‹ Histoire administrativeChapitre 4 sur 39 · Pap. Frochot · texte numérisé non relu

Pap. Frochot

FROCHOT

soulever la tête, te Je voudrais pouvoir te la laisser en « héritage (1). »

Cabanis lui fit observer que l’accès avait duré toute la nuit, qu’il n’était point terminé, et que la plus légère imprudence le rendrait mortel. « Il est mortel ! » dit-il. Mirabeau pria Frocliot d’appeler La Marck. 11 désirait parler à Cabanis sans témoins. « Nous sommes seuls, dit-il à Cabanis; je mourrai « dans quelques heures ; donnez-moi votre parole que vous « ne me quitterez plus. Je veux finir avec un sentiment si « doux. » Cabanis pleurait. « Point de faiblesse indigne « de vous et de moi, ajouta-t-il ; c’est un moment dont il faut « que nous sachions jouir l’un et l’autre : et puis tenez, « promettez-moi que vous ne me laisserez pas souffrir des « douleurs inutiles. »

La Marck entra. « J’ai de la peine à m’exprimer, dit-il à « Cabanis ; croyez-vous que je serai en état de le faire un peu « plus tard?» — « Si vous êtes trop fatigué, reposez-vous ; « mais si vous le pouvez, parlez dès à présent (2). » Il baissait à vue d’œil. «J’entends!» dit-il; et il parla encore de ses affaires particulières, des personnes qui lui étaient chères, et de l’état des affaires publiques (3).

Frochot revint un peu plus tard; Mirabeau se tourna vers lui : « Eh bien! mon ami, c’est fini, je meurs aujourd’hui , « vous n’avez rien voulu accepter de moi ; je vais disposer « de vous. » Il lui prit les deux mains, et mit l’une dans celle de La Marck, l’autre dans celle de Cabanis : « Je lègue à « votre amitié Frochot : son tendre attachement mérite le « vôtre (4). »

(]) Pap. Frochot. — Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 445.

(2) Cabanis, t. II, p. 66

(3) Cabanis avait recueilli ce dernier entretien, qui est resté inédit. (Cabanis, OEuvres , t. II, p. 66.)

(4) Cabanis, t II, p. 67. La version de Frochot est un peu plus brève : « Vous n’avez rien voulu accepter de moi, je vous lègue à mes amis. »

A cos mots, il perdit la parole et l’agonie commença. Il conservait toujours sa connaissance, et il répondait par des signes aux marques d’amitié qu’on lui donnait. Les moindres soins le touchaient ; il essayait de sourire. Quand un de ses amis penchait son visage vers le sien, il faisait de son côté des efforts pour l’embrasser. Alors qu’il ne parlait plus, le mouvement de ses lèvres parlait encore.

Vers huit heures, les douleurs se réveillèrent. Cabanis lui présenta de l’eau, du vin, de l’orangeade. Il refusa tout. 11 fit sur son drap le mouvement d’un homme qui veut écrire. On lui donna une plume et du papier; il écrivit : «Dormir; » en même temps il fermait les yeux et mettait un doigt sur sa bouche. Cabanis feignit de ne pas l’entendre; il fallut rapporter le papier et la plume, et il écrivit : « Croyez-vous que « la mort ou l’effet qui m’en rapprochera le plus puisse pro- « duire un sentiment dangereux? » Voyant que Cabanis ne répondait pas, il écrivit encore : « Tant qu’on a pu croire « que l’opium fixerait l'humeur, on a bien fait de ne pas me « le donner , mais maintenant qu’il n’y a plus de ressources « que dans un phénomène inconnu , pourquoi ne pas tenter « ce phénomène? et peut-on laisser mourir son ami sur la « roue pendant plusieurs jours peut-être (1)?»

Les douleurs devinrent si violentes qu’elles pouvaient causer la mort. Cabanis formula une potion calmante. « Jurez-moi, s’écrie Mirabeau, recouvrant tout à coup la « parole, que vous ne direz à personne ce que vous faites ! » 11 croyait que Cabanis lui donnait de l’opium. Dans le moment M. Petit entra. Il approuva le calmant. C’était une once de sirop diacode, vingt gouttes de liqueur minérale d’Hoffmann, et deux onces d’eau de menthe distillée (2). Le phar-

(1) Cabanis, t. II, p. 68. — Pap. Frochot.

(2) D’après l’original de la potion. Sur cette ordonnance, Cabanis, t. II,

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macien demeurait dans la rue ; on ne prit que le temps d’aller et de venir. Les douleurs croissaient toujours. « On « me trompe, on me trompe! répète le malheureux agoni- « sant. » — « On ne vous trompe pas ! — la potion arrive ! « — j’ai vu l’ortlonnance ! — elle est partie ! » — répondaient « à la fois La Marck, Petit, Frochot et Cabanis. «Oh! les « médecins, les médecins! » et se tournant vers Cabanis : « N’étiez-vous pas mon médecin et mon ami ! ne m’aviez- « vous pas promis de m’épargner les douleurs d’une telle « mort? voulez-vous que j’emporte le regret de vous avoir « donné ma confiance (1) ? » Une convulsion le tourna violemment sur le côté droit. Saisissant alors la main de La Marck, il leva les yeux au ciel, poussa un cri et expira. Huit heures et demie sonnaient. M. Petit, debout au pied du lit, dit : « Il ne souffre plus (2)! »

Liquidation de la succession de Mirabeau. — Gomment Frochot ignora les relations de Mirabeau avec la cour et resta convaincu de son innocence.

— Pétition de Frochot à l’Assemblée législative. — Décret qui met à la charge du trésor public les frais du service funèbre de Mirabeau. — Polémique entre Frochot et la famille de Mirabeau au sujet de ce décret.

— Lettre de Frochot à Barrère, président de la Convention.

La Marck ne s’occupa pas des affaires de Mirabeau. Tout le poids en retomba sur Frochot. Les accusations de vénalité avaient retenti avec tant d’éclat et s’étaient propagées avec

p. 68, dit : « M. Petit approuva le calmant, mais il préféra donner dans l’eau simple le sirop diacode que j’avais ordonné dans une eau distillée. »

(1) Cabanis, t. Il, p. 69.

(2) Cabanis, t. II, p. 69. On trouvera dans les Mém. de Mirabeau, t VIII, de nombreux détails sur les obsèques de Mirabeau et sur l’impression extraor-

tant de force que Frochot tremblait d’en trouver quelque indice. L’examen détaillé de la succession lui rendit toute sécurité. Des rapports de Mirabeau avec la cour, nulle trace. Les papiers les plus importants avaient été, dans la soirée du jeudi, secrètement enlevés par Pellenc et La Marck, et, lorsqu’en vertu du testament Cabanis et Frocliot dépouillèrent et se partagèrent la correspondance, ils ne trouvèrent rien , absolument rien qui excitât leurs soupçons. D’autre part, la situation de la fortune était telle qu’on ne pouvait supposer qu’un homme vendu pût vivre au milieu de si grands embarras. Les dettes étaient divisées en une foule de petits créanciers dont les réclamations incessantes eussent été facilement apaisées par un grand secours. Tout semblait confirmer l’innocence de Mirabeau et confondre ses ennemis.

