VIT
La discussion sur le droit de paix et de guerre réunit les chefs du parti constitutionnel dans la Société de 1789. — Caractère de cette société. — Frochot en fait partie. — Négociations relatives à la présidence de l’Assemblée nationale le jour de la Fédération. — Efforts de Frochot pour faire nommer Mirabeau président. — Mirabeau président en février 1791. — Mot de Mirabeau sur Frochot.
La discussion sur le droit de paix et de guerre parut unir sous la direction éloquente de Mirabeau les divers partis de l’Assemblée ; elle renouvela le sentiment des dangers que courait la paix publique, et fit comprendre la nécessité d'opposer à l’agitation populaire l’accord d’une majorité constitutionnelle. La Société de 1789 n’eut pas d’autre but (1). Elle se déclara, suivant les expressions de ses fondateurs, « une compagnie d’amis des hommes, une compagnie d’agents du commerce des vérités sociales, une compagnie destinée à développer le goût des sciences politiques (2). » Bailly, La Fayette, Mirabeau, Talleyrand, La Rochefoucauld, Le Chapelier, Sieyès, Pastoret, Frochot, tous ceux qui la composèrent dans les mois de mai, juin, juillet et août 1790, savaient très-bien qu’en s’unissant pour défendre la constitution par la discussion ils n’auraient pas la force de ceux
(1) Alex. Lameth. Hist. de V Assemblée constituante, t. I, p. 429. — Révol. de Paris, n° 53, p. 19 et suiv.
(2) Journal de la Société de 1789. Le titre de journal convenait si peu au recueil publié sous les auspices de cette société que les rédacteurs crurent devoir le remplacer par cet autre, très -exact et très -fidèle : Mémoires de la Société de 1789. Ce recueil cessa de paraître vers le mois de septembre 1790. Dans le numéro d’août on trouve un éloquent morceau d’André Chénier : « Avis au peuple français sur ses véritables ennemis. »
qui s’unissaient pour continuer la révolution par la propagande. 11 était évident que la Société de 1789 n’enlèverait pas au club des Jacobins son personnel et son influence, et qu’elle tomberait comme tombent toutes les sociétés composées de gens honnêtes , riches, modérés, qui puisent leurs moyens d’action dans le bon sens et les bonnes raisons, et qui cherchent à éclairer le peuple dans le temps meme où le peuple ne veut rien écouter. Au fond, la Société de 1789, magnifiquement installée au Palais-Royal, dans un local que payait secrètement le ministère , ne fut pas un club mais un cercle, où les constitutionnels cherchèrent à s’entendre et à combiner des majorités. En ctTet, Duquesnoy, écrivant aux ministres le 9 février 1791, et faisant la topographie politique de l’Assemblée, notait le groupe distinct et important de la Société de 1789 : « Vient ensuite 89, à qui il manque de l’énergie et des vues, mais dont la plupart des membres sont honnêtes et veulent le bien. . . On ne peut pas compter sur eux pour un mouvement, mais pour une suite de sagesse et de bonne volonté (1). »
En mai 1790, lors de la discussion sur le droit de paix et de guerre, le club des Jacobins était sous la domination apparente des Lameth et sous l’influence secrète du duc d’Orléans. Mirabeau n’avait aucune raison de le ménager (2).
(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. 49.
(2) Les Jacobins ne virent pas sans une certaine inquiétude s’élever une société qui comptait dans son sein les notabilités de l’Assemblée constituante. Les meneurs, à cette époque, Lameth, Barnave et Laclos prirent une mesure très-habile. Le club des Jacobins changea le nom menaçant de Société de la Révolution contre le nom pacifique de Société des Amis de la Constitution. Comme les apparences suffisent au peuple, les Jacobins et les Quatrevingt-neuf parurent se confondre dans les mêmes principes et les mômes sentiments En même temps, d’actives démarches, des prières, des sommations détachèrent peu à. peu de la Société de 1789 un certain nombre de membres qui, pour divers motifs, s’en étaient éloignés. Sans s’éteindre tout
FROCHOT
Il entra résolument dans la Société de 1789 et y entraîna Frocliot. La Société de 1789 lui paraissait un levier pour soulever l’Assemblée, un instrument pour consolider sa puissance. Bailly avait été nommé président en mai, La Rochefoucauld en juin, Mirabeau le fut en juillet (1). Par un heureux hasard, le 14 juillet 1790 était le jour fixé pour la fête nationale de la Fédération. Entre la présidence de la Société de 17 89 et la présidence de l’Assemblée nationale, il y avait un abîme. Mirabeau vit un pas. Pour le franchir,
à fait, la société languit; et c’est probablement pour porter le dernier coup à sa rivale affaiblie que le club des Jacobins nomma Mirabeau président le 30 novembre 1790. Dans les papiers de Frochot, se trouve la minute originale du discours que Mirabeau prononça en cette circonstance. (Gonf. Mém . de Mirabeau , t. VIII, p. 215.)
(1) Le Journal de la Société de 1789 (juillet 1790) contient un discours de Mirabeau qui, je crois, n'a pas été signalé. Il se termine par cette déclaration qui résume le caractère libéral et conservateur de la Société de 1789 :
« Nous faisons en effet profession de croire que le vrai courage enseigne « la modération loin de l'exclure, qu'au lieu d'adopter ceux qui voulaient « la paix publique par des exagérations incendiaires, les Amis de la Gonsti- « tution doivent les regarder comme les plus redoutables ennemis , parce « qu'ils la défigurent, la retardent et même la décrient; que si l’audace et « même l'impétuosité sont utiles pour conquérir une révolution, la mesure « seule peut la consolider, et qu’enfin les conceptions sont encore plus « nécessaires que les mouvements à rétablissement de la liberté publique. »
Il faut joindre ici un discours inédit adressé par Mirabeau, président de la Société de 1789, aux Bretons députés à Paris pour assister aux fêtes de la Fédération. Toutes les pièces publiées ici sont copiées sur les minutes originales de Mirabeau. « Braves citoyens, le nom de Breton fut dans tous les « temps en Europe le cri de ralliement de la liberté. Les Bretons montrè- « rent toujours ce courage indomptable, cette inflexible ténacité qui sont les « premiers éléments du caractère de l’homme libre. Ils ont, dans cette Révo- « iution, fourni un glorieux contingent de citoyens éclairés, forts et géné- « reux. Par un exemple mémorable et une équitable compensation de « l’éternelle justice , la province où l'aristocratie avait jeté les racines les « plus profondes est celle qui a montré l'énergie la plus persévérante. Voilà « vos titres à l'affiliation de cette société de frères, de concitoyens, d’amis.
« Donnez-leur souvent, avec le plaisir de vous voir parmi eux, l'occasion de « vous témoigner l'estime et l’affection dont je ne suis en ce moment que « le faible interprète. »
il tendit une main à Talleyrand, qui l’accepta, et l’autre à La Fayette, qui la repoussa (1).
« Avant-hier, écrit Mirabeau à La Marck, le comité de « La Rochefoucauld ayant pris à l’unanimité la résolution « de me faire président après la Fédération (ce que j’a « refusé), La Fayette prit à part Frocliot, et après lui avoir « montré toute l’humeur possible de la manière dont le pous- « sait l’évêque d’Autun, pressé à son tour de dire à Frochot « quel étrange motif pouvait le pousser à m’exclure seul, « il a répondu ces propres mots : M. de Mirabeau se conduit « trop mal avec moi. J'ai vaincu le roi cV Angleterre dans « sa jouissance , le roi de France dans son autorité, le joeuple ce dans sa fureur : certainement je ne céderai pas à M. de cc Mirabeau (2). :» Tandis qu’il essayait de gagner le comité de La Rochefoucauld par Talleyrand et Frochot , Mirabeau travaillait la droite de l’Assemblée par l’archevêque de Toulouse et le comte de La Marck ; mais Cazalès , qui était le candidat de la droite, ne se montra pas plus désintéressé que La Rochefoucauld. Rencontrant Mirabeau, le 26 juin au soir, il lui proposa cette singulière transaction. Les aristocrates devaient nommer un président et la Société de 89 un autre, c’est-à-dire Cazalès et Mirabeau, et les deux partis s’engager à soutenir celui qu’un tirage au sort favoriserait (3). Ces propositions n’étaient pas sérieuses. Cazalès tint bon. Abandonné par les constitutionnels et repoussé par les nobles, Mirabeau vota pour M. de Ronnay que le roi avait désigné aux suffrages de l’Assemblée. M. de Bonnay réunit 307 voix; M. de Menou, candidat des Jacobins, 101 ;
(1) Mém. de La Fayette, t. II, p. 355.
(2) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. II, p. 54.
(3) Id., t. II, p. 60.
FROGHOT
M. de La Rochefoucauld, candidat de la Société de 1789, 82 ; Cazalès, candidat de la droite, 47.
C’était le premier engagement d’une longue campagne.
De toutes les ambitions de Mirabeau, la plus vive et la plus naturelle fut, après un ministère, la présidence de l’Assemblée nationale. Dix-huit mois de travaux, une année de négociations et d’efforts, six semaines de lutte suffirent à peine pour emporter une récompense depuis longtemps méritée. Le jour de l’ouverture des états généraux, Mirabeau avait entendu s’élever autour de lui des murmures qui lui prédisaient l’avenir. La supériorité de ses talents fit taire les murmures, mais la violence de son langage entretint les préventions. «Je sais, disait-il en octobre 1789, que j’ai élevé devant moi un môle de préjugés et qu’il faudra du temps pour le détruire (1). » Il le savait, il le disait, et pourtant il ne l’apprit tout à fait que le 7 novembre, au mouvement de jalousie qui saisit l’Assemblée, lorsqu’il apparut sur le seuil du ministère (2). «Ah! s’écriait-il parfois, que l’immoralité de ma jeunesse fait de tort à la chose publique (3) ! »
Au mois de décembre, la situation parut meilleure, et les amis de Mirabeau reprirent sérieusement l’offensive. Mirabeau sortait de la présidence des Jacobins qu’il avait tenue avec courage; il avait gagné dans la droite quelques auxiliaires puissants; il était secrètement soutenu par la cour. «Dandré est président, écrit Mirabeau à La Marck le 22 décembre 1790; si ce n’était là qu’une grande faute pour l’Assemblée, patience ; mais c’est en outre une intarissable source de désordres (4). » Le 3 janvier 1791, élection
(1) Alex. Lameth. Hist. de V Assemblée constituante , t. I, p. 184.
