jusqu'à adopter le langage de M. Berna; M. Berna, de son côté, adopte nos formalités.
Assis près de son sujet, il abaisse sa tète vers ses mains (les mains de la jeune fille); elle les tenait sur son giron.
Le rapporteur, fondé sur ce que M. Berna avait dit, savoir qu'il n'y avait aucun contact, soit immédiat, soit médiat avec sa somnambule, interpose une feuille de papier entre la figure de M. Berna et les mains de la jeune fille.
Bientôt M. Berna fait le signe convenu; ce qui voulait dire que sa volonté tacite avait été assez puissante pour paralyser le bras droit seulement de sa somnambule.
M. Bouillaud procède à la vérification du fait, et pour cela il prie la demoiselle (il n'y avait pas d'autre moyen) de remuer successivement tel ou tel membre. Arrivée à la jambe droite, par voie d'élimination, comme l'on dit, il obtient d'elle celte réponse : qu'elle ne peut remuer ni la jambe droite ni le bras droit.
Bappelez-vous, messieurs, que le programme de 31. Berna portait qu'il avait la faculté de paralyser soit un seul membre, soit deux membres à la fois; c'étaient là deux expériences distinctes. Nous avons choisi un seul membre; de son aveu il était résulté, malgré sa volonté, ce qu'il appelait une paralysie de deux membres.
L'expérience était manquée ; il fallait passer àuneaulre; car nous n'eûmes pas la bonhomie, malgré les termes du programme, de recommencer jusqu'à ce que nous eussions réussi; ce qui certes n'aurait pas tardé à se faire, puisque nous n'avions à choisir qu'entre quatre membres et la langue.
Nous passons donc à un autre essai, du reste fort analogue : paralyser la jambe gauche seulement. Cette fois, 31. Berna se
refuse à ce qu'on interpose une feuille de papier entre lui et la demoiselle. Suivant lui, le moyen est illusoire. Peu importe, lui disons-nous, nous y tenons. Moi je m'y refuse absolument, répliqua-t-il, cela me distrait. A huit heures trente-cinq minutes il fait le signe convenu, ce qui équivaut à dire : Voyez, examinez, j'ai paralysé la jambe gauche de mademoiselle. On interroge celle-ci, car nous n'avions que la voie d'assertion pour vérifier ; et elle affirme qu'elle peut très-bien remuer la jambe gauche , mais pas du tout le bras du même côté.
Expérience manquée encore et décidément manquée ; car, pour nous prouver mieux les choses, elle se mit à remuer devant nous la jambe que M. Berna venait de paralyser.
Ici nous devons avouer que M. Berna ne se roidissait pas contre des événements qui déjouaient ainsi toutes ses prévisions ; il avouait de bonne foi que c'étaient là des expériences manquéees.
M. Bouillaud, dans le but de varier au moins un peu la monotonie de ces expériences, et d'agrandir quelque peu leur cercle, tout en restant dans le même ordre de faits, propose à M. Berna d'ôter le bandeau qui couvre les yeux de sa somnambule et d'agir sur les paupières comme sur des voiles doués de mobilité et de sensibilité ; M. Berna s'y refuse , cette expérience ne se trouvant pas sur son programme de faits concluants.
M. Bouillaud propose alors à ce magnétiseur de vouloir bien paralyser les quatre membres à la fois de la demoiselle.
M. Berna s'y refuse parles mêmes motifs; alors, et puisqu'on est réduit à expérimenter ( toujours par voie d'assertion, bien entendu) successivement sur les quatre membres, M. Bouillaud propose à M. Berna la même expérience qui vient d'échouer en dernier lieu, savoir de paralyser encore la jambe gauche seulement.
M. Berna y consent : pour y procéder, il se place toujours de la même manière à l'égard de sa somnambule, c'est-à-dire que son côté gauche regarde le côté droit de cette demoiselle; puis il avance une de ses mains en avant et à distance des genoux du sujet; puis, levant la tête vers nous, il fait le signe convenu, c'est-à-dire qu'il étend le doigt indicateur de la main droite.
Happelez-vous, messieurs, que c'était la jambe gauche seule-
ment qui devait se trouver paralysée, suivant le dire, la promesse de M. Berna, et par l'intervention de sa volonté agissant magnétiquement.
M. Bouillaud prie d'abord la jeune personne de lui prêter l'une de ses bagues ; elle y consent, et, pour dégager cette bague de l'un des doigts de sa main droite, elle se sert de sa main gauche; mouvement fatal, comme vous allez voir, pierre d'achoppement pour la volonté tacite de M. Berna.
Sollicitée ensuite comme de coutume par M. Bouillaud de remuer tel ou tel membre , la somnambule arrive à la jambe gauche , que nous observions et ne perdions ni de vue ni de mémoire ; elle déclare qu'elle peut très - bien la remuer, mais que pour ce qui est du bras gauche, elle ne peut le bouger. Or, d'une part elle se mit à remuer ce qui, magnétiquement parlant, devait être paralysé, et, oubliant que depuis l'injonction de M. Berna elle avait ôté sa bague à l'aide de la main gauche, elle dit qu'elle ne saurait la remuer.