Pour bien comprendre la situation financière de Mirabeau au moment de sa mort et les illusions que Frochot conserva toujours sur la moralité politique de son ami, il faut se rappeler qu’au mois de juillet 1789 le marquis de Mirabeau laissa en mourant à son fils une fortune de cinquante mille livres de rente en terre et beaucoup de procès. Si Mirabeau eût été un homme ordinaire, sage, prudent, personnel, il eût d’abord songé à ses intérêts particuliers ; il eût transigé avec ses cohéritiers, terminé les procès, liquidé la succession paternelle ; mais en avait-il le temps, le loisir, la liberté? Pouvait-il renoncer à l’espoir de sauver la royauté dans la révolution et par la révolution? Pouvait-il déserter son

dinaire que fit cette mort dans Paris. Nous noterons seulement un fait trèscurieux : c’est qu’on représenta, le 24 mai 1791, sur le théâtre de Monsieur (théâtre Feydeau), une comédie en un acte et en prose, sous le titre de Mirabeau à son lit de mort . Les principaux personnages étaient Talleyrand, La Marck, Gomps, Frochot, Cabanis et le docteur Antoine Petit. Cette pièce de Pujoulx eut un grand succès; elle ne fut pas imprimée. ( Biogr . univ. des contemporains , t. 17, p. 151, art. Pujoulx.)

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poste, abandonner le combat, renoncer à sa part de labeur, de danger et de gloire! ce Je ne retirerai pas de quelque ce temps un écu de la succession de mon père, disait-il à La « Marck, je n’ai pas le temps de m’occuper de mes affaires « particulières. Je manque tous les jours de l’argent néces- « saire meme pour payer mon laquais (1). »

Tout autre eût reculé. Mirabeau eut le courage ou, si l’on veut, l’imprudence d’avancer. Il croyait en son génie. Il se persuada que l’avenir ne lui refuserait pas un poste élevé, et qu’il y trouverait des ressources suffisantes et l’occasion d’employer ses talents. Deux mois après, en septembre, il dit à La Marck : « Mon ami, il dépend de vous de me rendre un ce très-grand service. — Parlez. — Je ne sais où donner de « la tête , je manque du premier écu , prêtez-moi quelque « chose. » La Marck lui donna un rouleau de cinquante louis; et Mirabeau ajouta : « Je ne sais quand je vous le ce rendrai, je n’ai pas encore pu regarder à la succession de ce mon père, et déjà mes parents me font des procès (2). »

Les journées des 5 et 6 octobre, en imposant à La Fayette et à Mirabeau une alliance passagère , semblaient devoir préparer une solution prompte et honorable. La Fayette disposait alors de la liste civile du roi. Il proposa une somme de cinquante mille francs ou une ambassade. Mirabeau les refusa, ce J’ai rejeté avec toute la fierté requise, » écrit-il à La Marck le 21 octobre, « tout ce qui a trait à de l’argent. « J’avoue, cependant, de vous à moi, que voilà le point criée tique de mon affaire... Le passage est cruel, je suis étouffé ee d’embarras subalternes qui dans leur masse font une assez ee grande résistance... Je suis très-gêné dans mes rapports

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 95.

(2) Id t. I, p. 101.

« sociaux et parce que je ne puis regarder à mes affaires, et « parce que, tant que j’ai des projets d’ambition , je ne puis « pas dissoudre mon atelier. Un grand secours, je ne puis « l’accepter sans une place qui le légitime ; un petit me « compromettrait gratuitement : là est le nœud (1). »

Cependant, le lendemain il se ravise ; il a refusé la somme de cinquante mille francs que La Fayette lui proposait personnellement, il demande un secours de mille louis pour payer son atelier : « Si mille louis vous paraissent indiscrets, « ne les demandez pas; mais telle serait mon urgente néces- « sité. Il ne me convient ni d’être avide, ni d’être dupe. Je « garde trois hommes du premier ordre, dont deux, si je ne « les gardais pas, seraient déjà retournés en Angleterre. Or, « certainement je me dérange en pure perte si c’est pour « rien que je les garde; et d’autant que je ne suis pas et « que je ne puis pas être en jouissance de ma fortune per- « sonnelle (2). »

Au milieu de ses aveux, Mirabeau voit les périls que court le roi. Il sent la nécessité qui le presse; il prend la violence de ses désirs pour l’autorité de son crédit ; il croit toucher le but suprême de son ambition . il est ministre si l’Assemblée permet aux députés d’être ministres. « Un génie éloquent vous entraîne et vous subjugue, s’écrie Lanjuinais, et que ne ferait-il pas s’il était ministre? » L’Assemblée regarde, devine* et repousse Mirabeau.

Le coup était cruel ; Mirabeau en demeura longtemps abattu. Il ne voit pas de remède aux embarras qui l’étreignent; il n’en cherche pas. 11 se sent isolé et las. Sa sœur, Mme du Saillant, tente alors de le réconcilier avec sa femme,

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 396.

(2) Id., t. I, p. 400.

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la comtesse de Mirabeau (1). M,ne de Mirabeau avait de la fortune et un accord eût aplani bien des difficultés : mais la Providence, qui semblait vouloir lui faire expier les vices de sa jeunesse, ruina cette dernière espérance. Tous ses efforts pour s’assurer des moyens d’existence échouent coup sur coup. Il faut se résigner : il faut vivre avec le traitement de député et les cinquante louis que le comte de La Marck lui prête tous les mois.

Le moment approche, cependant, où Mirabeau, qui avait eu le tort de se croire trop tôt nécessaire, devient indispensable. Effrayés de la gravité croissante des événements, le roi et la reine prennent la résolution de vaincre leurs répugnances et de s’attacher Mirabeau. La Marck se charge de la négociation. Le roi payera les dettes, c’est-à-dire deux cent huit mille livres; il assure une somme de six mille livi es par mois, enfin, il remet quatre billets de deux cent cinquante mille livres au comte de La Marck, qui les donnera à Mirabeau, à la fin de l’Assemblée nationale (2). Mirabeau n’a rien demandé : il accepte tout. A ce moment critique, Mirabeau témoigne-t-il quelque émotion, quelque honte, quelque remords? Nullement. Mirabeau a reçu l’argent du roi « pour sauver le roi ». L’Assemblée ne lui a pas permis d’être ministre avec portefeuille : il sera ministre sans portefeuille; il aura des bureaux, des agents, des secrétaires, et dans sa conscience son ministère s’appellera le ministère du salut public. Il n’a pas trahi sa cause : il n'a pas vendu l’ombre de son indépendance : il n’a pas vendu le reflet même de son caractère. Il « tonnera » à son jour, à son heure, contre « les stupides coquins qui

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 427.

(2) Id., t. I, p. 164.

« offriront la contre-révolution, » et il écrira à La Marck, lui le pensionnaire de Louis XVI : « J’ai tout promis, mais je « n’ai promis autre chose que de servir selon mes principes.