(2) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. 296.
(3) Id., t. I, p. 109.
(4) Id.} t. II, p. 411 et 412.
d’Emmery. « Il m’a manque trois voix pour être président de première volée; c’est le cas, mon bon ami, de l’enlever. Remuez un peu les bons aristocrates qui, du reste, m’ont à peu près tous porté (1). » On gagnait du terrain. Le 16, élection de l’abbé Grégoire : « Quant à la présidence dont je me bats l’œil, j’ai parlé très-vivement, et j’espère assez noblement, aux Jacobins, hier, pour les détourner de me porter, et ils y ont persévéré (2). » Mirabeau cachait son jeu. Plus que jamais il souhaitait le succès. Le samedi 29 janvier, il est élu.
Mirabeau se surpassa dans cette présidence célèbre. Ses discours aux auteurs lyriques, aux quakers, à la municipalité de Paris, aux docteurs agrégés, sa présence d’esprit, sa politesse et sa bienveillance étonnèrent l’Assemblée et ajoutèrent encore à sa réputation. On avait cru nommer un Mirabeau l’œil en feu, le sourire dédaigneux, la voix tonnante, le geste impérieux; on trouvait un Mirabeau la parole douce et noble , l’attitude pleine de grâce et de dignité. Le président avait absorbé le tribun. De ses prédécesseurs, les uns avaient tout soutfert, les autres n’avaient rien empêché. Mirabeau ne permit aucune injure, ne cassa pas une sonnette : il se fit écouter. Pour ramener l’ordre dans les débats, il rétablit l’ordre dans les esprits. La discussion était-elle interrompue, comme elle l’était à chaque instant, par une motion ou par un incident, il la replaçait d’un seul mot au point même où elle avait cessé. Il résumait : et cés résumés étaient l’œuvre de Frochot. Frochot prenait des notes pendant toute la séance, les classait dans la soirée, et les lisait le lendemain matin à Mirabeau, qu’une ophthalmie rendit
(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck , t. III, p. 1.
(2) Id., t. II, p. 372.
FROCHOT
presque aveugle pendant sa présidence. De tous côtés Mirabeau recevait des éloges, et à tous les éloges il répondait avec l’accent du cœur : « N’est-ce pas que Frochot et moi nous ne présidons pas mal (1)? »
Vues et rôles de Mirabeau et de Frochot dans l’organisation administrative
de la ville de Paris.
Frochot avait servi la fortune de Mirabeau dans l’Assemblée nationale. Il fut assez heureux pour seconder ses desseins en dehors meme de cette Assemblée. La vie a de singulières rencontres, et les leçons de l’histoire donnent aux espérances des ambitieux un aliment inépuisable. Qui eût jamais pensé, en 1789 , que ce jeune député au tiers état, pauvre, modeste et inconnu, devait douze ans après devenir le successeur de Bailly et le premier magistrat de la capitale? Par quel pressentiment ne cessa-t-il de s’occuper, sous l’impulsion de Mirabeau, des moyens de rétablir à Paris la paix publique, soit par des études sur la grave question des subsistances, soit par des travaux sur l’organisation municipale? Enfin par quel hasard le futur préfet de la Seine essaya-t-il de faire entrer Mirabeau dans les dignités du directoire départemental, comme s’il eût voulu préparer l’avenir en se donnant un illustre prédécesseur? La carrière est assez nouvelle pour qu’on la parcoure tout entière et qu’on y suive avec intérêt, tantôt seuls, tantôt ensemble, Frochot et Mirabeau.
(1) Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 279, note.
Au moment où les états généraux furent convoqués, Paris avait été divisé en soixante districts. Ces districts, ou plutôt les citoyens réunis dans ces divisions municipales, avaient nommé les Électeurs chargés à leur tour de nommer vingt députés. On sait comment, au milieu des mouvements populaires qui précédèrent la prise de la Bastille, chacun courut à son poste, les citoyens dans les districts, les Électeurs à l’Hôtel-de-Yille. Le 14 juillet, Flesselles, le dernier- prévôt des marchands, tombait assassiné ; Bailly était acclamé maire de Paris, et La Fayette commandant de la garde nationale. « Si la décence ne m’avait pas empêché de me montrer à « cause de la mort de mon père (le marquis de Mirabeau « était mort le 11), je suis sûr, dit un jour Mirabeau au « comte de La Marck, que j’aurais été nommé maire à la « place de Bailly (1). » Mirabeau regretta vivement une situation qui lui eût donné un rôle officiel vis-à-vis de la cour, un ascendant naturel sur le peuple , la surveillance et peut-être la direction des mouvements révolutionnaires. Pendant une quinzaine de jours, il espéra même, par l’entremise des districts, ressaisir le poste que les acclamations des Électeurs avaient confié à Bailly (2). Il proposa, le 23 juillet, de faire élire , sous la présidence d’un membre de l’Assemblée nationale, une commission chargée d’administrer la ville et d’étudier un projet d’organisation municipale (3). Chacun vit dans cette motion un moyen de s’emparer des districts, et par les districts de la mairie de Paris. Ces soupçons, couverts par quelques observations de Mounier, ruinèrent la motion de Mirabeau.
(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marcfc, t. I, p. 95.
(2) Bailly, Mém., t. II, p. 128 et 154.
(3) Journal de Versailles, 25 juillet, supplément, p. 119.
FROCHOT
Cette motion était pourtant si naturelle, si opportune, si juste, que Ilailly, dans le meme moment et de son autorité privée, la mit à exécution. 11 demanda aux districts de le confirmer dans les fonctions et dans le titre de maire de Paris, et les pria d’élire des délégués avec mandat expresse de préparer un plan d’organisation municipale. Les districts envoyèrent sur-le-champ cent vingt délégués' qui se constituèrent immédiatement sous le nom de Représentants de la commune, et se divisèrent en deux sections. Seize membres devaient rédiger le projet d’organisation municipale, et cent quatre administrer. Un peu plus tard, les cent vingt s’élevèrent à cent quatre-vingts. Bailly ne s’attendait pas à une élection prompte, à des résolutions décisives. Il fallut se résigner et se séparer des Électeurs de 1789.
Sur ces entrefaites, le 30 juillet, venant à l’ Hôtel-de-Ville saluer l’assemblée des Électeurs et l’assemblée des Représentants de la commune qui siégeaient encore à côté l’une de l’autre, M. Necker demanda la grâce ou la liberté de M. de Besenval , récemment arrêté. Les Électeurs, dans un élan d’enthousiasme, déclarèrent « que la commune pardonnait à ses ennemis (1) ». Cette déclaration fut attaquée par les districts qui leur contestaient avec raison le droit de représenter la commune , et sur-le-champ fut déférée à l’Assemblée nationale par un arrêté du district de l’Oratoire. Mirabeau, qui avait inspiré ou dicté cet arrêté, soutint résolument que les Électeurs de 1789 n’avaient aucune qualité pour faire grâce, et que M. de Besenval devait être remis en prison (2). Il trouvait ainsi l’avantage de se concilier la faveur des districts en critiquant les Électeurs, et d’attaquer
(1) Bailly, Mém., t. II, p. 171 et suiv.
(2, 3 i illy, Mém., t. II, p. 181. — Ferrières, Mém t. 1, p. 177.
M. Necker en défendant les principes. Cette fois Y Assemblée nationale lui donna raison; mais, le lendemain, Regnaud de Saint-Jean-d’Angely proposa de défendre aux députés, c’està-dire à Mirabeau, d’assister aux réunions des districts (1). Mirabeau répliqua vigoureusement, et fit écliouer la motion de Regnaud. «Je demande, dit-il, quelle œuvre est plus « digne d’un membre de cette assemblée que de chercher, « de concert avec ses concitoyens , une forme municipale « qui facilite la perfection de tous les détails et soulage « le roi, ses serviteurs, l’Assemblée nationale, et promette « à Paris des avantages si grands, si importants, si mul- « tipliés ! »
Ainsi se dessinent très-nettement le rôle , les vues , les espérances de Mirabeau dans cette première période de l’organisation municipale de Paris. Quant à Frocliot, il ne s’occupe que des subsistances et envoie au comité de l’Assemblée des notes et des motions que le retour de M. Necker rend inutiles.
Du 25 juillet 1789 au 21 mai 1790, depuis l’installation des Représentants de la commune jusqu’à la loi d’organisation municipale, s’écoule une période de confusion administrative dont le caractère principal est la lutte des corps électoraux et des corps administratifs, des districts et de leurs délégués. 11 ne faut pas oublier, que, après la prise de la Bastille, les districts s’étaient constitués en assemblées permanentes, avec présidents, vice-présidents, secrétaires, comités de police, comité de subsistance, comité militaire, etc., et qu’ils n’avaient cessé de faire la guerre aux Électeurs de 1789. Cette guerre semblait devoir se terminer par la dissolution de l’assemblée des Électeurs. Elle se perpétua sans relâche
(1) Bailly, Mém., t. II, p. 155.
contre les deux assemblées que les districts eux -memes nommèrent, pour les représenter.