Ainsi, pour cette fois encore, expérience manquée, et doublement manquée, car elle mettait son magnétiseur en défaut, et elle se montrait en contradiction magnétique avec ellemême.
M. Berna encore, nous devons le dire, supporta très-bien ce nouvel échec, si rude qu'il fût.
Néanmoins, comme il en avait assez, ainsi que sa somnambule, il nous dit qu'il allait la réveiller, ce qu'il ht le plus simplement du monde.
Ceci terminé, les notes recueillies par le rapporteur sont immédiatement lues en présence de M. Berna ; cette lecture n'amène que de légères modifications, qui ne changent rien au fond des choses.
Il est convenu que si M. Berna le désire, il pourra en prendre copie chez M. Dubois, et en présence de ce commissaire, bien entendu.
Dans l'intervalle des deux séances, M. Berna vint effectivement chez le rapporteur. Déjà il avait commencé d'en prendre copie; mais, comme ces notes n'étaient qu'une sorte de canevas, sans rédaction, sans correction, sans style enfin, il lui prit envie d'avoir copie, non des notes, mais des procès-verbaux. Le rapporteur, sans exprimer à M. Berna toute sa pensée,
lui objecta qu'il ne pouvait prendre sur lui de délivrer un travail rédigé et adopté par la commission ; qu'il consultera ses collègues sur cette prétention.
Il faut vous dire, messieurs, que M. Berna, tout en reconnaissant ses insuccès, ses revers en fait de magnétisme devant les commissaires , prétendait se rattacher à cette circonstance, que, du moins, certaines expériences auraient en partie réussi. Vous allez voir ce qu'il entendait par là.
Lorsque, par exemple, après avoir enjoint mentalement et tacitement à sa somnambule de se trouver paralysée du bras gauche , et que , d'après la vérification faite par M. Bouillaud, la jeune fille assurait que c'était la jambe qu'elle ne pouvait remuer, notre magnétiseur en concluait que, si elle n'était pas paralysée du bras gauche, du moins elle l'était de la jambe, et que c'était déjà quelque chose de bien concluant en faveur du magnétisme, qu'il ait pu , lui , par la tacite puissance de sa volonté , déterminer une paralysie pour une autre. Messieurs, vous pensez bien que les commissaires n'étaient pas du tout disposés à adopter une semblable manière de raisonner. M. Berna avait beau nous faire valoir la grande variété de son programme, que sa somnambule aurait pu se trouver privée du
sentiment, ou ne plus entendre l'un de nous, etc M. Berna
s'abusait. Lorsque l'on oblige un commissaire, pour la vérification d'un ordre de faits, de dire à une prétendue somnambule: Levez la main gauche, levez la droite, levez le pied gauche, levez le pied droit, certes elle peut fort bien savoir, sans grande perspicacité, qu'il s'agit de vérifier si elle est paralysée d'un de ses membres; et si alors elle commet une erreur, l'échec est complet.
Cependant, messieurs, narrateurs fidèles, nous étions bien obligés de dire, de consigner dans nos procès-verbaux, qu'après avoir été soumise aux manœuvres d'un magnétiseur la jeune fille dont il est ici question affirmait à vos commissaires qu'elle ne pouvait remuer l'un de ses membres. Vous connaissez la valeur de ce fait; mais qui nous dit qu'on n'aurait pas pu abuser de nos procès-verbaux , et faire circuler dans le monde, qu'en présence d'une nouvelle commission nommée par l'académie royale de médecine, un magnétiseur avait instantanément frappé de paralysie une jeune somnambule; que le plus
peiit doute n'était pas permis; que cela résultait de procès-verbaux rédigés par votre commission , et dont copie avait été délivrée à ce magnétiseur par le rapporteur de ladite commission ?
Ce sont ces réflexions, messieurs, qui n'ont pas permis à vos commissaires de se dessaisir des procès-verbaux ; du reste , nous vous l'avons déjà dit, rien n'était fait en secret par eux; le magnétiseur a toujours pu avoir communication orale et fidèle des procès- verbaux. Aller plus loin, c'eût été transgresser nos devoirs. Mais nous aurons encore à revenir sur ce point.
Reprenons maintenant le récit des expériences faites sous nos yeux.
Le 13 mars, à sept heures un quart du soir, la commission entière se trouva de nouveau réunie chez M. Roux ; M. Rerna, arrivé presque en même temps avec sa somnambule, proposa aux commissaires de reprendre encore la même série d'expériences, savoir : abolition ou restitution de la sensibilité, soit partielle soit générale ; restitution ou privation des mouvements ; faculté d'entendre ou de ne plus entendre une personne désignée, etc., etc., aiin d'avoir dans nos procès-verbaux ce qu'il aurait appelé des faits concluants.
La commission, bien que convaincue du but où on veut l'amener, accède pour cette fois encore à la proposition de M. Rerna, et désigne M. Rouillaud pour jouer un rôle actif dans cette séance. Gomme de coutume, une partie de la commission passe dans une pièce voisine ; après deux ou trois minutes, on rappelle nos collègues, et nous sommes prévenus que la demoiselle est en état de somnambulisation. Disons de nouveau que le magnétiseur fit à peine quelques mouvements, qu'il se contenta de la regarder de très -près et fixement, et du reste il s'entretint avec elle avant, pendant et après, comme si rien d'étrange n'avait lieu.