« Ce n’est pas assez pour moi, mon cher comte, que d’avoir « politiquement raison. Je veux que mes amis puissent tou- « jours juger en cela, comme dans tout le reste, ma morale,

« et la cohérence de mes principes (1). »

Le secret était la première condition d’une semblable transaction. De la pension mensuelle de six mille livres, des dettes payées, du million promis et gardé par La Marck, Frochot ne sut et ne pouvait rien savoir. Il trouva ce qu’il comptait trouver, une fortune de cinquante mille livres de rente engagée dans des hypothèques et dans d’interminables procès. Cette fortune fut naturellement dévolue à M. du Saillant, légataire universel et héritier de Mirabeau. On disait, on affirmait que Mirabeau possédait l’hôtel dans lequel il habitait rue de la Chaussée-d’Antin, et la terre du Marais. Il fallait bien trouver l'emploi des sommes immenses qu’il était censé avoir reçues du roi. Quant à l’hôtel de la rue de la Chaussée-d’Antin, il appartenait à la demoiselle Julie Carreau, première femme de Talma, qui l’avait loué deux mille quatre cents francs. La terre du Marais avait été acquise, il est vrai, moyennant cinquante mille francs, le 15 février 1791 ; mais à la mort de Mirabeau, pas un denier n’avait été payé. Restait donc à liquider la succession, à exécuter le testament, à vendre le mobilier, à solder les dettes et les legs. La bibliothèque était considérable : elle produisit environ cent quarante mille livres; mais la vente du mobilier ne donna pas ce qu’on espérait. Tout compte fait, la succession mobilière se trouva en déficit de cin-

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck. t. II, p. 267.

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quante pour cent. Frochot réunit plusieurs fois les créanciers et parvint à leur faire accepter une sorte de concordat qu’il cacha sous les apparences d’un hommage rendu à la mémoire de Mirabeau.

Parmi les créanciers les plus pressés et les plus tenaces, s’étaient distingués les fournisseurs de la pompe funèbre. Ils réclamaient intégralement, en juillet 1791, la somme considérable de 7,621 livres. Frochot vit dans le payement de cette dette un moyen de faire porter à l’Assemblée constituante le deuil de Mirabeau. Il s’adressa au comité de liquidation. Accablée de travaux et pressée par le temps, l’Assemblée ne put résoudre cette affaire. Frochot la reprit et la soumit à l’Assemblée législative. Le 20 octobre 1791, il se présenta à la barre et lut la pétition suivante :

« Messieurs ,

« Chacun de vous, en s’asseyant dans ce sanctuaire de nos « lois, a peut-être cherché des yeux, avec une sorte de « respect, la place qu’occupait Mirabeau.

« II n’est plus Du pied de cette tribune où la mort

« est venue l’enlever à la patrie, j’aurai pourtant le courage « de vous parler de lui ; et telle est la profondeur des souve- « nirs qu’il a laissés dans mon âme , et que ces lieux me « retracent, que si j’avais à vous parler d’autre chose, je c< commencerais encore par vous parler de Mirabeau.

« Son collègue et son ami , je viens pour sa mémoire, « ajouter à tous les éloges, répondre à toutes les calomnies « par ce seul mot : II est mort insolvable . Éloge inoui ! « mais précieux dans cette occurrence ; car il fallait encore « que pour Mirabeau, et pour Mirabeau seul, ce fût un honte neur de mourir dans cet état qui, pour les autres hommes, « appelle des malédictions sur la tombe.

« Exécuteur de ses volontés dernières, je viens demander, cc au nom de ses créanciers , que le trésor public acquitte « les frais de sa pompe funèbre. Elle fut digne d’un grand « homme pleuré par son pays; elle fut trop grande pour sa « fortune, et peut-être il n’est pas juste que des créanciers « aient à gémir de la célébrité de leur débiteur.

« Mais, Messieurs, qu’ai-je besoin de vous parler ici de « créanciers ! Les honneurs rendus à la mémoire de Mirabeau cc deviendront-ils une dépense nationale par cela seulement ce qu’il est mort insolvable?

« Autrefois être rendu pompeusement à la terre semblait « un privilège de l’homme riche et superbe. Celui-là cepen- « dant laissait à peine des regrets dans le cercle étroit d’une cc famille. Le bienfaiteur du genre humain ne trouvait pas cc de quoi reposer sa cendre ; et qui de nous, dans ces temps cc de fanatisme et de tyrannie, eût osé réclamer pour lui cc une sépulture honorable et tranquille? Alors nous ne cc connaissions que ces convois insolents, préparés à grands cc frais, beaucoup moins pour honorer les morts que pour cc flatter l’orgueil de quelques vivants; alors, suivant l’exprescc sion de Mirabeau lui-même, nous ne savions porter que cc des deuils hypocrites.

cc Aujourd’hui , grâce à la régénération de nos mœurs, cc une récompense est promise aux grands hommes par delà ce leur existence : la patrie, en pleurant Mirabeau , a dédié ce un temple à la reconnaissance envers les morts.

cc C’est pour lui qu’ont été instituées en France les precc mières funérailles publiques, ce fiinus collativum des cc Romains , où le sénat assistait en corps , et où la masse cc entière du peuple venait accompagner les tristes dépouilles cc des hommes qui l’avaient bien servi.

cc Le sénat décernait ces honneurs et le trésor public en

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« acquittait la dépense. Souvent aussi le peuple lui-même « ordonnait l’appareil de cette fête lugubre, et à l’instant il « se cotisait pour la rendre digne de l’ami qu’il avait perdu, ce En retournant dans nos foyers, après cette cérémonie, dit cc un ancien, nous en racontions les détails à nos enfants, et « ce récit faisait germer dans leurs âmes le saint amour de la « vertu.

cc La France n’a pas voulu sans doute imiter à demi cc l’exemple des Romains; et lorsque le peuple de Paris disait : ce Nous ne souffrirons pas que notre ami soit mort insolvable ; cc serait-il permis de penser qu’en ordonnant l’inhumation cc solennelle de Mirabeau, en assistant en corps à ses funécc railles, les représentants du peuple n’aient pas entendu cc que ce deuil national fût une dépense publique?

cc Des collègues et des amis purent négliger dans ce fatal cc instant ce qu’exigeait la régularité des décisions; mais ils cc ne craignirent pas de porter trop loin la reconnaissance.

cc C’est à vous, Messieurs, qu’il appartient de suppléer à cc ce silence. Vous savez quel fut Mirabeau : vous avez vu le cc regret des peuples.

cc Pour moi , je n’aurais pas été l’ami de cet homme cc célèbre, sa voix mourante ne m’aurait pas confié l’exécucc tion de ses volontés dernières, que je remplirais encore, cc comme citoyen, le devoir dont je m’acquitte en ce cc moment. Le décret que je sollicite honorera également ce et la patrie et l’homme qu’elle a perdu : c’est moins un cc acte de générosité qu’un acte de justice ; car si les dépenses cc funèbres sont la charge ordinaire de l’héritier, quel autre, cc avant le peuple, recueille l’héritage d’un grand homme?»

Deux salves d’applaudissements accueillirent ce discours.

Un membre demanda cc que le procès-verbal mentionnât, dans les termes les plus honorables le discours de M. Fro-

chot. » Un autre membre, que l’État fît les frais de la sépulture de celui qui eût mérité d’être entretenu aux dépens de la nation. «Je convertis en motion, dit-il, la pétition de M. Frocliot, et je demande que ma motion soit ajournée pour être discutée dans les délais prescrits par la constitution. » L’Assemblée accueillit par de nouveaux applaudissements cette proposition, et vota à l’unanimité l’impression du discours de Frocliot.