La première assemblée, dite des Cent-quatre-vingts, au lieu d’expédier les affaires et d’administrer simplement en attendant que le plan d’organisation municipale fût discuté et adopté par les districts, s’avisa de faire des règlements. Les districts, voyant que leurs délégués usurpaient le pouvoir législatif, exercèrent, par représailles, le pouvoir exécutif. « La mésintelligence qui régne dans les districts, « disait le rédacteur des Révolutions de Paris , le 13 août, « la contradiction de leurs principes, de leurs arrêtés, de « leur police, leur désunion de sentiments avec le corps « municipal, offrent, depuis que le premier danger est passé, « le spectacle d’une épouvantable anarchie. Les districts « regardent les représentants comme leurs commis, dont ils « cassent les arrêtés quand bon leur semble (1). » Bailly essaya de porter remède à cet intolérable désordre. Il écrivit le 30 août aux districts une lettre, dans laquelle il exposa la nécessité absolue d’adopter provisoirement la partie du plan discutée par les Cent quatre-vingts touchant l’administration de la ville, et pria les districts de choisir trois cents électeurs, cinq par district, pour nommer un bureau administratif composé de vingt et un membres (2). Les Cent quatre-vingts se révoltèrent naturellement contre un projet qui les supprimait, et prirent un arrêté qui demandait aux districts d’élire, non pas trois cents électeurs , mais trois cents délégués, c’est-à-dire les Représentants de la commune, du conseil et du bureau de la ville, suivant le plan proposé. Rien ne fut changé ; au lieu des Cent quatre-vingts, Bailly,
(1) Révol. de Paris, n° 5. — Révol. de Paris, n° 7. 12) Bailly, Mém., t. II, p. 317.
d’une part, et les districts de l’autre, se trouvèrent en présence de trois cents délégués. Les Trois cents suivirent exactement l’exemple des Électeurs de 1789, et des Cent quatrevingts. La même situation commandait naturellement la même conduite.
Les Trois cents, constitués le 19, interdirent le 29 septembre aux districts tout acte d’administration, et s'efforcèrent aussitôt de concentrer en leurs mains les pouvoirs législatif, exécutif, administratif et judiciaire (1). La lutte se ralluma avec ardeur. Les districts ne cessèrent de soutenir que le pouvoir législatif municipal leur appartenait suivant les principes et les mandats, et que dans leur universalité ils représentaient seuls la commune ; enfin le district des Cordeliers, présidé par Danton, prit en novembre 17 89 un arrêté qui exigeait de ses délégués le serment de ne rien décréter qui fût contraire à ses propres intérêts et qui n’eût été sanctionné par la majorité des autres districts (2). Les Trois cents déférèrent cet arrêté à l’Assemblée nationale, qui en renvoya l’examen au comité des rapports.
Frochot traita la question dans un mémoire fort judicieux. D’une part, il prouva très-aisément que le district des Cordeliers avait pu se croire autorisé, par l’absence de toute loi contraire et par les déclarations formelles de Bailly, à conserver l’action permanente du mandant sur le mandataire. « En effet, dit-il, dans la lettre de M. le maire aux districts, « je lis ces propres mots : La puissance législative réside en « vous , et d’est à vous qu'il appartient de faire les lois par- « ticulières à cette ville; les règlements , c'est à vous de les cc réformer et de veiller à leur exécution ; plus loin : Vous
(1) Bailly, Mém., t. II, p. 376 et 398.
(2) Révol. de Paris, n° 19, p. 24, n® 20, p. 11.
FROCHOT
« avez les lumières comme le pouvoir Il est très-
« naturel que les districts aient applaudi sans examen ulté- « rieur à ces principes, qui répondaient peut-être parfaite- « ment à leurs vues; et alors ils n’ont pas dû avoir beaucoup « de peine à se persuader que la puissance législative résidait « en eux. Cependant, ajoutait Frochot, je ne pense pas que « l’Assemblée consacre ce principe que la puissance législa- « tive réside dans telle ou telle municipalité. Si une mesure « aussi dangereuse pouvait s’accréditer , toutes ces puis- « sances législatives éparses sur la surface du royaume « feraient bientôt du peuple français autant de peuples qu’il « y aurait de villes ou de districts qui voudraient s’en appro- « prier une partie (1). » En fait, Frochot excusait les prétentions des districts; en droit, il les condamnait. Une conclusion pratique était difficile à tirer. Sur la proposition de Treilhard, l’Assemblée nationale ajourna indéfiniment la discussion , « laissant d’ailleurs toutes choses en état. » C’était livrer Paris à l’anarchie.
Précisons nettement la situation des partis et la portée des principes contradictoires qui se disputaient l’organisation municipale de Paris.
Sieyès, Frochot, Mirabeau, l’Assemblée nationale disaient, ou devaient dire : La souveraineté réside dans le peuple, mais cette souveraineté s’exerce par la délégation. Les députés à l’Assemblée nationale, délégués de la nation, représentent la nation; les délégués des districts, c’est-à-dire de la commune, représentent la commune. Les districts ne sont pas des puissances constituées ayant des droits et des pouvoirs séparés de ceux de la cité ; ce sont des divisions géographiques, des cadres électoraux. Reconnaître aux districts une
(1) Pap. Frochot.
vie publique appuyée sur le droit de se convoquer, de délibérer et d’agir, c’est créer dans Paris soixante communes. Soixante assemblées perpétuellement actives sont des instruments de désordre entre les mains de quelques ambitieux. Si chaque partie d’une cité était mue par des impulsions diverses et conduite dans des buts différents, la paix publique et l’exécution des lois seraient à tout moment compromises. Une ville n’a qu’un intérêt : elle ne doit avoir qu’une administration, qu’une direction, qu’une loi.
Danton, Robespierre, les districts répondaient en invoquant Rousseau. La souveraineté ne peut être représentée. Elle consiste dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point. Les députés ne sont pas les représentants du peuple, mais ses commissaires, et toute loi que le peuple n’a point ratifiée n’est point une loi : donc les districts qui sont le peuple ont la puissance législative. 11 est vrai que l’Assemblée nationale suit le faux système de la souveraineté déléguée et non le principe vrai de la souveraineté active; mais la forme, qui peut être la représentation, ne change pas le fond, qui est la souveraineté (car la souveraineté est inaliénable) , et quand les citoyens délèguent à quelques-uns le soin de faire exécuter la loi, ils n’abdiquent pas, par ce fait, le droit imprescriptible de se réunir, de délibérer et d’agir.
Sous cet antagonisme d’opinions et deprincipes se cachaient des rivalités de personnes et d’intérêts. Le plan d’organisation municipale fut l’objet non pas des discussions les plus approfondies, mais des disputes les plus vives. Les passions furent poussées à ce point que l’Assemblée nationale, dans un décret du 14 décembre 1789, jugea prudent d’enlever aux districts et de s’adjuger la rédaction de la constitution municipale de Paris. Dépouillés de ce pouvoir législatif que Bailly et tant
FROCHOT
d’autres leur avaient reconnu , hostiles au plan des Trois cents qui les réduisaient au rôle de comices d’élections, les districts déléguèrent de nouveaux députés pour dresser un contre-projet. Bailly, qui avait toujours vécu en mésintelligence avec les Trois cents, fut assez faible pour présider cette nouvelle réunion à l’archevêché , et pour présenter à l’Assemblée nationale, au commencement d’avril, le plan révolutionnaire des districts. Les Trois cents, qui en définitive étaient les vrais représentants de la commune , donnèrent leur démission (fin d’avril 1790) : mais la minorité des districts protesta contre la majorité , et c’est au milieu de cette lutte acharnée que l’Assemblée nationale entendit le rapport présenté par Desmeuniers sur l’organisation municipale de Paris.
«Le comité, dit-il, a vu avec douleur plusieurs com- « mîmes du royaume faire une fausse application des grands « principes du pouvoir constituant et du pouvoir législatif ; « chercher leur force en elles-mêmes au lieu de la chercher « dans la constitution et dans l’unité nationale; rappeler le « régime des cités de la Grèce, comme si la France pouvait « sans se dissoudre devenir un gouvernement fédératif; « appeler les citoyens à des délibérations continuelles, sans « faire attention que la sagesse ne dirigerait pas de pareilles « assemblées; compter sur leur présence journalière comme «s’ils n’avaient pas une famille et des affaires à soigner; « annoncer comme le résultat de la majorité ce qui serait le « caprice du petit nombre ; enfin réclamer pour le moment « et pour l’avenir des droits de régler et de gouverner, qui « ne se bornant pas au pouvoir municipal , attentent à « l’autorité souveraine de la nation et au pouvoir du corps « législatif. »
Ces paroles appelaient Robespierre à la tribune ; il ne pou-
vait garder le silence, quand on condamnait la théorie de la permanence des districts et les principes républicains de la souveraineté nationale. « Qui de vous pourrait nous ga- « rantir que, sans la surveillance active des sections, l’on « n’aurait pas employé des moyens plus efficaces pour ralen- « tir vos opérations? Ne nous laissons pas séduire par un <c calme peut-être trompeur; il ne faut pas que la paix soit « le sommeil de l’insouciance. Je ne m’étendrai pas davan- « tage et je dois conclure du peu que j’ai dit; que dis-je? le « peu : j’en ai trop dit pour ceux qui désirent voir le peuple « nul. »
« M. de Robespierre, répondit Mirabeau, a apporté à la « tribune un zèle plus patriotique que réfléchi; il a oublié « que ces assemblées primaires toujours subsistantes seraient « d’une existence monstrueuse. Dans la démocratie la plus « pure , elles n’ont jamais été administratives. Comment ne « pas savoir que le délégué ne peut entrer en fonctions « devant le délégant? Demander la permanence des dis- « tricts, c’est vouloir établir soixante sections souveraines « dans un grand corps, où elles ne pourraient qu’opérer un « effet d’action et de réaction capable de détruire notre « constitution. Surtout ne prenons pas l’exaltation des prince cipes pour le sublime des principes ! »
La loi du 21 mai 1790 ouvrit une troisième période dans l’histoire administrative de la ville de Paris. Assurément, on peut critiquer les vains efforts que fit l’Assemblée nationale pour associer, dans une juste mesure, l’autorité et la liberté , les complications d’une hiérarchie électorale qui devaient fatiguer les électeurs paisibles et livrer lés scrutins aux meneurs, l’impuissance d’un maire qui ne pouvait rien pour le bien et pouvait tout pour le mal, la convocation des sections autorisée par une exception dangereuse, dans des
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occasions qu’on pouvait aisément faire naître, la publicité des séances du conseil municipal et dix autres articles que devait condamner une prompte expérience : mais il faut aussi reconnaître que le nouveau régime inaugurait les vrais principes du droit municipal. Le maire et les conseillers municipaux tenaient directement leur mandat des citoyens actifs, c’est-à-dire des habitants de Paris inscrits sur le rôle des contributions pour une somme représentant au moins deux journées de travail. Les soixante districts, redivisés en quarante-huit sections, n’étaient pas des assemblées administratives, mais des cadres électoraux dans lesquels s’exécutaient les élections au conseil général de la commune, au directoire du département, et à l’Assemblée législative. La commune avait repris l’administration de ses biens et la liberté de ses actes, sous la surveillance d’une assemblée départementale qui intervenait dans les cas d’un intérêt et d’un ordre supérieur. La commune effaçait alors le département, et le maire était le premier magistrat de la capitale.