Ce magnétiseur nous dit ensuite qu'il va mettre sa somnambule en rapport avec M. Roux; elle entre en conversation avec ce commissaire, et, pendant ce temps, on lui bande les yeux avec un bandeau, comme les autres fois.
Pendant les préparatifs nécessaires à celte expérience, nous remarquons que la demoiselle, qui pour le moment est censée
en rapport seulement avec M. Roux, répond sans hésiter aux questions que lui adresse M. Cornac.
Elle fait dans le salon un tour de promenade bras dessus bras dessous avec M. Bouillaud, puis avec M. Berna, qui vient nous la reprendre.
M. Oudel veut aussi l'interroger ; mais M. Berna réplique bien vile et d'une voix élevée, que sa somnambule ne peut pas l'entendre, qu'elle n'est point en rapport avec lui.
M. Bouillaud, d'accord avec la commission, désire qu'on commence par l'expérience suivante : séparée de 31. Berna par une porte, la somnambule cessera d'entendre une personne désignée sur l'ordre mental de ce magnétiseur.
M. Berna déclare tout d'abord à la commission que cette expérience ainsi arrangée a peu de chances de réussite.
Néanmoins on y procède. La somnambule se promène d'abord avec M. Bouillaud; son magnétiseur passe dans la pièce voisine et se tient tout contre la porte. Dès que la somnambule est assise tout près de celte même porte , le signal est fait, mais l'expérience ne réussit pas ; le magnétiseur ajoute qu'il n'a pas compris le signal.
On va recommencer suivant des conditions plus simples; puis, malgré ses programmes, M. Berna ne veut plus de cloisons.
« Enlevez à votre somnambule, écrit M. Bouillaud sur un carré de papier, enlevez-lui la faculté de m' entendre, en vous tenant de votre personne derrière 31. Dubois; puis, en touchant l'épaule de ce commissaire, vous m'indiquerez que le fait a lieu. »
Le magnétiseur consent, mais il veut que sa somnambule soit très-rapprochée de 31. Dubois, qui va lui servir d'écran, qu'elle en soit à un pied de distance environ.
Ceci est ponctuellement exécuté : le rapporteur fait passer 31. Berna derrière lui , et lui cache , du moins en partie, sa somnambule; de son côté, 31. Bouillaud se met à entretenir celle-ci dans la situation que nous venons d'indiquer ; mais, bien arnaque son magnétiseur n'ait fait le signal convenu, elle paraît ne plus entendre 31. Bouillaud, ce qui indiquerait que la volonté du magnétiseur aurait agi plus vite qu'il ne le croyait lui-même. Mais voilà que le signal est donné, et dès
lors elle se met à répondre à M. Bouillaud ce qui est précisément le contraire de ce qui devait arriver.
Savez-vous ce que nous dit ce magnétiseur après ce fâcheux échec? Que M. Bouillaud ne s'était pas borné à converser avec sa somnambule, qu'il lui avait remis une bague au doigt, et que ceci, en agissant sur l'imagination de la demoiselle, avait pu la troubler.
Nous passons à une autre expérience, toujours dans le môme ordre de faits : « Enlevez, écrit M. Bouillaud, la sensibilité à la main gauche de votre demoiselle ; vous m'annoncerez que le fait a lieu en ouvrant largement la bouche. »
M. Berna objecte que, par le fait de la somnambulisation, toute sensibilité est déjà enlevée à la somnambule ; M. Bouillaud corrige, et met : « Rendez la sensibilité. » Le magnétiseur procède comme de coutume ; puis, tout à coup , et au grand étonnement de la commission, il se lève, laisse la somnambule et déclare qu'il s'est trompé; qu'au lieu d'agir, par sa volonté, sur la main gauche de la jeune fille, il a opéré sur la droite. Il se remet toutefois et nous dit qu'il va recommencer; la commission, toujours impassible, le laisse faire.
Après le temps nécessaire, M. Bouillaud se dispose à constater si la demoiselle paraîtra ou non sentir les impressions exercées sur sa main gauche ; il lui adresse d'abord quelques mots insignifiants auxquels du reste elle ne répond pas ; M. Berna se récrie vivement; suivant lui, il ne fallait pas cette fois commencer par parler; et on a attendu trop longtemps, dit-il; ce sont là des effets fugaces qu'il faut saisir à la minute.
Votre commission, vous le voyez, messieurs, ne pouvait pousser plus loin la longanimité : tantôt on objecte à vos commissaires qu'ils se sont mis à parler à la somnambule lorsqu'ils devaient se taire, tantôt qu'ils l'ont touchée lorsqu'il fallait lui parler, tantôt que la somnambule est placée trop loin, tantôt qu'on ne va pas assez vite; et toul cela pour rouler perpétuellement dans le môme cercle de laits. Certes, c'en était bien assez; l'académie représentée par les commissaires ne pouvait ainsi rechercher jusqu'à ce qu'ils réussissent des laits aussi peu concluants de leur nature.