Cette pétition provoqua un échange de lettres très-vives entre Frocliot et Mrae du Saillant, sœur de Mirabeau. Mme du Saillant se plaignit dans le Journal de Paris de l’épithète d’insolvable donnée à Mirabeau. «Mon frère laisse des dettes, « et un mobilier qui sera peut-être insuffisant pour les payer; « mais tous les scellés ne sont pas levés, et l’auteur de la « pétition, M. Frocliot, qui se dit l’ami de mon frère, et qui « est son exécuteur testamentaire, ne devrait pas ignorer « que M. de Mirabeau a été doté dans son contrat de ma- « riage de plusieurs terres existantes dans leur entier lors de « sa mort, et d’une valeur bien au delà de ses dettes. On « dirait, à entendre le pétitionnaire, qu’il ne manque plus à « M. de Mirabeau, pour être un grand homme, que d’être « déclaré insolvable (1). » Frocliot répondit : « 11 ne tient « qu’à M,ne du Saillant de me donner un démenti formel. « M. son fils est légataire universel de Mirabeau. Elle est sa « sœur. A de si beaux titres, ils peuvent l’un et l’autre ras- « surer dès aujourd’hui les créanciers de la succession , et « se porter garants envers eux de la totalité des créances. . . « Mais Mine du Saillant se permît-elle par la suite un pro- « cédé si généreux, il ne résulterait pas encore de là que « j’en aie imposé à l’Assemblée nationale. » Et il dcman-

(1) Journal de Paris, 24 oct. 1791, n° 297.

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dait si le mot d’insolvabilité s’appliquait dans le cas où des créanciers recevaient à peine cinquante pour cent du montant de leurs créances. « Je conçois fort bien que, pour « Mme du Saillant, Mirabeau eût été un beaucoup plus grand « homme s’il fût mort millionnaire. Mais certes, les amis « de sa gloire d’homme public, ceux qui avaient à défendre « sa mémoire contre des calomnies accréditées par sa famille « elle-même, ceux-là, dis-je, ont dû penser autrement (1). » Une nouvelle réponse de Mme du Saillant mit fin à cette polémique (2). Peut-être Frochot ne témoigna-t-il pas à M. et à Mme du Saillant tous les égards dus à l’héritier et à la sœur de Mirabeau (3). Peut-être eût-il mieux fait de les consulter d’abord, ou de les appeler au payement des dettes; mais on conçoit qu’il ait essayé de faire tourner l’insolvabilité de Mirabeau au profit de sa gloire, et qu’il ait été heureux de demander aux créanciers un sacrifice en quelque sorte patriotique, et à l’Assemblée un secours solennel. Il répondait ainsi aux accusations de vénalité dont Mirabeau était à ses yeux l’innocente victime, et il rendait à son ami un dernier hommage d'admiration et de reconnaissance.

Un jour viendra, et ce jour n’est pas éloigné, où les Tuileries seront envahies, l’armoire de fer ouverte, et Mirabeau

(1) Journal de Paris, 10 nov. 1791,, n° 314.

(2) Id., 18 nov. 1791, n° 322.

(3) Frochot était* au moment de la mort de Mirabeau* dans d’excellents termes avec sa famille. M. du Saillant fils lui écrivait, le 6 avril 1791 : « Nous avons eu l’honneur de passer chez vous hier* mon père et moi, « Monsieur* pour vous voir et vous renouveler notre reconnaissance des « marques d’amitié et des soins assidus que vous avez portés jusqu’au « dernier moment à mon oncle* dont les bontés et les souvenirs seront à « jamais gravés dans mon cœur. Nous avons eu bien du regret de ne pas v. vous rencontrer. Je désire bien* en mon particulier* que vous vouliez me « donner quelque part à votre amitié; je serai toujours très-empressé de « vous prouver combien je la prise. »

accuse d’avoir conspiré avec le roi contre la révolution. Alors, au milieu d’une immense clameur et d’universels murmures, s’élèvera la voix pure, émue, courageuse de Frochot : « J’ai été l’ami de Mirabeau, écrit-il à Barrère, et «Mirabeau est accusé de conspiration! Oui, j’ai été son « ami , et je le suis encore de sa mémoire; j’ai été son ami, « et par cela meme, j’ai droit de douter qu’il soit coupable !

« Jusqu’à présent, dans ce que j’ai lu du moins, il n’est que « nommé ou désigné par des chefs ou des agents; mais il ne « s’est pas encore nommé lui-même, et je le crois innocent « jusqu’à ce qu’il ait été convaincu.

« Si pourtant il se trouvait coupable ! Eh bien ! à moi « seul en France, peut-être, il serait permis de ne pas détes- « ter sa mémoire , puisqu’il sut m’estimer assez pour ne me « rendre ni le confident ni le complice d’un si détestable « projet.

« J’ai su ce que tout le monde savait ou soupçonnait à « Paris et dans presque toute la France ; j’ai su que Mirabeau « avait assez fréquemment des conférences avec les minis- « très; mais je l’ai su dans un temps où la faiblesse, l’inertie « et la malveillance de ces mêmes ministres paralysaient « ou contrariaient les opérations de l’Assemblée consti- « tuante ; dans un temps où il n’était pas un seul bon esprit « qui ne sentît combien il importait de faire cesser l’irréso- « lution ministérielle et de décider la marche des premiers « agents de l’exécution des lois; dans un temps enfin où , en «supposant à Mirabeau, comme je l’ai toujours cru, la « ferme intention de décider cette marche en sens direct de « la révolution, il n’était personne qui ne dût désirer qu’un « homme à qui l’on accordait aussi éminemment les grandes « qualités d’homme d’Etat fût du moins le conseil des mi- «nistres, lorsque l’entrée au ministère lui était interdite.

« Voilà ce que j’ai su; et, d’après ce que Mirabeau m’en a « dit lui-même plusieurs fois, j’ai eu lieu de penser que son « influence n’avait pas été inutile dans des mesures approu- « vées alors, quoiqu’assez souvent il se plaignît des sottises, « c’était son mot, que le gouvernement faisait contre son « avis.

« Quant au vaste plan de conspiration dont on parle « aujourd’hui, je ne l’ai jamais connu ni dans son ensemble « ni dans ses détails; et, s’il est vrai que Mirabeau en fut le « principal agent , ceux qui ont eu l’occasion de l’entendre « s’expliquer sur moi trouveront dans l’opinion qu’il avait cc de mon caractère le motif de sa discrétion à mon égard.

« Mais c’est trop m’occuper de moi, lorsque Mirabeau est « accusé et que l’opprobre de sa mémoire est à l’ordre du « jour. Déjà je devrais être aux portes de la Convention « nationale et réclamer le droit de le défendre! »

De la mort de Mirabeau à la fuite du roi. — Conduite de Frochot. — État de Topinion publique. — Situation de l’Assemblée. — Arrestation du roi à Yarennes. — Frochot suit le parti constitutionnel. — Rupture avec les Jacobins. — Club des Feuillants. — Discours sur la révision de la Constitution. — Anecdote sur les projets de Duport. — Fin de l’Assemblée constituante.

Pendant dix-huit mois (octobre 1789 — avril 1791), l’amitié de Mirabeau avait occupé et pour ainsi dire absorbé Frochot. Ces dix-huit mois ne furent perdus ni pour son esprit ni pour sa fortune. 11 était entré dans l’intimité de Mirabeau jeune homme : il en sortit homme fait. Il avait acquis une certaine expérience de la vie publique ; il avait orné

sa mémoire d’ineffaçables souvenirs. Pour remplir dignement son mandat, c’est-à-dire pour achever, pour défendre la constitution, Frochot n’avait plus besoin de personne. La place de Mirabeau resta vide dans l’Assemblée et dans son cœur.

De la mort de Mirabeau à l’arrestation de Yarennes, trois mois s’écoulent.