On pouvait espérer que le calme renaîtrait bientôt dans les esprits, et que cette loi rendrait à Paris le bienfait d’une paix générale. Paris resta ce qu’il était, le théâtre et l’instrument de la révolution. Mirabeau ne se faisait aucune illusion : il s’en ouvrait à qui voulait l’entendre. Sans cesse avec Frochot il énumérait les dangers dont Paris menaçait l’ordre public et la constitution : il devinait la fatale destinée d’un régime auquel Desmeuniers avait osé promettre l'éternité : il souriait de la crédulité de ceux qui avaient cru ensevelir les districts dans les sections : il prédisait leur résurrection solennelle dans une émeute populaire ! Sans cesse il dénonçait Paris comme le foyer d’un incendie dont les lueurs devaient éclairer la France, comme un gouffre où s’engloutiraient tour à tour les défenseurs et les adversaires
de la Révolution! Mais à peine laissait-il sa pensée courir vers les secrets de l’avenir, à peine laissait-il son imagination glisser sur la pente rapide des pressentiments, qu’il s’arrêtait épouvanté, comme s’il avait sous les yeux les grandes journées de la Terreur (1).
«On ne peut, disait-il, on ne peut souffrir la dictature « populaire. La société serait dissoute si la multitude ou « plutôt la populace de Paris continuait à entraver l’auto- « rité des lois. »
Dès le mois d’octobre 1789, il écrivait dans une note à la cour : « Le roi est-il en sûreté ? je ne le crois pas. Paris « même peut-il se sauver tout seul? non. Paris est perdu si « on ne le rappelle à l’ordre, si on ne le contraint pas à la « modération. Ses consommations le mettent à la merci du « reste du royaume, et sa perte inévitable serait dans la pro- « longation de sa tyrannique anarchie à laquelle n’ont d’in- « térêt que ses chefs trompés ou trompeurs, et jetés loin de « toute mesure par leurs propres excès (2). »
En juin 1790 : «11 ne faut pas croire que les provinces « soient, je ne dis pas à la température de Paris (peut-être « sont-elles encore plus exaltées), mais à son immoralité pro- « fonde, à son mépris pour la propriété, à son insatiable désir « de tout bouleverser, de tout prendre, de tout ravir (3). »
En 1790 : « Jamais autant d’éléments combustibles et de « matières inflammables ne furent rassemblées dans un tel « foyer. Cent folliculaires dont la seule ressource est le « désordre ; une multitude d’étrangers indépendants qui « soufflent la discorde dans tous les lieux publics ; tous les « ennemis de l’ancienne cour ; une immense populace aecou-
(1) Pap. Frochot.
(2) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 368.
(3) Id., t. II. p. 39.
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« tumée depuis une année à des succès et à des crimes; une « foule de grands propriétaires qui n’osent pas se montrer « parce qu’ils ont trop à perdre; la réunion de tous les « auteurs de la révolution et de ses principaux agents; dans « les basses classes, la lie de la nation ; dans les classes plus « élevées, ce qu’elle a de plus corrompu : voilà ce qu’est «Paris! Cette ville connaît toute sa force; elle l’a exercée « tour à tour sur l’armée, sur le roi, sur les ministres, sur « l’assemblée; elle l’exerce sur chaque député individuelle- « ment ; elle ôte aux uns le pouvoir d’agir, aux autres le « courage de se rétracter, et une foule de décrets n’ont été « que le fruit de son influence. Quelques hommes pervers .« croient peut-être que, dans une grande démocratie, les « chefs de Paris seraient chefs du royaume; peut-être pen- « sent-ils qu’en remplaçant l’autorité publique par des auto- « rités partielles, une ville si imposante par sa masse n’aurait « plus de contre-poids. Quels que soient leurs systèmes et « leurs vues, il est certain que Paris sera la dernière ville « du royaume où l’on remettra la paix (1). »
La foule aime le courage, la force et l’audace. Quoique Mirabeau exprimât publiquement et fréquemment ses sentiments, ses craintes et ses projets, Paris, depuis le mois de décembre 1790, ne cessa pas de le traiter avec la dernière faveur et de le porter d’honneurs en honneurs. La présidence de la société des Amis de la Constitution , la présidence de l’Assemblée nationale , le grade de chef de bataillon dans la garde nationale et la fonction de membre du directoire du département de la Seine marquèrent successivement et presque coup sur coup les degrés d’une popularité croissante.
L’élection de chef de bataillon fit explosion. La Fayette
(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. II, p. 417.
appuyait, l’argent à la main, un de ses collègues, Laborde de Méréville. Un mouvement de sympathie publique enleva tout à coup les suffrages (1). Quelque flatteuse que fût cette distinction, Mirabeau en ambitionnait une autre plus importante et plus nécessaire. La loi du 21 mai 1790 avait remis à l’élection le choix de toutes les autorités de la ville de Paris et du département de la Seine. Le 4 janvier 1791, commencèrent les scrutins qui devaient constituer, six semaines après, l’administration départementale. Le directoire du département de la Seine était alors l’objet des plus hautes ambitions; il offrait aux membres de l’Assemblée nationale un poste d’honneur et un poste d’action , une retraite et une carrière. Mirabeau fut élu le quatorzième , après Pastoret et Cérutti, en meme temps que La Rochefoucauld et Talleyrand, avant Danton, Sieyès, Anson et Garnier.
Membre du directoire, Mirabeau porta ses regards suite procurât syndical. Il croyait trouver dans cette magistrature, dans ce ministère public , des armes pour combattre au nom de la loi le désordre dans les esprits et l’émeute dans la rue. Plusieurs de ses amis auxquels il avait fait entrevoir ses courageux desseins, et Frochot entre tous, s’empressèrent de le seconder. Frochot avait sur quelques électeurs influents une action indirecte par son beau-frère M. Petit, qui avait été secrétaire de M. de Flesselles, .et était resté l’ami de Bailly (2); il entretenait des relations suivies
(1) Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 273.
(2) Bailly dit dans ses Mémoires , t- II, p. 94, à la date du mardi 21 juillet : « Il y avait un secrétaire de la prévôté des marchands, qui ne « l’était que depuis quelques mois. On me dit que communément il chan- « geait avec le prévôt des marchands et que j’étais parfaitement libre d’en « prendre un autre. Cependant on me dit beaucoup de bien de ce secrétaire, « M. Petit . .. îl était homme de mérite et homme de bien : il me l’a
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avec plusieurs députés de Paris et se trouvait très en mesure de sonder La Fayette. Malheureusement il ne tarda pas à s’apercevoir que La Fayette et La Rochefoucauld étaient maîtres de la situation et résolus à l’exploiter contre Mirabeau. Le 15 février, Pastoret fut élu. Sur 565 votants il réunit 441 voix; Mirabeau 99; 15 voix furent perdues (1).
« Tant vaut l’homme tant vaut la terre, mon ami ; le procc curât syndical, écrivit Mirabeau àFrochot, eût été tout « dans des mains fermes; il sera purement expéditionnaire, « sinon expéditif, dans de frêles mains. 11 reste une ressource ce à la ville de Paris; je n’ai voulu que lui être utile parce cc que, ruinée par et pour la révolution, cette malheureuse « cité sera sauvée par de grandes vues d’hommes d’Etat, ou cc ses convulsions souilleront la révolution et la chavireront cc peut-être, sinon pour le genre humain, du moins pour la cc France. D’après cela pouvez- vous me questionner? Je cc voudrais bien dire quelque chose d’aimable pour M. Garce nier, mais, 1° en voilà bien long pour un aveugle; 2° je le cc boude: premièrement, d’avoir méconnu l’influence du procc curât syndical ; secondement, d’avoir eu des doutes relatifs cc à moi et de ne pas les avoir éclaircis avec moi. Vale et me cc ama. Vendredi (2). »
« prouvé depuis dans plus d’une occasion.. . . Je me déterminai à le con- « firmer dans sa place. » Bailly, craignant quelque embarras, crut prudent de se séparer de lui. A la date du 1er août 1789 , il dit : « Je l'annonçai à « cet honnête homme avec les ménagements convenables. Il sentit mes « raisons, ne m'en sut pas mauvais gré et n’a jamais laissé échapper une « occasion de me marquer de l’estime. 11 a acquis la mienne. » M. Petit, avocat et procureur au parlement de Paris, secrétaire de la prévôté des marchands, fut membre du conseil général de la Seine, député au Corps législatif sous l’Empire, et créé par l'Empereur Napoléon Ier baron de Beauverger.
(1) Moniteur universel , 1791, p. 193, no 48.
(2) Pap. Frochot* Inédit.
Ce billet, daté du vendredi 18 février 1701, est adressé à M. Frocliot, cliez M. Garnier, rue des Vieilles-Étuves-Saint- Ilonoré. Député suppléant de Paris, collègue de Mirabeau dans le directoire du département, Garnier n’avait pas voulu s’engager dans la question du procurât syndical ; mais il ne demandait pas mieux que de se faire pardonner en portant Mirabeau à la présidence du directoire. Le scrutin lui réservait ainsi qu’à tous les amis de Mirabeau une nouvelle déception. Sur trente-six membres du directoire trcnlcquatre étaient présents : La Rochefoucauld réunit vingttrois voix.