Mais le magnétiseur, dans les premiers moments do ses rapports avec nous, nous avait parlé de ces merveilleux faits de vision sans le secours des yeux, de ces fameuses transpositions des sens dont il est tant parlé dans les archives du magnétisme animal. Vous devez présumer combien nous étions désireux de voir de semblables expériences ; jamais rien de pareil n'avait été tenté devant une commission académique.
Plusieurs fois nous avions rappelé à M. Berna sa promesse, mais il objectait que nous devions passer par une sorte de filière avant de tenter ces hauts faits; qu'il fallait bien et dûment constater d'abord l'effet des piqûres d'aiguille, ce qu'il appelait la paralysie, bref ce qui était compris dans son programme. Cette fois la commission lui déclara sérieusement qu'elle était suffisamment éclairée sur la nature de tous ces préliminaires, et que, puisqu'il tenait à nous faire voir des faits concluants, nous ne lui demandions qu'un seul fait, un seul et unique fait de vision sans le secours des yeux , et que nous en rendrions bon et loyal compte à l'académie.
M. Berna, après de nombreuses objections, finit par y consentir; mais il y mit cette condition, qu'une fois ces faits de vision essayés, quel qu'en fût le résultat, on reviendrait aux expériences sur les piqûres, les mouvements abolis et restitués, etc., etc. Vos commissaires, messieurs, s' estimant trop heureux d'avoir un jour à vous parler de faits aussi extraordinaires, souscrivirent aux conditions posées par M. Berna.
En conséquence , le 3 avril 1837 , la commission , moins MM. Emery, Pelletier et Caventou , se réunit d'abord chez M. Boux, puis sur les instances de M. Berna, qui avait demandé que les nouvelles expériences fussent faites chez lui, on n'hésita pas à se transporter dans son domicile. Les commissaires crurent devoir faire cette concession , bien qu'ils eussent arrêté primitivement que toutes les expériences seraient faites chez l'un d'eux. Gomme on leur promettait des faits de vision sans le secours des yeux, ils pensèrent que les dispositions du local n'auraient plus la même influence sur des faits de cette nature.
Suivant la recommandation de M. Berna, ils se firent précéder de MM. Boux et Cornac; à huit heures moins un quart, tous étaient chez ce magnétiseur.
Vous allez voir, messieurs, avec quel scrupule, avec quelle religion vos commissaires, dans cette séance, se conformèrent à tous les désirs, à toutes les règles prescrites par le magnétiseur. Le fait de la transposition du sens de la vue est tellement en dehors des lois connues de la nature , tellement probant par lui-même et si facile à constater pour des hommes de quelque bon sens, que nous n'avions plus à nous mettre en garde contre une foule de petites supercheries ; il ne s'agissait plus de ces chances en quelque sorte dichotomiques (qu'on nous passe le terme), où, si une première, une seconde, une troisième fois on échoue, on réussit une quatrième; où un système de conventions préalables peut amener des résultats en apparence trèssurprenants. Nous n'avions en outre ni à toucher les somnambules ni à leur parler. Conséquemment M. Berna n'aurait aucune récrimination à faire en cas d'insuccès; il ne pouvait plus s'en prendre à nous ; tout allait se passer entre lui et sa somnambule, quant aux manœuvres.
Nous vous avons dit quelles étaient sous le rapport théorique les nuances qui divisaient la commission ; mais tous étaient d'accord sur la bonne foi , sur la sévérité à apporter dans l'examen des faits, sur les égards dus à M. Berna comme médecin, comme confrère; sur l'exactitude, sur l'impartialité dans le récit des faits observés et dans les conclusions qu'il y avait à en déduire. D'un autre côté, nous devons le dire, M. Berna ne nous a jamais parlé de cette absurde prétention de quelques magnétiseurs, qu'il faut être croyant pour voir des faits décisifs en fait de magnétisme animal. Mais en voici assez sur ce sujet, revenons à la fameuse séance du 3 avril 1837.
A huit heures moins un quart du soir, nous étions donc rendus chez M. Berna. Ce magnétiseur était placé à côté d'une femme âgée d'une trentaine d'années environ. Après notre arrivée seulement, il lui a couvert les yeux d'un bandeau, puis il nous a dit qu'elle était en état de somnambulisme, et se mil à s'entretenir avec elle à haute voix.
Interrogée par son magnétiseur (car nul de nous ne parlait dans cette séance), interrogée si elle voit ce qui se passe autour d'elle, cette femme déclare que, pour mieux distinguer les objets, elle a besoin de se trouver en face de lui. M. Berna se rapproche d'elle, et tellement que leurs jambes s'enlre-tott-
DU MAGNÉTISME ANIMAL. ï!)7
chaient, malgré ce qui avai l été dit au programme ; mais encore un coup, ceci devenait secondaire pour des faits de vision sans le secours des yeux.