L’Assemblée, fatiguée, vieillie, usée, se hâte lentement. Les orateurs se taisent, les comités travaillent, les séances se traînent languissantes au milieu des discussions théoriques. Plus de drame ! le grand acteur, Mirabeau, est mort. Sous ces apparences pacifiques, personne ne désarme ; le moment approche où l’Assemblée payera ses complaisances. Hardie et agressive contre la royauté, elle s’est montrée timide et faible devant le peuple de Paris. En le flattant elle l’a corrompu, et la corruption engendre la licence et l’ingratitude.

Autour des Tuileries , autour de l’Assemblée grossit une foule de plus en plus agitée; tous les matins la presse insulte le roi et l’Assemblée ; tous les soirs les clubs commenteht les bruits du matin. Le club des Cordeliers répond aux audaces de la presse et donne le ton des violences. Le club des Jacobins, qu’on appelle encore la Société des Amis de la Constitution , se dérobe par une secrète manœuvre à l’influence des membres de l’Assemblée, ses fondateurs (1). Il échappe à Barnave, aux Lameth, à Duport, et devient la proie , les uns disent du duc d’Orléans, les autres de Pétion et de Robespierre. Les constitutionnels, Frochot en tête, ont surpris l’intrigue : ils s’opposent à ces réceptions sans

(1) Conférez Alex. Lameth, Hist. de V Assemblée constituante, t. 1, p. 419 et suivantes.

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nombre et sans garantie qui changent en quelques mois et transforment le personnel de la société. Ils demandent qu’on suspende les entrées et qu’on nomme des commissaires. Les commissaires ne décident rien, et les réceptions recommencent; on propose dix fois un scrutin épuratoire, et dix fois la proposition est rejetée au milieu des applaudissements (1). La société des Amis de la Constitution compte en juin 1791 deux mille quatre cents membres, et la majorité est définitivement conquise dans les clubs et dans la presse aux ennemis publics et secrets de la constitution.

Telle était la situation des esprits lorsque tombe sur Paris un coup de tonnerre. Le roi s’est enfui. Ce n’était pas le roi qui s’enfuyait, c’était la constitution. En ordonnant d'arrêter l’un, l’Assemblée tente de ressaisir l’autre. Le hasard sert ses espérances. Louis XYI rentre à Paris comme un coupable entre Barnave et Pétion. Ici commencent les embarras. Le roi sera-t-il mis hors de cause, ou la fuite du roi serat-elle regardée comme un crime? Faut-il déclarer que le roi est inviolable, et lui rendra-t-on sur-le-champ le pouvoir qu’on lui a enlevé la veille? L’Assemblée n’a pas ce courage. Faudra-t-il donc proclamer que la royauté est incompatible avec la révolution, que le roi est l’ennemi de l’Assemblée, et faire un coup d’État qui mène à la république? L’Assemblée n’a pas cette audace. Rejetant à la fois les partis extrêmes, elle suppose que le roi a été enlevé, et que sa fuite, dont il n’est pas responsable, cache un projet de contre-révolution. Par cette fiction, elle sauve le roi en maintenant son arrestation ; mais elle avilit la royauté en la suspendant. Elle ne

s’aperçoit pas que cet interrègne habitue à la chute du règne

(1) Journal des Amis de la Constitution, par Laclos. in-8°, nos 35, 36 et 37.

et que les coups portés à la royauté retombent sur la constitution.

Si cette conduite est une faute, Frochot la partage (1). 11 se rallie à cet expédient, qui tire les chefs de la majorité du plus grand embarras et semble conjurer les horreurs d’une guerre civile et étrangère (2). L’Assemblée tout entière avait conscience de sa faiblesse; elle sentait le terrain glisser sous ses pas. Elle se trouvait en présence de passions et d’opinions qui se traduisaient par des injures et des menaces. Elle voulait vivre en évitant les déchirements, maintenir son œuvre, l’achever à tout prix, et se dérober, avec tous les honneurs d’une paix solennelle, à la responsabilité d’un redoutable avenir.

Tandis que l’Assemblée essayait pour la première fois de contenir ce mouvement irrésistible qui jadis avait fait sa force et sa victoire, quelques hommes, un homme surtout, Robespierre, le suivait pour s’en emparer. Dédaigné, attaqué, battu dans l’Assemblée, il se vengeait au club des Jacobins, et s’était fait de cette tribune populaire un piédestal d’où il menaçait la représentation nationale. Pétion, Danton, Antoine lui prêtaient le secours de leurs voix, et faisaient retentir l’ancienne société des Amis de la Constitution des attaques les plus violentes et les plus perfides contre la constitution (3). On déclamait ainsi depuis un mois lorsque, le

(1) Parmi les papiers de Frochot se trouve une lettre qu’il se proposait d’adresser au roi. Dans cette lettre,, il attaque violemment les conseillers perfides qui ont inspiré la fuite de Louis XYI.

(2) Réponse de N .-T li.- B. Frochot au libelle intitulé : A la Société des Amis de la liberté et de l'égalité séante a Aignay, p. 8.

(3) Déclaration adressée par des Amis de la Constitution a une portion de leurs ci-devant frères encore réunis aux Jacobins (Bibl. Imp., L*°, B,798 A.) « Quelques hommes^ doués de trop de lumières pour que leurs faux « calculs ne puissent pas les faire soupçonner d’être coupables, sont venus « commander vos applaudissements en vous présentant un projet de répu-

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13 juillet, Robespierre, faisant allusion au sort du roi, s’écrie : « Un des grands obstacles que l’Assemblée nationale cc rencontre à aborder de front cette question est l’accusation « générale de républicanisme. On m’accuse au sein de l’As- « semblée d’être un républicain. On me fait trop d’honneur : « je ne le suis pas. Si on m’eût accusé d’être monarchiste, cc on m’eût déshonoré : je ne le suis pas non plus. J’obsercc verai d’abord que, pour beaucoup d’individus, les mots de cc république et de monarchie sont absolument vides de sens, cc Le mot de république ne signifie aucune forme particucc liôre de gouvernement : il appartient à tout gouvernement cc d’hommes libres qui ont une patrie. Qu’est-ce que la concc stitution française actuelle? C’est une république avec un cc monarque. Elle n’est donc point monarchie ou république, cc elle est l’une et l’autre (1). » Deux jours après, Barnave répliquait dans l’Assemblée nationale : cc Je place ici la cc véritable question : allons-nous terminer la révolution? cc Allons-nous la recommencer? Si vous vous défiez une fois cc de la constitution, quel sera le point où vous vous arrêcc terez? que laisserez-vous à vos successeurs? que feront-ils? cc II est donc vrai qu’il est temps de terminer la révolution ; cc que si elle a dû être commencée et soutenue pour la gloire cc et le bonheur de la nation, elle doit s’arrêter quand elle

« blique, que certains appelaient modestement un projet de salut de la chose « publique. Ils vous ont demandé tous la destitution du roi ; quelques-uns une « minorité au conseil électif; quelques-autres une régence sans régent, une « monarchie sans monarque. Des députés à l’Assemblée nationale , créateurs * de cette société dont vous vous croyez peut-être encore membres, se sont « présentés à votre tribune. A peine commençaient-ils à parler, que des « clameurs insultantes ont étouffé leurs paroles de paix. Quelques-uns ont

« été personnellement outragés et accusés dans des feuilles menson-

« gères d’être les vils stipendiés d’une cour qu’ils méprisaient plus que vous. »

(1) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, in-4°, n° 26.