« Mon Dieu, nous n’avons pas été plus heureux, écrivit le « soir même Garnier à Frochot. La tourbe moutonnière, « car il y en a partout, a pensé que la probité de M. de La « Rochefoucauld lui tenait lieu de tous les talents, et il a eu « la majorité. M. [Mirabeau) n’en a eu que neuf. Vous croyez « bien que la mienne était de ce nombre. Ceux qui ont « nommé M. de La Rochefoucauld ont dû être bien satisfaits « de leur choix quand ils l’ont entendu bégayer et rester « court dix fois de suite, pour dire une ou deux phrases à « une députation. Je soupçonne môme entre nous que cette « nomination a été suggérée par le procurât syndical, qui « aura craint, en nommant l’autre, que le président n’éclipsât « le procureur syndic. Quoi qu’il en soit, empêchez bien « qu’il ne donne sa démission. On ne boude pas tout un « département; il faut qu’il soit le premier député de Paris « à la première législature ; il a payé, depuis deux ans, les « arrérages de sa conduite de jeunesse; mais voilà tous ses « payements bientôt finis, et je le crois dans peu au courant « de sa fortune en talent et en gloire. Je ne pense pas avoir « rien dit sur ce que vous craigniez. Il m’a ramené et nous « avons un peu causé sur la manière dont il a été mal servi ;
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« mais ce n’était relatif qu’à Danton et à la manière gauche « dont il a parlé pour lui (1).
« Je suis bien sincèrement tout à vous. Ce 19 (2). »
Une lettre de La Marck à M. de Mercy confirme ces détails :
« M. de Mirabeau a manqué son élection pour les places « de procureur syndic et de président du département de « la Seine. Ce n’est pas qu’il ait perdu de sa popularité. La « manière dont il a présidé l'Assemblée nationale l’a même « plutôt augmentée; mais c’est que M. de La Fayette a etnc< ployé tout ce qui lui restait d’influence pour s’opposer à « l’élection de Mirabeau. Celui-ci est toujours bien disposé, « quoique la crainte de perdre sa popularité le fasse toujours « hésiter à se mettre en avant (3). »
La Marck se trompait. Mirabeau n’hésite plus. Partout il se prodigue en résistances courageuses, en sorties éloquentes, en mesures énergiques. Dans l’Assemblée, il repousse avec la dernière vigueur le fameux projet de loi contre l’émigration, et jette à ses ennemis cet ordre insolent : cc Silence aux trente voix! » Il court aux Jacobins le soir même (28 février). Il accepte avec Duport et Lameth un duel oratoire dont il sort victorieux. Il siège dans le directoire du département qu’il domine. Pour rétablir l’ordre, il rédige des proclamations au peuple et une adresse au roi : enfin, le 1er mars, à la barre de l’Assemblée nationale, il fait au nom du directoire cette déclaration solennelle :
« Le corps électoral du département de Paris, dit-il, a
(1) Voyez dans la Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. 8-2, une lettre du 10 mars 1791. Il est évident et il était très-naturel que Danton desservît Mirabeau.
(2) Pap. Frochot. Inédit.
(3) Corresp . entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. 70.
« terminé ses élections, et l’administration est organisée.
« Nous sommes les enfants de la loi. C’est aux législateurs « que nous devons notre premier hommage
« Nous placerons surtout au nombre de nos devoirs nos « soins pour la tranquillité publique. De tous les débris des « anciennes institutions et des anciens abus, s’est formé « une lie infecte, un levain corrupteur que des hommes per- « vers remuent sans cesse pour en développer tous les « poisons. Ce sont des factieux qui, pour renverser la consti- « tution, persuadent au peuple qu’il doit agir par lui-même, « comme s’il était sans lois, sans magistrats. Nous démas- « querons les coupables ennemis de son repos, et nous «apprendrons au peuple que, si la plus importante de nos « fonctions est de veiller à sa sûreté, son poste est celui du « travail secondé par la paix de l’industrie active, et des « vertus domestiques et sociales (1). »
Le dimanche 3 avril, une députation du directoire du département de la Seine conduite par La Rochefoucauld, président, et Pastoret, procureur général syndic, revenait à la barre de l’Assemblée nationale. Mirabeau n’était plus. « Huit jours sont à peine écoulés, dit Pastoret, depuis qu’as- « sis au milieu de nous Mirabeau y présentait avec son élo- « quente énergie les moyens de régénérer la tranquillité « publique. »'
Huit jours! Ainsi, jusqu’au dernier moment (2), Mirabeau lutta pour le rétablissement de l’ordre. A cette heure 5 il n’a
(1) Mém. de Mirabeau , t. VIII, p. 303. — Moniteur universel , 1791, n° 94.
(2) Mirabeau assista le 21 mars pour la dernière fois aux séances du directoire. M. Lucas-Montigny {Mém,. de Mirabeau, t. VIII, p. 312) regarde comme perdus les procès-verbaux des séances du directoire. Ces procèsverbaux existent aux archives de la préfecture de la Seine.
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plus (l’autre ambition que de donner des gages irrécusables de ses sentiments. Plus de réserves, plus d’hésitations, plus de craintes ! L’orateur ne parle que pour faire valoir l’homme d’action. 11 appelle l’émeute l’émeute, et non pas la révolution. 11 appelle les factieux des factieux, et non pas les amis du peuple. 11 voit monter peu à peu l’anarchie; il la fixe d’un regard intrépide et n’attend qu’une occasion pour se mesurer avec elle. « Paris m’attire, disait-il à Frochot, c’est « le sphinx de la révolution; je voudrais lui arracher son c< secret. » Le sphinx l’eût dévoré.
Maladie et mort de Mirabeau.
Tandis qu’il présidait l’Assemblée nationale, Mirabeau avait témoigné à Frochot le désir de recueillir promptement tous ses travaux. Il était sous le coup des plus sinistres pressentiments. Frochot lui avait promis son concours, et dans les premiers jours de mars Mirabeau lui écrivait :
« Je devais avoir les substitutions samedi, et voilà lundi « consumé sans substitutions ; cependant, avant que de me « servir de ce travail, il me faut encore le raccorder avec ce « que j’ai préparé sur le droit de tester. En vérité, mon cher « Frochot, M. Maret devrait bien se décider et me délite vrer du moins du mal-être de l’incertitude. Je réclame « un dernier mot. J’ai passé ce soir chez vous, pour vous « voir d’abord, car il me semble que voilà longtemps que «nous ne nous rencontrons plus; pour vous dire ensuite « que j’ai beaucoup trop reculé sur le recueil de mes tra-
« vaux dans l'Assemblée nationale, et que si vous avez réel- « lement quelque chose de préparé à cet égard, vous m’obli- « geriez de me le remettre, car je vais décidément en avant « sur cela. Vale et me ama. Lundi soir (1). »
On convint, en effet, que la publication serait dirigée par Frochot et rapidement poussée par un jeune rédacteur du Courrier de Provence , Etienne Méjean. La mort de Mirabeau vint quelques jours après modifier ces résolutions. Nommé exécuteur testamentaire, Frochot ne put partager l’honneur d’un travail qui fut pourtant conduit à bonne fin dans le cours de l’année 1793 (2).
Si Mirabeau prenait des mesures pour défendre sa mémoire, il n’en prenait aucune pour conserver sa santé. De rapides angoisses, de longs étouffements, de subites fatigues, des ophthalmies répétées, de violentes douleurs d’estomac et d’entrailles l’avertissaient sans l’arrêter. Ses amis et luimême craignaient un empoisonnement. Frochot, en novembre 1790, et Pellenc, en décembre 1790, ayant pris du café destiné à Mirabeau, étaient tombés malades (3). « Si je croyais aux poisons lents, disait Mirabeau en jan- « vier 1791, je me croirais empoisonné; je dépéris, je me « consume à petit feu (4). » Ces soupçons étaient entretenus par des révélations menaçantes. « Ni votre mari, ni le mal-
(1) Pap. Frochot. Inédit.
(2) Collect. compl. des Irav. de M. Mirabeau l’aîné, Paris, 1793, t. I. Epître dédicatoire à Messieurs les administrateurs des départements : « Mirabeau m’avait désigné pour collaborateur, et sans doute pour guide , M. Frochot, l’un de ses collègues à l’Assemblée nationale, son digne ami et mon ami. Mais M. Frochot, devenu l’exécuteur testamentaire de Mirabqau, a dû remplir d’autres obligations de sentiment et n’a pu m’aider dans ma grande entreprise, quoiqu’il en eût pris avec moi l’engagement formel. »
(3) Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 426.
(4) Et. Dumont, Souvenirs, p. 166.
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« heureux qui n'a pas voulu , écrivait-il à une femme qui « lui avait révélé un projet d’assassinat, ne seront jamais « compromis... Comps ne saura rien, Frochot rien, Pellene « lui-même ne sait quelque chose que parce que vous lui en « avez parlé la première (1). »
Quoi qu’il en fût, Mirabeau changeait à la fois de visage et de caractère. Un repos absolu et le régime le plus sévère étaient devenus pour lui une question de vie ou de mort. 11 ne pouvait s’y soumettre. Entraîné dans un tourbillon de plaisirs et d’affaires, il prodiguait une vie qu’il sentait pourtant lui échapper et qu’il n’avait pas la force de retenir. Un souper imprudent l’abattit tout à coup. 11 tomba dans un tel état d’épuisement qu’il en fut épouvanté.
Le samedi 26 mars, il partit pour le Marais, assez jolie maison de campagne située près d’Argenteuil. Il espérait reprendre au grand air les forces qui lui échappaient. Dans la nuit du samedi au dimanche, une crise de coliques et d’étouffements lui annonçait, au milieu d’horribles soufrances, que ses jours étaient comptés (2).
Dimanche 27 mars . — On devait, à l’Assemblée, continuer le dimanche 27 mars la discussion du projet de loi sur les mines. Mirabeau avait déjà parlé le 2. 11 attachait à un succès le prix du service qu’on rend à son meilleur ami. La fortune de La Marck était très-engagée dans le débat. Mira-
(1) Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 425.