Vos commissaires, attentifs à ce qui allait se passer, étaient cependant pénétrés de cette idée que dans cette séance il y aurait deux sortes de faits : 1° des faits dont la solution serait proposée à la femme dite en état de somnambulisme, mais qui seraient connus de M. Berna; 2° des faits dont la solution serait également proposée au sujet des expériences, mais qui seraient ignorés de M. Berna, qui seraient en partie arrangés à son insu. Les uns devaient avoir une haute valeur, c'étaient les derniers, une valeur absolue, indépendante des localités, indépendante de la moralité des acteurs, et qui devaient emporter avec eux la conviction ; les autres resteraient sujets à des interprétations diverses, à des objections plus ou moins fondées, et dès lors ils devaient laisser des doutes dans l'esprit. Ainsi, pour en citer un premier exemple, le magnétiseur a commencé par demander à cette femme : « Combien il y avait de personnes présentes? — Plusieurs, messieurs, a-t-elle répondu, au moins cinq. » Ce premier fait était aussi bien connu de M. Berna que de nous. Ajoutons qu'approximativement ellemême devait savoir à quoi s'en tenir, puisqu'on ne lui avait couvert les yeux qu'après notre arrivée.
D'après l'invitation du magnétiseur qui dirigeait tout dans cette séance solennelle, le rapporteur devra écrire sur une carte un ou plusieurs mots, afin de les faire lire à la somnambule. Ce commissaire, grâce aux soins officieux de M. Berna, avait à sa disposition sur une table deux paquets de cartes, l'un de cartes entièrement blanches, l'autre de cartes à jouer.
Ainsi, comme on le voit, l'ordre de la séance avait été obligeamment réglé par le magnétiseur. Il n'y avait plus de ces hésitations, de ces incertitudes qui avaient quelque peu troublé les autres séances. Ici tout était coordonné à l'avance : matériel, personnel, succession des faits, série des interpellations; bref nous étions déchargés de tout.
Quoi qu'il en soit, le rapporteur écrit sur une carte blanche le mot Pantagruel en lettres moulées et parfaitement distinctes; puis, se plaçant derrière la somnambule, il présente celle
carte tout près de l'occiput du sujet. Le magnétiseur, assis à l'opposite de M. Dubois, c'est-à-dire en face de la somnambule, ne pouvait voir lui-même les caractères tracés sur la carte; c'était un fait du second ordre, c'est-à-dire décisif en luimême.
La somnambule, interrogée uniquement par son magnétiseur sur ce qu'on lui présente ainsi derrière la tête, répond avec quelque hésitation que c'est quelque chose de blanc, quelque chose qui ressemble à une carte de visite.
Jusque-là, comme vous le pensez, messieurs, il n'y avait pas de quoi émerveiller vos commissaires : M. Berna avait dit à haute voix au rapporteur de prendre une carte, et d'écrire quelque chose sur cette carte ; la somnambule pouvait dire qu'elle voyait quelque chose de blanc, quelque chose qui ressemble à une carte. Mais on ne tarda pas à lui demander si elle pouvait distinguer ce qu'il y avait sur cette carte? — Oui, répondit-elle résolument, il y a de Y écriture; réponse qui ne surprit pas encore. « Est-elle grande ou petite, cette écriture? — Assez grande, répliqua-t-elle. » Ici, comme vous le voyez, commencent les difficultés sérieuses ; aussi la somnambule se retranche dans les approximations. « Qu'est-ce qu'on a écrit? poursuit le magnétiseur. — Attendez, je ne vois pas bien. Ah! il y a d'abord ... un M; oui, c'est un mot qui commence par un M. » Telles ont été les premières réponses de la somnambule.
M. Cornac, à l'insu du magnétiseur, qui seul pendant toute cette séance pose les questions à sa somnambule, M. Cornac fait alors passer à M. Dubois une carte entièrement blanche. Celui-ci substitue aussitôt, et toujours à l'insu de M. Berna, cette carte blanche à celle qui portait le mot Pantagruel. La somnambule n'en persiste pas moins à dire qu'elle voit un mot qui commence par un M. M. Berna, qui ne se doute en aucune manière de notre manège, la presse toujours de questions; elle est invariable; elle ne peut, dit-elle, déchiffrer qu'une seule lettre, un M. Enfin, après quelques efforts, elle ajoute, mais sous la forme du doute, qu'elle voit deux lignes d'écriture.
MM. Oudet et Cornac se trouvaient alors placés derrière la somnambule ; elle donne à entendre qu'elle distingue l'un de
ces messieurs, M. Cornac. On lui demande si ce monsieur est grand? — Pas trop grand, dit-elle, pas aussi grand que vous. C'était à M. Berna qu'elle répliquait, car elle ne s'entretenait qu'avec lui.
M. Cornac, avec le consentement du magnétiseur, présente à son tour à l'occiput du sujet une carte sur laquelle il a écrit le mot aimé. Elle distingue, dit-elle, quelque chose d'écrit; mais elle ne saurait dire ce que c'est, ce que cela signifie. M. Cornac tire une longue bourse de sa poche. — C'est quelque chose de rond, lui dit-elle. Ce commissaire, après avoir remis la bourse dans sa poche lui présente sa main seule ; elle dit qu'elle voit toujours quelque chose de rond.
Après ces premiers travaux, la somnambule se plaint d'être éblouie; elle est, dit-elle, gênée par des clartés. — Oui, répond son magnétiseur, « par des brouillards, attendez ; » et au moyen de quelques passes transversales, il lui dit qu'il la débarrasse.