«. est faite, et qu’au moment où la nation est libre, où tous « les Français sont égaux, vouloir davantage, c’est recom- « mencer à mètre pas libres et devenir coupables. » L’Assemblée couvrit d’applaudissements le discours de Barnave; mais avant de passer au vote, avant de mettre Louis XYI liors de cause, avant de sauver la constitution, Robespierre s’était levé et avait protesté contre les décisions de l’Assemblée nationale (1). C’était le signal de l’insurrection.

Paris tout entier entendit la voix de Robespierre. Le jour meme où l’Assemblée rendait son décret, le vendredi 15 juillet, quatre mille personnes, « portant dans leurs gestes et dans leurs yeux l’énergie et la tranquillité qui conviennent à des hommes libres (2), » envahirent ou entourèrent le club des Jacobins. L’orateur de la députation, un jeune homme, Sigaud, annonça que, le lendemain 16, une pétition serait portée au Champ-de-Mars, et que la Société était invitée à se joindre au peuple pour signer la déchéance du roi. On remit au lendemain la lecture et la signature de la pétition; mais le procès-verbal ajoute : « que l’on fera des milliers de copies de cette pétition , qui seront envoyées à toutes les sociétés patriotiques du royaume, pour être renvoyées à la Société, munies chacune de cent signatures, et être ensuite présentées à l’Assemblée nationale. » La mesure était comble. Presque tous les députés membres du club des Jacobins rompent à l’heure même avec les factieux. Les uns voient dans ces mouvements l’action du parti républicain; les autres, comme Frochot, une intrigue de la faction d’Orléans (3).

(1) Sept membres votèrent pour que le procès fût fait au roi. ( Réponse de N. -Th. -B . Frochot, p. 9.)

(-2) Journal des déba ts de la Société des Amis de la Constitution , n° 27.

(3) Conférez Mém. de La Fayette. Paris, 1837, t. III, p. 103. « Le projet « des anarchistes était si peu républicain que Brissot a avoué qu’il avait eu « de la peine à obtenir de Laclos qu’on retranchât de la proclamation le nom

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Tous sont d’accord pour une résistance immédiate, publique, courageuse.

Le IG juillet, une circulaire annonce que « les membres de TAssemblée nationale, fondateurs et membres de la société des Amis de la Constitution, séant aux Jacobins de Paris, ont arreté de transporter leurs séances dans un autre lieu et de les continuer dans la maison des Feuillants, rue Saint-Honoré (1). » Il était temps. Le lendemain 17, la pétition est portée au Champ-de-Mars, sur l’autel de la patrie. Bailly déploie le drapeau rouge. La Fayette ordonne le feu. Le sang coule.

Cette journée fut une véritable victoire de l’Assemblée sur les clubs, des constitutionnels sur les républicains; mais cette victoire n’était que le prélude d’une guerre acharnée. On s’en aperçut bientôt à la fermeté hautaine avec laquelle

« du duc d’Orléans. » — Réponse de N. -Th. -B. Froehot, p. 13. « J’ai été « entraîné aux Feuillants par la persuasion intime que la pétition dite vul- « gai rement du Champ-de-Mars était l’ouvrage de la faction d’Orléans. « Laclos passait pour en être l’auteur. On a dit depuis qu’elle était de « Brissot. N’importe, sans avoir vécu ni avec l’un ni avec l’autre, je n’ai « jamais estimé ni l’un ni l’autre. Je crus donc de bonne foi qu’il existait « alors dans la société des Jacobins de nombreux agents soit de Philippe « Gapet (le duc d’Orléans), soit du ministère anglais, et que les uns ou les « autres, peut-être même tous ensemble, voulaient allumer en France les

« torches de la guerre civile Je passai aux Feuillants avec deux cent

« quatre-vingt-dix de mes collègues sur trois cents au plus. » A l’opinion de La Fayette et de Froehot on peut opposer avec succès : 1° que les partisans du duc d’Orléans et le duc d’Orléans lui-même passèrent aux Feuillants, et 2° que les meneurs et orateurs des Jacobins dans ces journées furent Danton, Pétion et Robespierre. Conférez Barnave, OEnvres compL. 1843, t. I, p. 147.

(1) Bibl. lmp., L. B4°, 797. Parmi les membres fondateurs des Feuillants on remarque : « Barnave, Barrère, Beauharnais, Boissy-d’Anglas, Bourdon, Broglie, Creuzé de la Touche, d’Aiguillon, Defermon, Dillon, Louis-Philippe d’Orléans, Duport, Froehot, Grégoire, La Fayette, Alex, et Charles Lameth, Lanjuinais, La Rochefoucauld, Lavie, Le Chapelier, Mollien, Noailles, Prieur, Regnaud de Saint- Jean-d’Angély, Sieyès, Salles, Talleyrand, Treilhard. » A la séance du 18, adhèrent : « Dandré, La Marck, Demarsay, Dupont de Nemours, Emmery, Liancourt, etc., etc. »

les Feuillants maintinrent leur séparation et repoussèrent les avances des Jacobins (1). Si les Feuillants, fidèles à leurs premiers desseins, avaient repris les traditions du comité breton et formé une simple réunion de députés, les chefs des Jacobins, Pétion, Danton, Robespierre, se fussent réjouis d’une scission qui leur livrait un des plus puissants instruments de la révolution : mais quand ils virent, à la tin de juillet, s’élever sous les auspices de l’Assemblée une société composée de huit cents membres, tous déserteurs des Jacobins, une société rivale, qui avait la prétention d’être toujours la vieille société des Amis de la Constitution; quand ils virent, sur les trente membres qui formaient le comité de correspondance, vingt-cinq passer avec le journal aux Feuillants, ils se crurent perdus. Tout semblait en effet présager aux constitutionnels, maîtres dans l’Assemblée et vainqueurs dans la rue , la domination des sociétés affiliées. En un instant s’évanouissent les illusions, en un instant s’envolent les espérances! Les Feuillants demandent aux sociétés populaires de défendre avec eux la constitution. Les sociétés populaires répondent qu’avec les Jacobins elles défendront la révolution.

Les dangers qui environnaient de tous côtés la constitution inspiraient à Frochot de graves pensées. Il savait bien que les lois sont des digues inutiles contre le torrent des passions populaires, mais il croyait indispensable de les établir. Tandis que les partis s’acharnaient autour de la constitution inachevée, les uns pour la développer dans le sens républicain,

(1) Réponse de N .-Th.-B . Frochot , p. 14. « Dès la première séance des Feuillants, il fut convenu,, et même, à ce que je crois., positivement arrêté^ que les députés jacobins et autres y seraient seuls reçus , les premiers sans examen, ceux-ci après présentation : mais que nul autre citoyen n’y serait admis; qu’ainsi cette société, ou plutôt ce comité, se dissoudrait avec l’Assemblée constituante » Au lieu de tenir cet engagement ^ le comité des

Feuillants s’accrut bientôt d’un grand nombre d’étrangers.

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les autres dans le sens monarçliique , la plupart pour la ruiner ou la refaire, Frocliot travaillait à la consolider et à l’affermir.