(2) Cabanis, OEuvres compl., Paris, 1823, t. II, p. 23. Journal de la maladie et de la mort d’Honoré-Gabriel- Victor Riquetti Mirabeau. Le récit de Cabanis, très-précieux à tous les points de vue et surtout au point de vue médical , sera le fond de tous les récits qu’on fera sur la mort de Mirabeau. Cependant les notes que La Marck et Frochot ont laissées permettent de retracer avec plus de précision et avec des détails nouveaux un des épisodes les plus célèbres de la Révolution. Quand même il n’eùt pas été nécessaire de classer et de compléter les dernières paroles de Mirabeau, la conduite de Frochot a été trop honorable dans cette circonstance pour n’ètre pas mise en pleine lumière.
beau quitta de bonne heure le Marais et arriva chez La Marck avant l’ouverture de la séance, vers les neuf heures; son visage était très-altéré. La Marck le supplia de ne pas se rendre à l’Assemblée. « Mon ami, ces gens-là vous ruine- « ront, répétait-il ; je veux partir, vous ne parviendrez pas « à me retenir. » La Marck voulut au moins l’accompagner; Mirabeau refusa. 11 sonna et demanda une bouteille d’un certain vin de Tokay dont il avait bu plusieurs fois avec plaisir : il en prit deux verres et monta en voiture (1). Ni sa voix ni son esprit ne trahirent la nuit cruelle qu’il venait de passer. Mirabeau parla longtemps et emporta le décret.
A défaut de Cabanis, son médecin ordinaire, il avait donné rendez-vous sur la terrasse des Feuillants à un jeune médecin nommé Lachèze. il sortit de l’Assemblée, livide et chancelant, « Vous vous tuez! s’écria Lachèze. — Peut-on « faire moins, reprit Mirabeau, pour une si grande cause « et pour l’amitié? » Une foule tumultueuse les entourait. « Arrachez-moi d’ici, j’ai besoin de repos (2). » Mirabeau regagna péniblement sa voiture. Dans le trajet, il pria Lachèze de ne le point quitter. 11 se fit ensuite conduire chez La Marck. «Votre cause est gagnée, dit il , et moi je suis mort (3) » : et il tomba sur un canapé. Après quelques moments d’effusion, La Marck le souleva et le ramena chez lui. Il le laissa aux mains dévouées de Lachèze et de Frocliot. On partit. Quelques amis, Champfort entre autres, les attendaient au Marais. Mirabeau essaya de dîner, mais toute la soirée il demeura silencieux et accablé (4).
Lundi 28 mars. — Le lendemain matin, il fit à ses hôtes
(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. 92.
(2) Cabanis , t. II, p. 25.
(3) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. 92. — La Fayette. Mém., t. IV, p. 47.
(4) Cabanis, t. II, p. 25.
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les honneurs de sa nouvelle maison de campagne. 11 se promena un peu et parla beaucoup. Les douleurs reparurent et lui causèrent de nouvelles alarmes. Il voulut repartir sur-lechamp pour consulter Cabanis (1). Pendant tout le voyage il repassa en sa mémoire les divers incidents de sa vie, racontant à Frochot, à Lachèze et à Champfort tous les périls auxquels il avait échappé, « Je ne sais pas trop, disait- « il à Champfort, si je dois m’en réjouir, car vous, Garat et « Cabanis, vous auriez écrit sur moi un bon article de bio- « graphie.» En arrivant à Paris, il apprit que Cabanis était allé le chercher au Marais; il en fut vivement contrarié. Lachèze lui conseilla un bain qui parut le soulager; il se crût meme assez fort pour entrer à la Comédie italienne. Il en fut bientôt chassé par un nouvel et terrible accès. Sa voiture n’était pas arrivée. Il fut contraint de se traîner jusque chez lui, à pied, soutenu par Lachèze, suffoquant, frissonnant, dans l’état le plus affreux (2). Lachèze envoya aussitôt un exprès à Frochot et à Cabanis. II était onze heures du soir.
Mardi 29. — Frochot et Cabanis ne tardèrent pas à arriver. « Vous venez à temps, » dit-il à Frochot en lui serrant la main ; et il lui parla de notaire et de testament. « Mon « ami, dit-il à Cabanis, je sens qu’il m’est impossible de vivre « plusieurs heures dans de pareilles anxiétés; hâtez-vous, « cela ne peut durer. » Tandis qu’on attendait le chirurgien pour le saigner, qu’on préparait les vésicatoires et les sinapismes, Mirabeau semblait en proie à la plus vive inquiétude. « Calmez-vous, lui dit Cabanis, vous allez être soulagé. — « Je serais tranquille si l’on m’avait permis de remplir un
(1) Cabanis, t. II, p. 27, 29.
(2) Cabanis, t. II, p. 32, 34.
« important devoir. On vous dira ce que c’est. » Frochot dit à Cabanis que Mirabeau avait demandé son notaire et qu’il voulait à tout prix dicter son testament. Cabanis le supplia d’attendre. « Songez, reprit le malade, que le sort « d’un grand nombre de personnes en dépend. Demain, il « sera peut-être trop tard (1). » Les remèdes ordonnés par Cabanis eurent un plein succès. Le mardi matin, Frochot était assis auprès de son lit. « Je suis mieux, dit Mirabeau ; « mais convenez que vous avez eu bien peur. Mes amis et « mes ennemis m’auraient peut-être regretté. Les envieux cc auraient dit hypocritement : C’est dommage (2). »
Pendant toute cette journée, le calme se soutint. Mirabeau renaissait à l’espérance; il témoignait à Cabanis sa joie et sa reconnaissance. « 11 est bien doux, répétait-il, de devoir « la vie à un ami (3). » La soirée et la plus grande partie de la nuit se passèrent sans accidents.
Mercredi 30 mars. — A la pointe du jour, Cabanis reconnut à divers symptômes l’approche d’une nouvelle crise. Mirabeau se plaignait et s’inquiétait; de la confiance il retombait dans le découragement, du calme dans l’agitation. « Mon ami, dit-il à Frochot, comptez-vous aller à l’Assem- « blée? — Si je puis vous être utile je resterai... — Oui, « oui, restez près de moi, cela me fera le plus grand plaisir. « On n’aime jamais tant ses amis qu’au moment de les quitte ter (4). »
Quelques instants après, il entendit le canon : « Sont-ce « déjà les funérailles d’Achille (5) ? »
(1) Cabanis, t. II, p. 36.
(2) Pap. Frochot.
(3) Cabanis, t. II, p. 38.
(4) Pap. Frochot.
(5) Pap. Frochot.
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Mirabeau fit ouvrir les fenêtres de sa chambre. Le soleil brillait. Des bouffées d’air tiède agitaient les rideaux de son lit; un instant il parut soulagé. « L’air et le soleil, dit-il, « voilà ce qui fait vivre; mais il faut encore des amis pour « faire aimer la vie (1) ; » et il regardait tendrement Frochot et Cabanis debout au pied de son lit.
La journée offrit une suite incessante de crises, presque aussitôt combattues et conjurées.
Le mercredi soir, la société des Amis de la Constitution envoya une députation; Mirabeau pria Frocliot de la recevoir. Frochot lui rapporta très-exactement une phrase obligeante de Barnave. Mirabeau en fut touché ; mais de Comps ayant appris et conté que les Lameth avaient refusé de faire partie de cette députation, Mirabeau en marqua le plus vif étonnement : « Je les savais bien maladroits, mais je ne les « savais pas si bêtes (2); » et il ajouta, faisant allusion à Charles Lameth, blessé dans un duel par M. de Castries : «Jugez combien une pareille conduite est inconcevable! « Dans le temps de la fameuse égratignure que vous savez, je
(1) Pap. Frochot.
(2) Pap. Frochot. — Le véritable mot ne s’appliquait pas à un Lameth, mais aux Lameth. Cabanis n’a pas voulu le révéler. On en a fait : « Je savais bien qu’il était un factieux, mais je ne savais pas qu’il fût un sot. » ( Mém . de Mirabeau , t. Ylll , p. 438); et l’on a fait tomber cette phrase sur Alexandre Lameth. ( Id ., t. VIII, p. 438.) Or, ce n’est pas Alexandre, c’est Charles Lameth qui s’est battu contre M. de Castries, et dont Mirabeau était allé plusieurs fois prendre des nouvelles. La Marck ( Corresp ., t. I, p. 172) est d’accord avec Frochot, et dit que les Lameth refusèrent de faire partie de la députation des Jacobins. La version de Frochot est la bonne. Dans le Contre-poison , n° 35 (3 avril 1791), nous trouvons la note suivante : « Les Jacobins, qui ont tant envoyé de députations à M. Charles Lameth lorsqu’il était alité par sa faute, n’en ont envoyé qu’une au Démosthène de la France; et lorsque, de retour, elle a rapporté qu’il était encore en vie, on n’entendit aucun applaudissement. M. Lameth, qui avait été nommé membre de cette députation, avait refusé ; ce qui n’est pas politique. »
« n’ai pas laissé passer un seul jour sans envoyer prendre de « ses nouvelles ou sans en prendre moi-même. » Ces incidents soulevèrent une conversation très-vive, très-animée, qui roula sur la situation des affaires publiques. Mirabeau l’interrompait par des prédictions sinistres; et comme on racontait que Favant-veille le peuple avait attaqué la maison où les royalistes constitutionnels, les Clermont-Tonnerre, les Malouet, les Fontanes tenaient leurs réunions, il s’écria : « J'emporte avec moi le deuil de la monarchie (1)! »
Jeudi 31 mars. — Les paroles de Barnave, la conduite des Lametli , le récit des violences populaires, le souvenir des dangers que courait la royauté et les regrets d’une vie qu’il eût voulu consacrer à la défense de l'ordre et de la liberté excitèrent le malade au plus haut point et ramenèrent les douleurs d’une troisième et terrible crise. Au milieu de la nuit, les étouffements reparurent. Mirabeau défendit à Frochot de réveiller Cabanis. Vers les cinq heures, les spasmes se rapprochant avec un caractère alarmant, Cabanis, prévenu, appliquait son traitement de saignée, de sinapismes et de vésicatoires.