Le rapporteur chargé de prendre des notes écrivait en ce moment à deux pas de la somnambule , on entendait le bec de sa plume courir sur le papier. La somnambule se tourne de son côté, et lève la tête comme pour chercher à le voir sous le bord intérieur de son bandeau. Le magnétiseur lui demande bien vite si elle voit ce monsieur. — Oui, dit-elle, il tient quelque chose de blanc et de long (le rapporteur écrivait sur un bout de papier plus long que large).
Le rapporteur se rapproche alors de la somnambule, se place derrière elle, et, cessant d'écrire, met sa plume à sa bouche. M. Berna interroge encore sa somnambule dans le même sens, c'est-à-dire sur des faits dont lui a connaissance aussi bien que nous : « Voyez-vous toujours, lui dit-il, le monsieur placé derrière vous? — Oui , dit-elle. — Voyez-vous sa bouche? — Pas trop bien. — Pourquoi ? — Il a quelque chose de blanc et de long en travers. » Le magnétiseur jette sur nous un coup d'oeil de satisfaction et recommande au rapporteur de bien noter ce fait. Ce fait, messieurs, nous n'avons eu garde de l'oublier; mais quelle est sa valeur, quelle est son importance sous le rapport de la doctrine du magnétisme animal? D'une part, la somnambule savait qu'elle venait de se tourner vers quelqu'un qui écrivait; le bruit très-distinct de la plume sur le papier aurait suffi pour
lui donner celle certitude, en admettant même qu'elle n'eût pu voir le rapporteur au-dessous de son bandeau, tentative à laquelle elle venait de se livrer sans obstacle de notre part, parce que, nous l'avons déjà dit, nous voulions laisser le magnétiseur agir sans la moindre apparence de contrainte. Le rapporteur toujours écrivant se place derrière cette femme; alors seulement il cesse d'écrire et tient sa plume entre ses dents. Le magnétiseur ne prend pas pour sujet de ses questions un autre commissaire, la somnambule venant de répondre, suivant lui, d'une manière assez satisfaisante. Il ne quitte donc pas l'écrivain de la commission, et adresse à sa somnambule, sans le vouloir assurément, une question trop indicative, trop spécialisée. Yoyez-vous ce monsieur ? bien. — Mais pourquoi dire : Yoyez-vous sa bouche ? Qu'est-ce qu'il y a donc à sa bouche? pouvait tout aussitôt se demander la somnambule. Il venait d'écrire, il vient se placer derrière moi en écrivant, il n'écrit plus; serait-ce sa plume qu'il a placée dans sa bouche ? C'est quelque chose de blanc et de long.
Ces réflexions, messieurs, nous sont venues tout aussitôt à l'esprit, et ont enlevé à ce fait la valeur qu'il aurait pu avoir peut-être sans ces circonstances.
La commission aurait désiré que M. Berna, qui ne sentait pas bien certainement toute la portée de sa question, lui eût donné un sens plus général. En effet, trois circonstances enlèvent à la réponse de la somnambule toute valeur, toute importance dans le sens magnétique : 4° c'était un fait connu de son magnétiseur, et son magnétiseur, dont nous ne voulons pas attaquer la bonne foi, mais dont par devoir il fallait nous défier, était en rapport immédiat avec elle, le contact physique était évident entre eux; 2° M. Berna lui avait posé une question de telle sorte qu'il lui mettait le doigt sur la chose; 3<> enfin la somnambule avait fait une tentative pour distinguer le rapporteur au-dessous de son bandeau.
Dans les faits qui vont vous être exposés, les choses ne se passent plus de la même manière , les interprétations diverses ne seront plus possibles ; voyons quel en a élé le résultat.
Sur une invitation nouvelle du magnétiseur, M. Dubois écrit en gros caractères sur une carte de même dimension que la
première, un seul mot, MISÈRE, sans faire encore connaître au magnétiseur quel est ce mot. Le rapporteur le présente à déchiffrer à la somnambule, la carte est placée comme de coutume à l'occiput du sujet. L'invitation de M. Berna avait été faite à haute voix; la somnambule sans hésiter ne manque pas de dire qu'elle voit une carte, et que sur cette carte il y a de l'écriture. Sollicitée comme précédemment, elle paraît faire des efforts pour distinguer les caractères. Enfin, après de nombreuses hésitations, elle dit que le mot écrit sur cette carte commence par un T. Le rapporteur substitue une carte entièrement blanche à celle qu'il présentait à la somnambule; celle-ci ne s'aperçoit en aucune manière de cette substitution, pas plus que son magnétiseur. Interrogée sur le nombre de lettres par elle distinguées, elle dit qu'elle en voit cinq ou quatre. Nous venons de le dire, la carte était toute blanche.
Maintenant, messieurs, nous allons arriver à des faits plus décisifs, plus curieux, et dans lesquels la lucidité de la somnambule devait apparaître dans toute son évidence. La transposition du sens de la vue devait nous être prouvée d'une manière péremptoire, non plus à l'aide de ces questions vagues : Voyezvous ce monsieur? est-il grand? est-il petit? Pas trop grand, pas trop petit? toutes choses bonnes, comme l'on dit, pour amuser le tapis , pour iutermède obligé. Nous allions passer à des faits qui devaient étonner le monde médical.