Depuis longtemps il étudiait, au point de vue de la théorie et de la pratique, les meilleurs moyens de réviser une constitution, c'est-à-dire d’allier le principe de la souveraineté du peuple avec le respect des lois établies, et il était arrivé à cette conclusion que les nations n’ont point de droit quand on leur conteste celui de modifier la forme de leur gouvernement, et qu’il n’est pas de gouvernement quand les hommes peuvent le renverser au gré de leurs caprices ou de leur ambition. Après s’être exercé plusieurs fois sur ce sujet à la tribune des Feuillants, notamment le 21 août (1), il prononça le 31 du même mois un grand discours devant l’Assemblée nationale. « Ce discours, s’écria un député, Lavie, est digne de l'ami de Mirabeau (2). » L’Assemblée en ordonna l’impression et le renvoi au comité de con-

(1) Journal du soir , rédigé par M. Beaulieu* 2e année* n° 229.

(2) Cabanis écrivit à Frochot la lettre suivante : « J’ai lu avec un grand « intérêt votre excellent discours. Je vous remercie sincèrement de cette « marque de souvenir. Je ne vous ferai pas une aussi belle lettre que celle « que vous avez reçue hier. Je ne dirai pas que l’ombre de Mirabeau était « à vos côtés. Je dirai avec plus de vérité que vous aviez Mirabeau dans la « tête et dans le cœur. Ce discours comptera pour votre gloire : il doit vous « laisser de vifs regrets. Votre timidité vous a commandé* et il fallait écouter « ce je ne sais quoi qui tourmente tout homme qui vaut quelque chose. « Cette agitation a dû être violente chez vous; mais à quelle époque avez- « vous été vaincu? Lorsque vous ne pouviez plus marcher sous l’aile de « notre ami et le caresser par vos succès. Ah! mon cher Frochot* que votre « ouvrage eût délicieusement affecté son âme! Toujours il parlait de vous « avec sentiment, et il en eût parlé aujourd’hui avec un noble orgueil! « Prenez* prenez avec transport la place que vos concitoyens viennent de « vous accorder ! Voilà ce qui flatte vraiment x>lutôt que les perfides caresses « des grands du jour. Membre de votre département, vous en serez le chef « honorable ! Après cette mission la troisième législature vous attend* et « c’est là que vous déjouerez de plats faquins sans talent et sans âme* en « montrant que Mirabeau savait choisir ses amis. » (Sept. 1791.)

stitution. Dans le cours de la discussion, Barnave, Tronchet et Dandré se rallièrent aux conclusions de Frochot qui furent en partie modifiées et en partie adoptées. Après avoir reconnu en principe que le peuple pouvait toujours réviser sa constitution , mais qu’en fait le peuple français était invité à ne pas faire une Convention avant trente ans, l’Assemblée décida que, si trois assemblées législatives votaient la révision de certains articles de la constitution, la quatrième assemblée ferait cette révision, et que de plus le nombre des députés serait augmenté dans la proportion indiquée par Frochot. Ces dispositions furent votées dans la séance du 2 septembre, après un discours de Thourel. On sait comment la Convention répondit à la prévoyance de FAssemblée constituante.

La révision delà constitution, ou plutôt le classement des divers titres de la constitution, avait donné un nouvel aliment à l’ardeur des partis. Les intrigues se croisaient autour de Frochot, qui passait au travers sans s’émouvoir. Un incident l’arrêta. L’Assemblée avait renvoyé son projet sur les conventions nationales au comité de constitution. Duport lui ayant montré les résolutions adoptées par le comité, Frochot reconnut aisément que le nouveau projet de décret ne répondait nullement aux vues de la majorité et à ses propres opinions. Un des articles même semblait entraîner l’Assemblée vers le système des deux chambres. Frochot en fil l’observation à Duport. « Eh bien! lui répliqua-t-il, si telle est notre intention? » Frochot, qui avait rejeté en 1789 la proposition de Necker , et qui considérait encore une seconde assemblée comme le refuge constitutionnel de l’aristocratie et la dernière ressource des privilégiés , dénonça l’article suspect dans une petite brochure imprimée pendant

la nuit et distribuée le lendemain à l’ouverture de la

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séance (1). Cette brochure contenait un contre-projet avec des observations critiques. Duport, craignant un débat personnel et public, pria Thouret de défendre les résolutions du comité, qui furent adoptées; mais Regnaud de Saint- Jean-d’Angély, relevant avec beaucoup d’habileté le contreprojet de Frochot , fit voter l’article qui tendait à limiter les droits des assemblées chargées de réviser la constitution (2).

Jusqu’à la dernière heure, la constitution fut donc un champ de bataille entre ceux qui voulaient la paix et ceux qui ne la voulaient pas. Jusqu’à la dernière heure, Frochot soutint avec l’Assemblée que la révolution devait s’arrêter dans la constitution qu’elle avait conquise. « Lorsque la « révolution est terminée , y> disait Le Chapelier, « lorsque la « constitution de l’empire est faite , lorsqu’elle a délégué « tous les pouvoirs publics, appelé toutes les autorités, alors « il faut pour le salut de cette constitution que tout rentre « dans l’ordre le plus parfait, et que rien n’entrave l’action « des pouvoirs constitués ; que les délibérations et la puis- « sance ne soient plus que là où la constitution les a placées ; « que chacun respecte assez et ses droits de citoyen et les « fonctions de délégués pour ne pas excéder les uns et ne « pas entraver les autres. » Et Robespierre répondait : « Quand je vois que la constitution naissante a encore des « ennemis intérieurs et extérieurs; quand je vois que les « discours et les signes extérieurs sont changés, mais que « les actions sont toujours les mêmes; quand je vois Tinte trigue, la fausseté donner en même temps l’alarme, semer « les troubles et la discorde; quand je vois les chefs des

(1) Réponse de N.-Th.-B. Frochot, p. 17.

(2) Moniteur universel, 1791, p. 1149.

« factions opposées combattre moins pour la cause de la « révolution que pour envahir le pouvoir et dominer sous le « nom du monarque , je ne crois pas que la révolution soit a finie. »

Tout l’avenir était dans cette contradiction. L’Assemblée faisait son devoir, mais Robespierre avait raison. Jusqu’à la fuite de Yarennes, la révolution se concentra dans la haine des abus et la ruine des privilèges. Après l’arrestation de Louis XYI , elle s’étendit jusqu’à la haine des personnes et à la ruine de la royauté. « En acceptant la constitution vous avez fini la révolution, » disait Thouret à Louis XYI, et le lendemain la révolution prenait dans l’Assemblée législative un nouvel essor.

L’Assemblée constituante se sépara triste, lasse et découragée. Elle avait fait une grande œuvre à défaut d’un ouvrage durable; elle avait espéré fonder dans le présent, elle ne devait fonder que dans l’avenir. Ce n’était pas sa faute. Les révolutions sont des crises inévitables qui mettent d’accord les lois et les mœurs, et qui règlent les changements opérés par le temps dans l’état des esprits et les situations sociales. Quoiqu’elles aient souvent beaucoup d’analogie avec les maladies humaines, on ne peut cependant pas les couper par la force ou par des décrets, comme on coupe la fièvre avec de la quinine, ou un membre avec des instruments. Il faut que le temps les prépare, les achève, les consomme ; il faut que tous ces grands remuements de passions et d’intérêts contraires s’apaisent et tombent, et que la lassitude publique venant au secours de la justice, des générations nouvelles interviennent et tranchent les prétentions des combattants épuisés.

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Résumé des travaux de Frochot dans l’Assemblée constituante. — Son caractère politique. — Influence de Mirabeau sur sa destinée.

En parcourant les discours et projets de discours, les notes et. motions, les lettres et documents laissés par Frochot pendant cette Assemblée qui fut à la fois constituante et nationale, il n’est pas difficile de résumer ses sentiments et ses opinions, sa conduite et ses votes.