A la suite d’un spasme, Mirabeau cracha du sang. « Attendez, dit-il à Frochot, voilà du sang; la saignée est a justifiée : ils n’ont qu’à la blâmer maintenant (2). »
Quand il se sentit un peu ranimé : « J’ai bien souffert, « dit-il à Cabanis en lui serrant la main ; mais quelle foret tune pour moi que d’avoir un ami tel que Frochot? On ne
(1) Cabanis, t. II, p. 69, conteste ce mot célèbre. La Marck, t. I, p. 251, le cite, mais ne paraît pas bavoir entendu. Frochot écrit : « Le mot : J'emporte avec moi le deuil de la monarchie est très-vrai. Je ne me rappelle pas la seconde partie de la phrase : Les factieux s'en partageront les fambeaux. » De cette réflexion, on peut conclure que Frochot était présent quand la première partie de la phrase a été prononcée
(2) Pap. Frochot.
FROCHOT
« peut soigner avec plus d’adresse... Si je revenais à la vie, « je ferais un bon mémoire sur l’art d’être garde-malade; « c’est lui qui m’en a fourni les idées principales. Il m’a « suggéré la pensée de quelques procédés mécaniques qui « seraient très-utiles. — J’y compte , reprit Frochot en « souriant, guérissez-vous pour me faire cet honneur et ce « plaisir! — Ah! mes amis, répondit-il, vous savez bien que « je n’en reviendrai pas (1). »
En effet, à partir de ce jour, quoiqu’il étouffât moins et que le pouls fut meilleur, les médecins et tous ceux qui l’entouraient le jugèrent perdu. Mirabeau, lui-même, ne se fit plus d’illusions. Son courage prit un caractère plus élevé, son imagination un tour plus vif, son caractère une douceur incomparable. On eût dit qu’il se surveillait pour bien mourir.
La Marck était le seul des amis intimes de Mirabeau qui ne l’eût pas assisté dans les trois premiers jours de la maladie. Par discrétion, il s’était tenu à l’écart (2). Le jeudi matin, Mirabeau le demanda avec instance. La Marck, en apercevant ce visage ravagé par la souffrance, ne cacha pas à Cabanis et à Mme du Saillant, sœur de Mirabeau, la douloureuse impression qu’il ressentait. 11 plaida l’ urgente nécessité d’une consultation. Cabanis se rendit aussitôt et désigna le docteur Antoine Petit, qui demeurait à Fontenay-aux-Roses (3).
A la nouvelle d’une consultation, Mirabeau s’emporta. « Je ne vous empêche pas, s’écria-t-il, de faire hors de ma « chambre tout ce qu’il vous plaira; mais je ne verrai per-
(1) Cabanis, t. II, p. 57. — Pap. Frochot.
(2) Cabanis, p. 49, 50.
(3) Cabanis, p. 52.
« sonne. Non, répétait-il à Cabanis, je ne verrai personne;
« vous avez eu tous les inconvénients de la maladie; si je « reviens à la vie, vous en aurez toute la gloire (1). » Comme on le voyait très-animé, on se hâta de faire une diversion et de reporter la conversation sur les affaires publiques, sur l’Assemblée nationale et sur les secrets desseins des ministres anglais. C’était un des sujets ordinaires de ses réflexions.
« Pitt, dit-il, est le ministre des préparatifs; il gouverne « avec la menace plutôt qu’avec l’action. Si j’eusse vécu, « je crois que je lui aurais donné du chagrin (2). »
On annonce le docteur Petit. Froeliot, La Marck, Cabanis renouvellent leurs instances; Mirabeau renouvelle ses refus. Il faut céder. Cabanis se retire, s’excuse, fait à M. Petit l’histoire de la maladie et conclut à une fièvre intermittente maligne (3). 11 propose le quinquina. M. Petit approuve tout, ou plutôt ne désapprouve rien.
Pendant ce temps, La Marck était resté seul avec Mirabeau. Il gardait le silence; il avait reçu le matin même de diverses personnes, et notamment de Duquesnoy et du comte de Montmorin , des billets qui le suppliaient de mettre en sûreté toute la correspondance de Mirabeau (4). Il ne savait comment aborder un tel sujet, quand Mirabeau lui dit tout à coup: « Mon ami, j’ai chez moi beaucoup de papiers comte promettants pour bien des gens, pour vous, pour d’autres, « surtout pour ceux que j’aurais voulu arracher aux dangers « qui les menacent. Il serait peut-être prudent de les dé- « truire, mais je vous avoue que je ne puis m’y résoudre, tt C’est là que la postérité trouvera, je l’espère, la meilleure
(1) Cabanis, p. 53.
(2) Cabanis, p. 57.
(3) Cabanis, p. 53 , 54.
(4) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. 109 et 110.
FROCIIOT
« justification de ma conduite dans les derniers temps; c’est « là qu’existe l’honneur de ma mémoire. Ne pouvez-vous cc emporter ces papiers, les mettre à l’abri de nos ennemis « qui, dans le moment actuel, pourraient en tirer un parti « si dangereux en trompant l’opinion publique? Mais pro- « mettez -moi qu’un jour votre amitié saura venger ma « mémoire en les livrant à la publicité. » La Marck répondit sur-le-champ qu’il recevait ces ordres avec joie , et qu’il partageait entièrement tous les sentiments de Mirabeau. Sans plus tarder, La Marck et Pellenc ouvrent et vident le secrétaire, trouvent et prennent les papiers, en brûlent une partie, et du reste font des paquets qu’ils transportent secrètement chez La Marck (1). La Marck revint assez tard annoncer à Mirabeau que ses désirs étaient remplis. 11 était assis près de la cheminée. Mirabeau l’appelle et lui tend la main, cc Mon cc cher connaisseur en belles morts, êtes-vous content? » Ces mots faisaient allusion à une conversation dans laquelle La Marck avait soutenu que les plus belles morts étaient les plus simples. La Marck ne put retenir ses larmes. Mirabeau s’en aperçut. «Je ne saurais, écrivit La Marck, exprimer tout ce qu’il trouva alors d’élévation et d’énergie dans son esprit, de chaleur et d’élan dans son âme, pour me témoigner son attachement (2). »
Sur ces entrefaites, Frochot entra. « N’est-ce pas, mon « ami, lui dit-il en montrant La Marck dont le visage était « baigné de pleurs, n’est-ce pas un spectacle bien touchant « que celui d’un homme naturellement froid, qui ne peut « cacher une douleur contre laquelle il s’arme vaine- « ment (3)? »
(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 256.
(2) Id., t. I, p. 259.
(3) Cabanis, t. II, p. 57. — Pap. Frochot.
Vendredi 1er avril. — La nuit fut très-mauvaise. Cabanis avait annoncé à Mirabeau que sa maladie était une fièvre intermittente maligne, qu’un premier accès avait éclaté dans la nuit du samedi au dimanche, un second dans celle du lundi au mardi, un troisième dans celle du mercredi au jeudi, et qu’il fallait couper avec du quinquina l’accès qu’on devait craindre pour la nuit du vendredi au samedi. Ces explications donnèrent au malade quelques heures d’espoir; malheureusement le quinquina ne fît aucun effet. Mirabeau s’en aperçut; il appela Cabanis, a Vous avez raison, dit-il; « mon sort sera décidé demain, je le sens (1). » Le pouls baissait : les bras et les mains étaient glacés, la respiration très-courte. Cabanis profita de l’épuisement du malade pour le décider à voir M. Petit. 11 fallut encore une certaine lutte pour le convaincre ou plutôt pour le séduire, en peignant M. Petit sous les couleurs d’un médecin philosophe (2).
Mirabeau reçut M. Petit le sourire sur les lèvres, avec un effort de dignité et d’éloquence. « J’avais toujours pensé, « lui dit-il, que lorsqu’on était assez heureux pour avoir un « ami médecin, l’on ne devait être traité que par lui lors- « qu’on était malade; mais vous êtes l’ami de tout le monde « et tout le monde est votre ami. M. Cabanis a désiré contt férer avec vous sur mon état, parce que vous êtes de tous « les médecins de ce pays-ci celui dont il fait le plus de cas. « Je m’y suis prêté d’autant plus volontiers que dès long- « temps je vous ai voué une estime particulière. Vous avez « pour moi un caractère bien précieux. Au milieu des vices « de la société vous êtes resté l’homme de la nature, et sans « doute celui qui avait tant de bonnes choses dans le cœur
(1) Cabanis, t. II, p. 55.
(2) Cabanis, t. II, p. 56.
« et dans la tête eût été mon ami si je l’eusse connu. Vous « êtes mon devancier dans la route de la vraie philosophie « et de la vraie liberté. Je citais, il n’y a qu’un instant, votre « belle réponse à un personnage important qui paraissait « s’étonner que vous ne prissiez pas plus d’intérêt à la con- « servation de son fils qu’à celle d’un autre enfant. Voilà, « monsieur, ce qui m’a déterminé à vous voir (1). »
M. Petit répondit que l’ami était encore plus celui qui aimait que celui qui était aimé, et qu’à ce titre il méritait d’être regardé comme l’ami de Mirabeau. On releva doucement, on pansa les vésicatoires. Comme il se plaignait, le chirurgien lui dit que beaucoup de malades étaient insensibles à cette opération. « Assurément, dit Mirabeau, ces cc gens là n’étaient ni orateurs ni poètes. » La visite paraissait achevée. — « Eli bien , que pensez-vous de mon état? cc mais surtout soyez sincère !» — cc Vous n’êtes pas bien, répondit M. Petit. » — cc Mais croyez-vous me tirer d’affaire?» — cc Nous l’espérons, mais nous ne promettons rien. » — cc J’aime que l’on me parle ainsi ; » puis, désignant un groupe dans lequel se trouvait Frocliot : cc Voyez, monsieur, comme cc on s’empresse autour de moi , comme je suis servi ; vous cc croiriez que tout ce monde est à mes gages. Eh bien ! ce cc sont mes amis : voilà un de mes collègues. Il faut pourtant cc convenir que d’être ainsi aimé cela attache un peu à la vie. cc Sauvez-moi, je n’ai jamais été plus méchant que cela (2). » Les médecins se retirèrent, cc Le malade est perdu sans ce ressource, dit M. Petit à Cabanis. Faisons cependant ce cc que la circonstance indique (3). »
(1) J’ ai suivi ici les notes de Frochot, qui s'accordent très-bien avec le récit de Cabanis. Conférez Cabanis, t. II, p. 59.