Nous vous avons déjà prévenus que M. Berna avait préparé sur un des meubles de son salon un paquet de cartes à jouer. S'adressant celte fois encore au rapporteur, il le prie à haute voix et sans quitter ses rapports intimes avec la somnambule, il le prie maintenant de prendre une carte à jouer et de la placer à l'occiput de la somnambule: « Est-ce une carte avec figure? lui demande le rapporteur. — Gomme vous voudrez,» répond M. Berna.
Cette question toute naturelle, le rapporteur l'avait faite d'abord sans arrière-pensée, tout simplement; mais en se dirigeant vers la table sur laquelle était tout préparé d'avance le paquet de cartes à jouer, l'idée lui vint de ne prendre ni une carte avec ligure ni une carte avec des points; mais bien, tout en feignant de prendre réellement une carte à jouer, de rapporter une carte entièrement blanche et de mêmes dimensions,
ce qui fut fait toujours à l'insu de M. Berna. Nous n'avons pas besoin d'ajouter et à l'insu de la somnambule, puisque celle-ci ne s'apercevait pas même des substitutions faites à un pouce de son occiput, là où pour elle le sens de la vue devait être transposé.
Ainsi muni de sa carte blanche, le rapporteur vient la placer à l'occiput du sujet et se tient derrière elle ; le magnétiseur assis en avant, magnétisait de toutes ses forces. La somnambule est interrogée ; elle hésite, elle fait des efforts, et dit qu'elle voit une carte. Mais le magnétiseur pas plus que nous ne voulait se contenter de si peu de chose; il lui demande ce qu'elle remarque sur cette carte; elle hésite encore, puis elle dit qu'il y a du rouge et du noir !
La commission impassible laisse M. Berna continuer ses manœuvres et ses sollicitations afin d'amener à bien ce qui paraissait encore très-confus devant le sens transposé de la somnambule, ce qui ne consistait encore qu'en un peu de rouge et un peu de noir.
Après quelques essais infructueux, le magnétiseur, peu satisfait sans doute des fonctions du sens visuel ainsi transposé, invite le rapporteur à faire passer sa carte en avant de la tête de la somnambule, tout près du bandeau qui lui couvre les yeux. C'était, dira-t-on, changer les termes de la question, et même de la doctrine magnétique ; c'était renoncer à la transposition du sens pour la clairvoyance à travers un bandeau. Peu importe, c'était déjà bien assez pour être constaté. Le rapporteur fit donc passer la carte comme le désirait le magnétiseur, mais il eut soin de la placer rapidement et de telle sorte que M. Berna pouvait et devait même supposer qu'il ne voyait que le revers naturellement blanc de ladite carte, tandis que la partie colorée était tournée vers le bandeau de la somnambule.
Une fois la carte dans cette nouvelle position, le magnétiseur continue ses manœuvres et sollicite sa somnambule ; celle-ci avoue qu'elle voit mieux la carte; puis elle ajoute en hésitant qu'elle voit comme une figure ! Nouvelles instances deM. Berna, nouvelles sollicitations. La somnambule, de son côté, paraît fairebien des efforts; après quelques tentatives, elledéclarenettement qu'elle voit un valet Ht Mais ce n'était pas tout, restait
à dire quel valet; car il y a quatre valets. Procédant sans doute par voie d'élimination, elle répond à son magnétiseur que c'est dunoir qu'il y a à côté de son valet. Ce n'était pas tout encore ; il y a deux valets qui ont du noir à côté d'eux. Nouvelles instances de la part du magnétiseur, nouveaux efforts de la part de la somnambule, nouvelle et profonde attention de la part des commissaires. Enfin elle le tient, c'est le valet de trèfle!!!
M. Berna ayant ainsi terminé cette expérience, prend la carte des mains du rapporteur, et en présence de tous les commissaires, il voit, il s'assure qu'elle est entièrement blanche.
Pour dernière opération , laissant là et les cartes écrites et les cartes à jouer, M. Berna demande à M. Cornac un objet qu'il ait apporté avec lui, ajoutant qu'il se chargera de le présenter dans sa main fermée devant le bandeau de la somnambule. Cet objet, que nous ne voulons pas vous indiquer d'avance, est remis par M. Cornac au magnétiseur. Celui-ci , d'une main le présente tout près du bandeau de sa somnambule, de l'autre il cherche à agir magnétiquement sur elle, et alors recommencent les interpellations, les sollicitations, les instances, etc., etc. La somnambule, qui n'a pas perdu courage, paraît se livrer à de grandes recherches ; son magnétiseur lui demande si elle peut distinguer ce qu'il tient dans sa main ? Attendez, dit-elle; puis après des incertitudes feintes ou réelles, elle dit : Que c'est quelque chose de rond . Puis, toujours pressée de questions, elle ajoute que c'est couleur de chair, que cest jaune, et enfin que c'est couleur d'or. Sur de nouvelles et incessantes questions, elle ajoute que c'est épais, à peu près comme un oignon : que c'est jaune d'un côté, blanc de l'autre, et qu'enfin il y a du noir dessus.