Dès l’ouverture des états généraux, il marche avec le tiers état inébranlable et résolu. Il fonde le comité breton (1). Il prête le serment du Jeu-de-Paume (2). C’est indiquer d’un trait l’esprit des premières et décisives résolutions.

Au point de vue politique, Frochot partage les passions et les illusions de l’Assemblée constituante. Il apporte dans ses cahiers un principe : la souveraineté du peuple; un sentiment : le respect de la monarchie. Il tente de les concilier. Le peuple déléguant le pouvoir législatif à une seule Assemblée, le pouvoir exécutif à un roi : tel est le système. Alors pourquoi le veto absolu? pourquoi deux chambres? Frochot recule devant la suprématie du pouvoir exécutif et la division du pouvoir législatif. De toutes parts on proteste. Frochot proteste contre les protestations, et pour rendre inattaqua-

(1) Réponse de N. -Th .-B. Frochot , p. 12. « J’ai été membre des Jaco- « bins et même Y un des premiers, car à Versailles j’étais du comité breton^ « et comme tel je me trouvai T un des cinquante ou soixante fondateurs de

la société des Jacobins, après la translation de l’Assemblée constituante à « Paris. »

(2) Procès-verbal des séances de V Assemblée nationale , 1791. In-4°, ehap. xxxix.

blés les conquêtes de 1789 , il fixe dans son discours sur la révision de la constitution les limites dans lesquelles s’exercera désormais l’action du peuple souverain.

Le peuple est souverain, mais il ne doit pas administrer. 11 doit déléguer ses pouvoirs et non les exercer. Frocliot développe cette théorie d’ordre public dans un mémoire sur les relations des districts de Paris et des représentants de la commune, des corps électoraux et des corps délibérants. En administration il est plus conservateur qu’en politique.

L’organisation judiciaire est l’objet de ses études favorites. 11 compose plusieurs discours qu’il ne prononce pas sur la nomination et l’institution des juges. Il soutient avec la majorité de F Assemblée que les juges doivent être nommés par le peuple, et ne peuvent être infirmés par le roi. 11 repousse contre la majorité de l’Assemblée l’institution des tribunaux d’appel. 11 réorganise le notariat dans un projet de loi qui est adopté par les comités de constitution et de judicature et voté par l’Assemblée sans discussion. Ce travail, attribué sans raison à Mirabeau, fait à Frochot le plus grand honneur (1).

Le droit civil attire et fixe son attention. Frochot rédige des notes et même des motions aux Jacobins et à l’Assemblée

(1) Les comités de constitution et de judicature n’eurent pas le temps de préparer tous les projets de loi qu’ils devaient soumettre à l’Assemblée nationale. Ils acceptèrent assez souvent les travaux des membres de l’Assemblée qui ne faisaient pas partie du comité. C’est ainsi que le projet de loi de Frochot devint le projet de loi des comités. C’est ainsi que Frochot en donna lecture dans la séance du 17 septembre 1791, au nom des comités. Sur son manuscrit Frochot a écrit : « Ce travail remis à Le Chapelier et rapporté par lui a été adopté presque en entier. » En effet, dans la séance du 18, Le Chapelier fît décréter la plus grande partie de la loi. ( Moniteur , 17 et 20 septembre 1791, p. 1080 et 1093.)

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sur les gens de couleur, les protestants, les juifs d’Alsace et d’Avignon. Il y professe les principes les plus purs de la tolérance, de l’égalité et de la liberté. Les choses l’occupent autant que les personnes. Il suit avec intérêt les délibérations du comité féodal, auquel il fait des communications importantes sur l’exécution des arrêtés du 4 août. II monte même à la tribune, et dans la séance du 1er mars 1790 il demande la suppression des banalités.

Dans cette Assemblée vraiment nationale, où se débattaient tous les systèmes, toutes les passions, toutes les idées et tous les intérêts, quelle place occupait Frochot? Quel était l’homme ou les hommes dont l’esprit, la conduite et les sentiments s’accordaient le mieux avec les siens ? On est tenté de répondre : Mirabeau! mais Mirabeau, pour lequel Frochot avait la plus vive admiration et la plus tendre amitié, était par la pénétration et la sagacité tellement supérieur à ses contemporains qu’on ne peut en vérité le comparer à personne. Si Frochot céda quelquefois dans des votes monarchiques à l’éloquence entraînante de son ami, il n’en appartenait pas moins à ce parti populaire, qui, selon l’expression même de Mirabeau, « n’était ni populaeier ni aristocrate. » Il se rattachait à ce groupe éminent de légistes et d’orateurs, à ces hommes d’ordre, de droit et de bonne foi, à Thouret, à Dandré, à Target, à Le Chapelier, à Tronchet, à Duquesnoy, à tous ceux qui voulaient la constitution contre tous les mécontents, et dont les noms sont en définitive les solides gloires de l’Assemblée constituante.

Avec Le Chapelier surtout, Frochot a dans la conduite et dans les doctrines une saisissante analogie. Tous deux, en faisant une révolution sociale, font une révolution politique. Tous deux, en détruisant les abus, brisent les ressorts de l’ancien régime. Tous deux, en abattant les privilèges, démo-

lissent l’antique monument de la monarchie française. Au milieu des décombres, ils s’improvisent architectes; ils élèvent un édifice qu’il décorent du nom de constitution. De toutes parts, on leur crie que cet édifice manque de proportions, de solidité, d’harmonie, qu’il convient à la royauté comme à la république, qu’ils bâtissent au hasard, et qu’ils ne pourront jamais placer la clef de la voûte. Critiqués, menacés, insultés même, ils continuent tranquillement leur ouvrage et répondent que « la révolution est légalement terminée par la constitution ». Des conseils on passe aux menaces; des lois ils passent aux armes. Us ont fondé le comité breton , ils fondent le club des Feuillants; ils ont commencé contre la cour, ils finissent contre les clubs; ils ont commencé par la liberté, ils finissent par Tordre. Leur histoire est l’histoire de l’Assemblée constituante.

« Il est très-vrai, écrivit un jour Frochot, que je n’ai pas « fait grand bruit dans l’Assemblée constituante. A raison de « cela, je devrais être fort tranquille aujourd’hui. N’ayant « pas assez de talents pour rechercher les honneurs de la « tribune, je me suis enveloppé dans une profonde obscurité ; « si cette résolution ne fait pas honneur à mon esprit, elle « fait du moins honneur à mon bon sens. C’est beaucoup de c< savoir, à vingt-huit ans, se ranger à sa place (1). » Frochot était trop modeste ; il avait, par ses discours et ses projets de loi sur les banalités, sur les notaires et sur la révision de la constitution, conquis une place honorable ; mais il resterait assurément à cette place, il y resterait confondu dans cette foule d’hommes distingués que les contemporains estiment et que Thistoire oublie, si l’amitié de Mirabeau ne tombait sur lui comme un rayon de soleil. Cette amitié éclaire toute

(1) Réponse de N.-Th.-U. Frochot, p. 7.

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sa vie ; elle fera ses périls, elle fera sa fortune. C’est elle qui, pendant la Terreur, armera ses ennemis et le conduira au pied de l’échafaud! C’est elle qui le désignera à la bienveillance du premier consul et l’installera pour douze années dans la préfecture de la Seine! Tant il est vrai que les premiers pas décident de la vie, et qu’on n’est jamais impunément l’ami désintéressé d’un grand homme!

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