(2) Pap. Frochot. Je suis encore ici le texte de Frocliot. Conférez Cabanis, t. II, p. GO.
(3) Cabanis, t. II, P* 59 et 60.
Pendant la consultation, Frochot, craignant que le soleil ne fatiguât Mirabeau, voulut baisser le rideau de son lit. « Non, non, laissez, dit-il, je sens que l’aspect de la lumière « est ce qu’il y a de plus doux après la présence de l’ami « qui nous soigne (1). » Quelques minutes après : « Fro- « cliot, je vais faire mon testament ; j’ai des dettes et je n’en « connais pas la quotité précise. Je ne connais pas mieux la « situation de ma fortune, et pourtant j’ai plusieurs obliga- « tions impérieuses pour ma conscience et chères à mon « cœur, » et il s’arrêta. Frochot se hâta de confier à La Marck les inquiétudes de leur ami. « Allez lui dire que si « sa succession ne suffit pas aux legs qu’il médite, j’adopte « tous ceux que son amitié voudra bien me recommander. « Il faut qu’il ait encore un bon moment. » Frochot reporta à Mirabeau ces généreuses paroles. « J’aurais fait de même « pour lui, » répondit-il tranquillement (2).
Cabanis rentra. « Son mot est sévère, n’est-ce pas? » Mirabeau faisait allusion à M. Petit, ce Je l’entends, vous êtes cc moins décidé. Je suis porté à juger comme lui, mais je « me plais à croire comme vous (3). »
Dès le premier jour, la maladie de Mirabeau avait été un événement. A partir du mercredi, une foule compacte stationna devant sa porte, tandis que ses parents, ses amis, ses collègues remplissaient du matin au soir la maison, la cour et le jardin. Les bulletins renouvelés d’heure en heure ne suffisaient plus à l’anxiété publique ; on les imprima. Cabanis raconta à Mirabeau qu’on avait barricadé la rue au-dessus et au-dessous de sa maison, afin que le bruit des voitures ne l’incommodât point. «Ah! oui, s’écria-t-il, un peuple si sen-
(1) Pap. Frochot.
(2) Pap. Frochot. — Corresp. entre Mirabeau et La Marck , t. I, p. 260. — Cabanis, t. II, p. 61.
(3) Cahanis, t. II, p. 61.
« sible et si bon était bien digne qu’on se dévouât à son ser- « vice. II m’eût été glorieux de lui consacrer ma vie. Je sens « qu’il est doux de mourir au milieu de lui (1). »
Mirabeau reçut le même jour l’abbé Lamourette, évêque de Lyon, et un peu plus tard l’évêque d’Autun, Talleyrand. « On a bien de la peine à arriver jusqu’à vous, lui dit Talley- « rand ; je suis venu comme le peuple de Paris trois fois par « jour, à votre porte, et il y a deux heures que j’y attends « de vos nouvelles avec lui (2). » — « Ali! je le sais bien! « s’écria Mirabeau , pour le peuple , c’est toujours un grand « jour que celui où l’on meurt (3). »
Il est possible que l’entretien de Mirabeau et de Talleyrand n’ait pas eu toujours lieu en présence de témoins; mais il est certain que Frochot, La Marck , Pellenc et Cabanis y prirent part tour à tour. Lorsque Talleyrand parla devant l’Assemblée nationale de la dernière entrevue qu’il avait eue avec Mirabeau , il s’exprima en ces termes ; « La mort était partout, si ce n’est dans l’esprit de celui que le danger le plus imminent menaçait. Je ne m’arrêterai pas à l’émotion que plusieurs de ses discours m’ont fait éprouver. M. Mirabeau dans cet instant était encore homme public (4). » Et en effet, pendant toute la visite de Talleyrand, Mirabeau ne cessa de s’entretenir des travaux de l’Assemblée. Comme on lui disait que la loi sur les successions était à l’ordre du jour, il témoigna la peine la plus vive de ne pouvoir en suivre la discussion. Il demanda le discours qu’il avait composé sur ce sujet important, et chargea l’évêque d’Autun
(1) Cabanis, t. II, p, 58.
(2) Pap. Frochot. Une version un peu différente a été publiée dans les Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 458.
(3) Pap. Frochot.
(4) Moniteur universel, 1791, n° 93, séance du 2 avril.
d’en donner lecture à l’Assemblée. « On dit que la converge sation est nuisible aux malades , ce n’est pas celle-ci ; on « vivrait comme cela délicieusement entouré de ses amis, « et même on y meurt très-agréablement. Causons (1). »
Talleyrand était encore présent quand Mme de *** fit prendre des nouvelles. « Je la remercie, dit-il à Cabanis, mais on aime encore mieux ses amis que les belles , surtout au lit de la mort (2). »
Deux heures s’étaient ainsi écoulées lorsqu’entra le notaire, M. de Mautort. Il était quatre heures. Mirabeau dicta un long testament avec la plus grande liberté d’esprit. Il léguait à M. de La Marck tous ses papiers, lettres, manuscrits touchant les affaires publiques ; à Cabanis les papiers touchant la législation et la littérature. « Je veux que le triage de ces papiers soit fait par MM. Cabanis, Frochot et Pellenc , sans l’intervention d’aucun officier de justice. » Il légua au fils d’un sieur Lucas, sculpteur, une rente dont le capital était de 24,000 livres; à Cabanis des livres et une boîte avec son portrait; à Pellenc une bague de 100 louis; à Lamourette, évêque de Lyon, les créances qu’il avait sur lui; au sieur Lachèze, son médecin, une bague de 50 louis ; à Mn,e de Nérah une somme de 20,000 livres; à Comps, son secrétaire, une somme de 20,000 livres une fois payée; à La Marck toute sa vaisselle d’argent et tous ses baguiers. « Dans le cas où ma vaisselle d’argent et mes baguiers ne vaudraient pas ensemble 50,000 livres, je v.eux que cette somme de 50,000
(1) Pap. Frochot. Cabanis n’a presque pas parlé de la visite de M. de Talleyrand. L’auteur des Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 458, dit que l’entretien de Mirabeau et de Talleyrand n’eut pas de témoins : c’est une erreur. On lit dans les notes de Frochot : « Pendant que l’évêque d’Autun y était, « nous entourions son lit : on conversait. »
(2) Pap. Frochot.
livres soit complétée entre les mains de M. de La Marck sur les autres elFets de ma succession. » 11 léguait ensuite à Teisch , son valet de chambre, une somme de 6,000 livres, et à tous ses domestiques une somme proportionnée au temps de leur service et à leurs gages; puis il institua M. du Saillant fils, son neveu, héritier et légataire universel. «Je nomme, ajoutait-il, pour exécuteur testamentaire M. de La Marck, et comme ses affaires personnelles ne lui permettraient peut-être pas de diriger seul celles de ma succession, je lui adjoins M. Frocliot, mon collègue et mon ami, avec faculté à chacun d’eux d’agir seul en l’absence ou à défaut de l’autre. Je me flatte qu’ils voudront bien me rendre ce dernier office, et je veux que la saisine qui leur sera dévolue par la loi subsiste jusqu’au parfait apurement des affaires de ma succession. »
Seul Frocliot n’était pas nommé dans le testament ; il avait tout refusé.
Après le départ du notaire, Mirabeau s’aperçut que Comps n’était pas présent. Comps était le secrétaire et l’homme de confiance de Mirabeau. Il copiait ses notes à la cour et dirigeait sa maison. « Mon ami, dit-il à Frocliot, priez Comps « de venir, il est temps que je lui fasse mes adieux. » Que se passa-t-il? Mirabeau lui fit-il jurer de ne point révéler ses relations avec la cour? le chargea-t-il de quelque secrète mission? lui dit-il simplement de touchantes paroles? Bientôt Comps sort de la chambre en proie au plus violent désespoir, sanglotant et criant : « Oui! oui ! à la vie, à la mort (1). »
Tout semblait présager une quatrième crise. La poitrine s’engouait de plus en plus ; la parole était saccadée et fébrile.
(1) Pap. Frochot.
Cabanis prévint La Marck et Frochot que le danger grandissait d’heure en heure.
Samedi 2 avril. — Cabanis coucha sur une chaise longue à côté du malade. La femme Legrain, qui n’avait pas quitté Mirabeau depuis le commencement de la maladie, veilla debout. « Henriette, lui dit-il, tu es une bonne créature, tu cc es près d’accoucher, et tu ne me quittes pas ; tu te dois à « ta famille; va-t’en, je le veux (1). » Il parlait sans cesse ; il se plaignait du mouvement de ses idées qui devenait de plus en plus rapide et tournait au délire. 11 dit à Cabanis : « Tu es un grand médecin, mais il y a un plus grand méde- « cin que toi, c’est celui qui a créé le vent que rien ne peut « arrêter, l’eau que rien ne peut empêcher de passer (2). »
Dès que le jour parut, et ce fut le dernier, il voulut faire sa toilette, se raser , se laver, se parfumer pour attendre la mort (3). 11 appela son valet de chambre Teisch, et lui demanda comment il se portait; Teisch ne trouvait d’autre réponse que ces paroles : « Ah ! monsieur ! ah ! mon cher « maître, je voudrais que vous fussiez à ma place. » — « Eh « bien, lui répliqua Mirabeau, je ne voudrais pas que tu « fusses à la mienne (4). »
La fièvre peu à peu disparut avec le jour. Il fit alors approcher son .lit de la fenêtre, et comme le soleil commençait à luire : « Mon ami, dit-il à Frochot en souriant, si ce n’est « pas là Dieu, c’est son cousin germain (5). » Il le pria de lui
(1) Mém. de Mirabeau, t. VIII, p.. 451.
(2) Cabanis, t. II, p. 55. — Pap. Frochot.
(3) Cabanis, t. II, p. 65. Conférez Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. II, p. 253. La Marck doute de ces allégations, que le délire de Mirabeau explique cependant très-naturellement. Peut-être Cabanis a-t-il exagéré l’expression : mais le fond semble vrai. Frochot n’était pas présent.
(4) Cabanis, t. II, p. 65. — Pap. Frochot.