Ici la somnambule se plaint; elle voudrajt, dit-elle, que son magnétiseur finît et qu'il la réveillât; elle le demande avec instances. Pas encore, répond M. Berna, quand vous aurez répondu à mes questions. Et alors ce magnétiseur agite les mains devant elle, disant qu'il chasse des obscurités, des brouillards. Pressée de nouveau d'indiquer le nom de l'objet qu'on lui présente, elle répète que c'est jaune et blanc. Vous dites que c'est blanc ? répond M. Berna (Ici la commission lait incidemment
remarquer que M. Berna a peut-être eu tort de rappel or seulement le mot blanc; il y avait en cela, comme vous le>verrez tout à l'heure, quelque chose de trop indicatif encore, de trop spécial). Mais la somnambule dit positivement : Jaune d'un côté, blanc de l'autre, avec du noir dessus.
Possédez - vous , lui dit le magnétiseur, un objet semblable? — Non, dit-elle. — Et moi? — Ah! oui, vous avez cela. — Mais, reprit le magnétiseur, si vous aviez cela, qu'en feriezvous ? — Je le placerais à mon cou.
Sollicitée pour la dernière fois de mieux s'expliquer , de dire au moins V usage de cet objet , si elle ne peut en retrouver le nom, la somnambule paraît rassembler toutes ses forces, puis elle fait entendre seulement le mot heure , puis enfin comme soudainement illuminée, elle s'écrie que c'est pour voir voir l'heure. M. Berna rend à M. Cornac ce mystérieux objet : c'était une médaille d'argent du poids et de la grandeur d'une pièce qui vaudrait trois francs ; sur l'une des faces on remarquait un caducée, sur l'autre deux lettres majuscules.
Ainsi s'est terminée cette mémorable séance. Peu de jours après, M. Berna vint demander au rapporteur copie intégrale de tous les procès-verbaux ; le rapporteur lui répéta qu'il était prêt à lui en faire lecture, mais que, pour lui en délivrer copie, il ne le ferait que sur l'ordre de la commission; que du reste il consulterait chaque membre à cet égard. M. Berna vint plus tard chercher la réponse, elle était négative. Le 5 mai, ce magnétiseur prit le parti d'écrire au président de la commission. Dans sa lettre , il se plaignait du refus qui lui avait été fait ; il serait forcé , disait-il , de discontinuer ses expériences si on n'accédait à sa demande. Cette lettre exigeait une réponse; dès lors la commission dut s'assembler. Convoquée par son secrétaire, elle se réunit le 15 mai chez M. Boux. Lecture fut faite de la lettre de M. Berna. M. Emery soutint d'abord que ce sérail aller au delà de nos devoirs, compromettre à la fois et la commission et l'académie, que de donner ainsi copie de pièces réservées pour la rédaction du rapport; d'autres membres parlèrent dans le même sens. Assez de concessions ont été faites, disait-on, depuis le commencement des expériences. Les procès-verbaux ont été lus à M. Berna chaque fois qu'il en a manifesté le désir; il pouvait même assister à leur discussion,
proposer dos modifications, des rectifications ; mais ce magnétiseur prétendait refondre entièrement nos procès - verbaux. Aujourd'hui il veut en posséder une copie; ces conditions ne peuvent être acceptées. Pour terminer, M. Bouillaud fil la proposition suivante : une lettre sera écrite par le secrétaire à M. Berna; dans cette lettre, on préviendra ce magnétiseur que, s'il n'a plus de faits à exposer à la commission, le rapport en ce qui le concerne va être rédigé et sera prochainement lu en séance académique. On exprimera à M. Berna les regrets de la commission de ne pouvoir accéder à sa demande , c'est-à-dire de ne pouvoir lui donner copie des procès-verbaux.
On lui rappellera en même temps que, par décision unanime des commissaires, un appel a été fait par la voie des journaux à toutes les personnes qui s'occupent aujourd'hui de magnétisme animal, pour les inviter à rendre les commissaires témoins de leurs expériences.
Aucune objection ne s'éleva contre la proposition de M. Bouillaud; elle exprimait l'opinion unanime des commissaires : elle fut donc adoptée, et le secrétaire la mit à exécution.
Le 26 mai, pour réponse ultime, M. Berna écrivit au rapporteur qu'il n'avait plus rien à montrer aux commissaires. Tout rapport a dès lors cessé entre la commission et ce magnétiseur. Nous avons laissé néanmoins s'écouler un certain espace de temps; la commission tenait à établir dans tous les cas un fait historique important. Elle avait cru devoir, ainsi que nous vous l'avons dit, faire un appel à tous ceux qui s'occupent de magnétisme animal ; mais ceux-ci , messieurs, ne nous ont donné aucun signe de vie. Vous verrez tout à l'heure quelles conclusions nous en avons tirées. Ce temps moral une fois écoulé , nous nous sommes empressés de vous présenter ce rapport.
Vous venez d'en entendre la lecture; il nous reste une dernière tâche à remplir, celle de résumer les faits par nous observés, d'en tirer nos conclusions, et de soumettre celles-ci au creuset de votre discussion, afin qu'elles en sortent affaiblies ou corroborées, et alors dignes de toute confiance.